:// Héphaïstos
Scalpeur de pubs

Fer de lancé des pourfendeurs de la pub, luttant contre "ce nouveau millénaire qui s'annonce comme celui de la surconsommation, et plus particulièrement de choses inutiles", Héphaïstos, plus connu du tout-Paris sous le nom de Tom Tom, est un jeune résistant remonté à bloc contre cette "pieuvre" dont il "scalpe" médicalement chaque campagne. Son objectif : stopper la machine ! Rencontre avec cet artiste serial-cutter du troisième e pour qui il n'y a de bonne affiche de pub qu'une affiche passée à la lame de rasoir.

Lutter contre la "pieuvre" À la fois véhicule d'idéologie et technique de persuasion, la publicité sait se parer des meilleurs atours de la séduction en mobilisant toutes les ressources de la stratégie du désir M0. sous toutes leurs formes. Sa rieuse apparence et son entrain sympathique la rendent agréable, voire acceptable, au plus grand nombre. Et font parfois passer pour des pissefroid tous ceux qui, simplement, rappellent que, sous ses dehors aguichants, la publicité n'est souvent qu'une propagande, une véritable machine de guerre idéologique au service d'un modèle de société fondé sur le capital, le marché, le commerce et la consommation. Ce sont les jeunes artistes de rue qui, les premiers, ont pris conscience de cette dictature publicitaire. Ce qui est plutôt normal, dans la mesure où un artiste de rue passe le plus clair de son temps à chercher des murs pour s'exprimer. II constate alors rapidement que dans les grandes villes de France, les préfectures donnent plus vite une autorisation à une société d'affichage qu'à un artiste.

Et c'est comme cela que la haine s'installe et monte inexorablement. Las de constater la pauvreté des messages publicitaires, les artistes n'ont alors plus d'autre alternative que de sortir leurs bombes et autres Posca (marqueurs pour faire de beaux tags, N.D.L.R.) pour s'approprier ces toiles de quatre mètres sur trois et peindre, déchirer, bref, customiser. Aux yeux de la loi, cette attitude dite de "délinquant" leur vaut dans leur grande majorité le privilège d'être dans les "petits papiers" de la police. De temps en temps, ils partent même en "vacances" pour un séjour en pension complète à un prix défiant toute concurrence : l'hôtel de police. Mais rien ne les fera renoncer à la résistance.

Après plusieurs années d'études de cinéma, il lâche tout et devient artiste de rue. Connu initialement sous le nom de Tom-Tom, il a enterré il y a quelques semaines son personnage pour, à vingt-sept ans, prendre Héphaïstos comme nouveau nom de scène, private joke à destination d'un autre artiste de rue connu, Zeus... Depuis un peu plus d'un an, Héphaïstos est l'homme le plus recherché des afficheurs de son quartier, dont il "scalpe" méthodiquement les affiches fraîchement posées. Entretien avec un résistant qui lutte, à sa manière, contre la "pieuvre publicitaire".

MustBeMad : Comment t'es venu ce concept de customisation via découpage ?
Héphaïstos : Oh, ça date d'il y a longtemps ! Je crois que j'ai toujours "scalpé". Au départ, c'était avec mes clefs, puis avec un cutter, les affiches du FN et toutes celles qui communiquaient sur des associations nazies ou royalistes. Mais ce n'est qu'il y a un an que je me suis mis à réaliser des customisations avec pour but le détournement du message publicitaire.

Comment procèdes-tu ?
C'est simple, je procède comme les Djs avec la musique. C'est le principe de l'échantillonnage. II ne se passe pas une journée sans que je scalpe un logo, une marque. J'ai toujours mon cutter sur moi. Je conserve chaque morceau, je le mets dans ma boîte à échantillons. Et quand je sors pour aller me faire un 4X3 (une affiche publicitaire de quatre mètres sur trois, N.D.L.R.), j'emmène ma boîte. Et mon échelle...

Tu improvises, où tu sais déjà ce que tu vas faire ?
J'improvise, mes gestes sont lents et me permettent de réfléchir. Mes créations dépendent à la fois du déroulement de ma journée, de ce que disent les gens... II n'y a aucune préméditation de ma part.

Combien de temps te faut-il pour te faire un 4X3 ?
Confidentiel... Mais plusieurs heures.

Tu ne sévis que dans ton quartier, le 11ème, à Paris, et plus particulièrement ta rue, la rue Oberkampf. Pourquoi ce territoire uniquement ?
C'est mon volcan. En plus, pour info, la rue Amelot, où est le siège de la Fédération anarchiste, n'est qu'à quelques encâblures ! C'est peut-être un signe... C'est pour moi une sorte de frontière.

Aller scalper ailleurs, tu y as déjà pensé ?
On ne déplace pas un volcan.

Tu ne t'attaques qu'aux 4X3. Pourquoi ?
Je prends ce que l'on me donne. II se trouve que mon quartier est le fief des afficheurs Dauphin et Viacom, spécialistes du 4X3. II y a une boîte anglaise qui a voulu infiltrer mon quartier avec un format d'affichage genre 16/9ème, mais ils sont vite partis ! (Rires.) Pour info, sur ma rue, Oberkampf, il y a neuf 4X3 ! C'est de l'envahissement intellectuel.

Ta "haine" de la pub n'est pas toute neuve...
Elle remonte à l'époque de la guerre du Golfe. Là, j'ai pris conscience du célèbre "Penser global... Agir local." Ensuite, j'ai lu le bouquin d'un mec qui s'appelle José Bové, intitulé Le monde n'est pas une marchandise...

Ah, tu es un fan de José Bové !
(Rires.) J'ai toujours voulu porter la moustache.

Sérieusement, la pub, aujourd'hui, tu en penses quoi ?
Paradoxalement, ça pourrait se résumer à : ringarde et géniale. C'est la victoire de la propagande du spectacle.

Toi, avec scalpel,`rches à faire passer qcomme message ?
R.O.G.E.R, message publicitaire bien reçu ! Non, je plaisante. Mais les pubards et leurs bandes d'afficheurs pourris par la thune savent que, dans mon quartier, la pub ne passe pas, elle trépasse !

Quelle est la réaction des gens de ton quartier, justement ?
Oh là ! Je ne peux pas parler pour les gens, mais j'aimerais bien que l'on fasse un micro-trottoir ou un court métrage sur ce thème, ça pourrait être intéressant. Par contre, j'en parle avec les commerçants du coin, et leur réaction est plutôt positive... Mais je suis en face d'eux ; je ne sais pas ce qu'ils disent dans mon dos.

Tu as, si mes sources sont bonnes, une théorie sur l'impérialisme des marques vis-à-vis des couleurs, non ?
Oui. Dans ce monde d'industrialisation, les marques ont bâti leur commerce en s'appropriant de façon impérialiste des couleurs. Pour être clair, on peut prendre l'exemple des opérateurs téléphoniques
: tu as Orange qui s'approprie l'orange, SFR qui s'approprie le rouge... II ne reste plus à Bouygues que d'exploiter le bleu. Bilan dans l'inconscient des gens, on ne va plus parler de l'orange, du rouge et du bleu comme de couleurs originelles. Les gens qui verront du orange, ils penseront à l'orange d'Orange. Et c'est grave !

Dernière chose : par rapport à la scène graffiti, tu te situes dedans, ou en marge ?
Je suis dans le No Man's Land.

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Novembre 01

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