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Work in
progress
par Matthieu Schwartz
Entre la réunion préparatoire et la diffusion
d'un vidéo-clip, il s'écoule rarement plus de quelques mois. Par quel
processus une simple envie vient-elle à se transmuter en un petit film musical
? En suivant l'élaboration de Sur la route, le nouveau clip de
Jean-Louis Aubert, une idée chemine : et si le
clip devait être considéré comme un artisanat ?
"Tu me dis si je parle
chinois!" Didactique, Sébastien Rossignol tente de me
réexpliquer avec des mots simples
ce qu'il entend par "compositing". Malgré ses efforts, ce n'est
qu'un quart d'heure après, lorsque nous pénétrons dans " le studio
", que ses paroles prennent enfin un sens. Alors qu'il s'installe aux
commandes d'un énorme PC branché en réseau, je reconnais assis à d'autres
postes les visages familiers d'Eric Gandois et de Gaëlle Delcourt croisés lors
du tournage dix jour auparavant. A ce moment là, on m'avait parlé de dessin
animé. Lentement, je comprends que le terme est un peu approximatif. Alors
qu'à ma droite Eric crayonne un à un les différentes strates du décor
(premiers, seconds plans, fonds, arrières-fonds), Gaëlle modélise la fumée
s'échappant d'un brasero ( qui pour l'instant ressemble à un cylindre en fil
de fer). En face de moi, Remi Gamiette programme l'animation d'un bipède (c'est
ainsi que l'on nomme le squelette virtuel d'un personnage de synthèse). La
silhouette, qui rappèle le mannequin Océdar-dépoussiérant, tente de se
réchauffer à la chaleur du bidon enflammé. Pour l'instant, l'avatar du
chanteur Raphaël, le rocher sur lequel il est assis et le baril fumant
s'affichent sur trois écrans différents. Mais déjà, sur le moniteur du chef
d'orchestre, un premier rendu est disponible. Angle de caméra, grosseurs
relatives des objets, " jeu " du personnage virtuel, tous ces
éléments composites restent re-paramétrables à l'infini. Sans parler des
textures, des lumières, on est très loin du cartoon traditionnel. Pourtant,
tout doit contribuer à redonner à l'image l'aspect escompté. Celui d'un
simple…dessin animé.
Retour vers le futur

Tout commence début février. C'est le "
brief " (plus personne n'appèle ça un briefing). Raphaël, Jean Louis
Aubert, des représentants de la maison de disque, Sébastien Rossignol et les
quatre no brain sont présents. Raphaël émet l'idée d'un clip en dessin
animé comme le célèbre Take On Me de a-ha (Steve Barron, 1985). Comme dans ce
classique de la petite forme, les interprètes apparaîtront aussi bien sous
forme de croquis qu'en chair et en os. A partir de là, Sébastien et Nicolas
Pasquet (le lobe pariétal des no brain) se mettent au travail. D'abord
résoudre une équation un peu second degré : Comment réunir les deux
chanteurs en les séparant tout de même un peu ? Solution radicale : les mettre
en prison. Et à partir de là, avec comme points de repère quelques bribes,
quelques paroles de la chanson, mettre en place, dans un entonnoir, les signes,
les fragments narratifs qui vont là aussi, composer une première ébauche du
film. "Bien sûr, on image pas tout." insiste Nicolas qui, par ce
raccourci -c'est le cas de le dire- imagé, résume d'un mot une des
problématiques essentielles de l'art clipesque. Hors de question donc de
montrer trop littéralement ce qui est prononcé, toujours éviter un
désagréable "effet rébus ", et pourtant d'une certaine manière, le
faire. Car c'est aussi et peut-être avant tout cela le clip, un métier
d'imagier.

Pour l'instant, Sur la route n'est encore
qu'une ébauche. Il faudra attendre deux à trois semaines de compositing pour
que le story-board, comme une crysalide, ne devienne un véritable objet
audio-visuel. Plan par plan, par l'effort conjugué de la petit équipe, le
scénarimage deviendra clip. C'est alors, et alors seulement, qu'il pourra être
jugé en tant que tel.

En sortant des locaux de radical.media, je
réalise que je pourrais passer chez Cosa, rendre une visite de courtoisie aux
H5, déranger une fois de plus Charles Petit ou encore longer les locaux de feu
ninetynine. Tout d'un coup, ce quartier me paraît un joli village médiéval.
Bonne nouvelle, dans un rayon de deux cents mètres, comme les artisans de
jadis, un métier s'est regroupé.
MATTHIEU SCHWARTZ
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