:// Défense d'afficher

D'une culture du graff mêlée à des tendances artistiques alternatives est née une génération d'artistes urbains associant images et messages. Rencontres sous les réverbères avec ces oiseaux nocturnes traqués par la police autant que par les amateurs d'art.

Ce qui m'intéresse c'est la ville, c'est la notion d'espace public, et surtout le fait de reprendre possession de cet espace. Sous ces mots d'Antonio Gallego, fondateur du défunt collectif BanlieueBanlieue, qui s'illustrait dans des performances graphiques lors des concerts de la scène rock alternative dans les années 80, on pourrait réunir- toute une frange d'artistes qui, de Miss-Tic qui bombe le paysage de ses pochoirs en forme de réflexions sur l'amour à Space Invaders qui quadrille le monde de ses Martiens en mosaïque, ont choisi de conquérir la ville pour en faire leur atelier. Issus du hip-hop ou des milieux alternatifs, dont ils ont conservé un potentiel contestataire, ils investissent tous types de supports, du mur à l'affiche publicitaire, utilisant des matériaux aussi divers que le papier, le carrelage, le pinceau ou la bombe, le sticker ou la sérigraphie, afin de redonner à nos villes des couleurs que l'urbanisation galopante semblait avoir oublié.

C'est dans cet esprit de conquête que Space Invaders colle sur les murs du monde entier des personnages pixellisés sortis tout droit d'un jeu vidéo de première génération. Sillonnant la planète, il cimente ses mosaïques aux coins des rues, sur les ponts et les murs, projetant une invasion totale de la Terre par ces curieux bonhommes qui épient chacun de nos pas «J'essaye de quadriller la planète ! L'invasion d'une ville est quelque chose de très intense. Je prépare mes modèles à l'avance et je voyage avec. Une fois sur place, j'agis rapidement. C'est comme une performance qui s'étale sur plusieurs jours, ça prend au moins une semaine. Je quadrille la ville pour que l'on sente la présence. »Après avoir envahi Paris, New York et plus récemment Hong Kong, il répertorie minutieusement son travail sur des cartes en forme de guides d'invasion : « Numérotation, date, position, nombre de points attribués, tous ces éléments sont inscrits dans une base de données. » Cette forme de délire obsessionnel est aussi celle qui anime André, un taggeur parisien qui bombe au coeur de la ville un monsieur au sourire narquois, largement inspiré par le peuple des Shadoks. On retrouve alors ce Monsieur A en pleine campagne électorale sur nos murs, ou montant quatre à quatre les marches d'un escalier, ou encore transi d'amour, tendant tendrement un bouquet de fleurs à une jolie demoiselle peinte sur la vitrine d'un magasin voisin.

Dans cette exploitation du paysage, Zevs, vétéran du graffiti parisien devenu artiste protéiforme, n'est pas en reste. Immortalisant à coups de bombe blanche le contour des ombres des Abribus, statues et autres cabines téléphoniques projetées sur le sol par les réverbères, il laisse sa trace partout où il passe : « A la base, l'idée était de laisser des traces de la nuit, pour les retrouver le lendemain. Je me suis mis à souligner des choses qui sont là, qui existent, mais auxquelles on ne fait pas forcément attention. Je ne fais que révéler ces choses qui appartiennent à la ville. » Et de la même manière que les personnages d'André ou de Space Invaders se fondent dans le mobilier, Zevs déborde lui aussi d'idées, toutes dirigées par ce même dogme : utiliser le mobilier urbain, ne faire qu'un avec la rue en utilisant ses signes. Lui-même use d'un mimétisme d'essence subversive en se fondant dans le décor, opérant des heures durant à la vue de tous : c J'ai repeint le contour des ombres des statues du pont du Carrousel en plein jour. J'avais mis un uniforme d'ouvrier et balisé mon endroit avec des panneaux de chantier pour pouvoir travailler tranquillement. Je me suis même fait imprimer de la rubalise spéciale Zevs pour délimiter mes zones de travail. Peu de gens ont fait attention, ils ont juste vu un ouvrier qui travaillait. » C'est aussi dans cet esprit qu'il a pris un malin plaisir durant l'année 1999 à remplacer les plaques minéralogiques des voitures de police par sa propre plaque,"ZEVS 99".

