://
La vie :
mode d'emploi
par Matthieu Schwartz
Dans le meilleur des mondes brevetés,
l'existence elle-même devient-elle un copyright ? Dans la foulée de Remind me,
les H5 livrent pour Massive Attack un infomercial glacé
entremêlant eugénisme et ingénuité.
Il est le pur produit d'années de recherche et
de développement made in SAXXON(TM). Elle est le fruit du " savoir-faire
De
Bourg inc. ". Leur rencontre a des allures de fusion, de concentration, de
synergie productive. Ces êtres se croisent-ils par hasard ? Ou bien, depuis
leurs conceptions, sont-ils destiné à mêler leurs patrimoines génétiques ?
Ces questions ne restent qu'un instant en suspend alors que les réponses, en
tout petit, s'inscrivent au bas de la première et de la dernière page du
contrat d'utilisation. Ce sont des cas spéciaux, l'Adam et l'Eve du futur. Et
leur exploitation est soumise à conditions.

Avec Special Cases, Hervé de Crecy
et Ludovic Houplain signent pour Massive Attack une œuvre froide, lisse, sans
saveur. Disent-ils. Pourtant, alors même qu'ils se sont astreints à n'utiliser
que des images neutres, leur montage distille, presque malgré-lui, un
questionnement humain. A la faveur d'une ellipse, d'un plan sur plan, d'un
raccord subtil, le clip concède à ces Roméo et Juliette génétiquement
sélectionnés une particule élémentaire de désir, grain de sable dans les
rouages de la machine. C'est un regard timide, un baiser maladroit. En
contre-jour dans le soleil couchant, un instant, deux silhouettes, ces
personnages existent.
Images en conserve

Constitué en majorité de matériel déjà
tourné (ceci à la demande de Robert " 3D " Del Naja, dernier membre
restant du trio de Bristol) Special Cases est à rapprocher de Playa Blanca. Comme dans le clip réalisé fin 2000 par Charles Petit pour
Michel Houellbecq, l'histoire est racontée à partir de ces images en conserve,
blafardes et aseptisées, qui s'accumulent sur les étagères depuis vingt ans.
Pur exercice de non-style, le collage habile des éléments hétéroclites a
été discrètement uniformisé par quelques retouches (principalement l'ajout
ça et là d'un logo d'une des deux maisons mères).

La vidéo existe en deux
versions : une " masculine " et une " féminine ". Comme le
yin et le yang, elles constituent une unité à rétablir mentalement. Comme des
palindromes, elles peuvent être lues dans les deux sens. Au dire des
réalisateurs, l'idée de cette écriture réversible qui peut faire penser à
Revolution 909 des Daft Punk (Roman Coppola, 1997), adaptation, elle-même de
Genèse d'un repas de Luc Moulet trouve principalement son inspiration dans
Memento (Christophe Chauville,1884) ainsi que dans le court métrage brésilien
Ilha da Flores (Jorge Fourtado, 1989). Mais cette approche cyclique de la
narration semble être particulièrement personnelle au duo tant elle est une
des constantes de leurs créations (Remind me de Röyksopp et Use me d'Alex
Gopher sont aussi construits en boucle).

Cette histoire d'amour croisée
racontée avec des images d'archive apparait donc bien la synthèse d'une
commande et d'un traitement original des réalisateurs. En s'appropriant
l'univers fœtal de Massive Attack (Teardrop, 1998 réalisé par Walter Stern
mettait déjà en scène un embryon) d'ailleurs partagé par Sinéad O'Connor
invitée sur le titre, les H5 ont sans doute réaliser leurs vidéo la plus
pertinente à ce jour.
MATTHIEU SCHWARTZ
>>
index schwartz clip mania
<<
|