« DANS LES PREMIÈRES HEURES DU HIP-HOP, LE PROPOS N ÉTAIT PAS DE REPRODUIRE, MAIS BIEN DE PIOCHER DES ÉCHANTILLONS ET DE LES RECYCLER. JE FAIS LA MÊME CHOSE DANS MON TRAVAIL. » (HÉPHAÏSTOS)

Chez François Morel, qui placarde ses affiches comme autant de réflexions sur l'omniprésence de la publicité ou des caméras de surveillance, chaque message est pensé en fonction du support sur lequel il sera collé. Ainsi, après avoir entouré les colonnes Maurice de banderoles circulaires portant l'inscription "Hier, demain sera aujourd'hui", faisant écho à un éternel recommencement, il a investi le métro en remplaçant un panneau lumineux "Alarme" pointant vers un bouton d'alerte, par un panneau "Protestez", expliquant en ces mots l'effet recherché : « Au départ, c'est une borne censée être utilisée quand il y a un problème, un accident. Moi, je me suis dit, le mec qui a un problème, qui n'est pas content, il a peut-être envie de gueuler, et là, il suffit juste d'appuyer sur le bouton, c'est gratuit.»

Kros et Hyst du Frelon Crew, directement issus du graffiti dont ils ont retiré une parfaite maîtrise de la bombe, utilisent à leur tour l'espace dans le sens où c'est le support choisi qui oriente leur oeuvre. A la différence de leurs compères graffeurs qui dressent en quelques coups de rouleaux une surface lisse et homogène sur laquelle ils posent ensuite leur fresque, eux affichent un attachement tout particulier à l'utilisation du support dans tout ce qu'il peut avoir d'imparfait : « On aime se servir du support, utiliser ses aspérités, ses imperfections. Ça permet d'inscrire véritablement sa trace dans le mobilier urbain. Je ne veux pas repeindre une vitre sous prétexte qu'elle fait un trou dans mon dessin, je préfère l'utiliser, voir ce qu'on peut créer en la contournant. Ce support va te pousser à sortir des codes picturaux et peut t'amener à développer une autre vision de l'esthétique. » Ravis de retrouver leurs créations couvertes `'d'annonces et de graffitis en tout genre, les deux bonhommes recouvrent aujourd'hui Paris de pictogrammes « dont l'interprétation est totalement libre. II n'y a rien à y voir de spécial, ça fait juste naître des idées dans la tête des gens. »

ISSUS DU HIP-HOP OU DES MILIEUX ALTERNATIFS, DES ARTISTES INVESTISSENT TOUS TYPES DE SUPPORTS, DU MUR Â L AFFICHE PUBLICITAIRE, POUR REDONNER Â NOS VILLES DES COULEURS QUE L'URBANISATION GALOPANTE SEMBLAIT A VOIR OUBLIÉ.

Emblématique de l'accaparement de `l'univers urbain par les communicants de tous poils, la publicité était légitimement vouée à devenir un terrain de prédilection pour ces artistes. Zevs, François Morel mais aussi Héphaïstos vampirisent à tour de rôle et à leur manière cet univers. « J'aime la notion de pause dans l'espace publicitaire », explique François. « A un moment, le principe de mon action était de remplacer les affiches par un vide blanc, et de coller le mot "Pause" au milieu. Ce mot venait appuyer le fait qu'il n'y ait pas d'image mais du texte, donc inverser l'action publicitaire et mettre une pause dans la notion de matraquage. » Héphaïstos, "vampirisateur" de publicités retranché dans son volcan à l'angle des rues Oberkampf et Saint-Maur dans le I 1e arrondissement de Paris, recompose régulièrement les affiches de son quartier. Animé par une réflexion aiguisée en matière de sens des images, il explique ainsi sa démarche : c Ce qui m'intéresse c'est d'aller aux bornes de l'univers publicitaire et de le mettre en rapport avec un univers plus vaste, qui est celui de la propagande. II suffit de changer très peu de choses à une publicité pour la faire basculer dans cet univers. D'ailleurs elle est déjà une forme de propagande capitaliste, elle te dit que le bonheur est dans la chose, dans l'achat. » Par une technique de recyclage, il cherche à faire naître un nouveau sens : « Je parle d'"échantillonnisme" au sujet de ma technique. J'utilise le principe du recyclage en partant de ce qui est déjà sur la publicité, et puis je découpe, je décolle, je recolle, je recompose quelque chose de nouveau. Mais alors que la publicité ne propose qu'un message, moi je fais naître quelque chose de polysémique. » « Notorious dans mon quartier », comme il le clame, il travaille de jour, à la vue de tous : « Je suis le contraire de l'anonymat public, les gens me connaissent, certains viennent me défendre quand la police s'arrête. » Autoproclamé "Serial Pub Killer", Zevs apporte lui aussi sa pierre à l'édifice antipublicitaire. En cheville autant avec des ferrailleurs qui lui livrent des rames de métro pour les besoins de ses expositions qu'avec des ouvriers de la société Decaux avec qui il a pu négocier plannings des campagnes d'affichage et clés des Abribus, il s'attache à "trasher" les panneaux publicitaire de Paris et d'ailleurs. Avec une préférence pour les poupées au regard abstrait qui posent dans des univers aseptisés, il bombe les visages. Une balle dans la tête. Et il faut que ça saigne : « Je crois que c'est réussi quand les gens en viennent à se demander si la tache rouge fait partie ou non de la publicité. » En observateur éclairé, Héphaïstos précise : « Le fait que la tache soit placée au milieu du front fait que ça devient du sang. Cet acte révèle le vrai regard de ces modèles qui sont censés nous pénétrer, mais dans lequel il y a quelque chose de morbide. »

Conscients de leurs racines, de cette volonté de visibilité maximale et d'appropriation des lieux qui les connectent avec la culture du tag, certains affichent clairement leur filiation avec le mouvement hip-hop, à l'instar d'Héphaïstos : « Absolument, je me sens une filiation avec ce mouvement C'est pour ça que je parle d'échantillonnisme. J'aime cette idée que dans les premières heures du hip-hop, le propos n'était pas de reproduire, mais bien de piocher des échantillons et de les recycler. Je fais la même chose dans mon travail. » Mais pour d'autres, comme Zevs, une différence se fait jour : « A part les notions de geste, de lieu ou de bombage qui sont l'essence du graffiti, mon travail n'a plus grand-chose à voir. » François Morel se sent lui aussi déconnecté de ces pratiques: « J'ai plusieurs fois refusé des expos de graffitis parce que je n'ai pas envie d'être apparenté à ça, ce n'est pas mon médium, on n'utilise plus le même langage ni les mêmes outils, je me situe davantage sur le terrain de l'art contemporain. » Sans qu'il soit possible de les réunir toutes sous une même bannière, ces démarches ont ceci de commun qu'elles contredisent la conception traditionnelle de l'art, dans le sens où elles sont mises en oeuvre hors des circuits traditionnels, mais aussi en ce qu'elles contournent les lieux d'expositions classiques que sont les galeries, pour se livrer gratuitement à la vue de tous. Réinvestissant la ville, ces affiches, dessins, peintures ou collages renversent du même coup le caractère désocialisant de ces rues que chacun traverse sans jamais s'y investir, pour en faire un lieu de vie et de diffusion de messages.

Par touches successives, des parcours ludiques de Space Invaders aux réflexions ouvertement politiques d'un François Morel obsédé par la chose publicitaire et l'omniprésence des caméras de surveillance, la diversité des pratiques et des utilisations de la rue dresse un tableau qu'Héphaïstos résume en ces termes : « Je crois qu'on travaille dans une bulle que j'appellerais un "no man's land", une sorte d'univers qui se situe à l'intersection d'une bulle hip-hop, tag et graff qui s'essaye à l'expérimentation, et qui se retrouve en contact avec une autre bulle qui est celle des étudiants en art, elle-même connectée avec une troisième bulle qui serait militante. » Et partout, de New York à Stockholm, se constitue dans l'ombre un réseau mélangeant habilement art et contestation,"un mouvement internationaliste et urbain" qui, se jouant avec finesse des conventions, détournant les modèles et utilisant le mobilier comme autant de signes à charger de sens, investit nos rues d'une conscience dissidente pour reconquérir l'espace public d'une libre parole. Le monde parle enfin au monde. A vous de répondre...

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L'Affiche 97 - Octobre 01

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