:// Les fantômes du présent
par Matthieu Schwartz

Les chanteurs décédés avant d'avoir achever leurs carrières jouissent d'un privilège troublant. Aalyah, Lisa " left eye " Lopes, Tupac Shakur, Notorious B.I.G. et Kurt Cobain sont les vedettes fantomatiques d'étranges clips posthumes qui hantent la programmation des chaînes musicales. Entre prosopopée et nécromancie, voyage en pays macabre.

La situation a tendance à se répéter depuis le milieu des années quatre-vingt-dix. Un artiste s'apprête à sortir un album, donc à tourner un clip, mais décède subitement. Alors, d'outre-tombe, (entendez : depuis la salle de montage) se fomentent des simulacres. Tantôt faire-part, tantôt faux-semblant, le " clip nécrologique " est en voie, par la force des choses, de devenir un véritable genre.

Parmi les messages qui nous sont transmis de l'au-delà, un des derniers en date, You Know You're Right est sans doute l'exemple le plus terriblement cocasse. Aucun enregistrement vidéo du dernier morceau inédit de Nirvana n'ayant était fait du vivant de Kurt Cobain, le clip (fruit des déchirements des deux membres survivants et la veuve Courtney Love) se présente comme un incroyable patchwork de fragments hétéroclites visant, syllabe par syllabe, à s'accrocher aux lèvres du chanteur défunt. Incroyablement morbide, le résultat obtenu, un enchaînement de bribes visuelles d'une durée inférieure à la seconde, n'est pourtant pas dénué d'un certain humour noir. En effet, le procédé en jeu, un recyclage morbide, a tous les atours d'une plaisanterie de très mauvais goût. La succession des différents looks de l'idole grunge (couleur des cheveux, longueur de la barbe) en un bout à bout frénétique s'apparente à une oraison de souvenirs remasterisé, un culte en accéléré. Au final, cette imposture a quelque chose de parodique : à trop vouloir commémorer You know You're Right vire au détournement, au pastiche. Le clip, par son intention équivoque rappelle incontestablement un film : Le jeu de la mort (1973) vrai-faux Bruce Lee bricolé à partir de chutes d'autres films et incluant même des images du véritable enterrement de la star du kung-fu. A mourir de rire.

Depuis son assassinat en septembre 1996, Tupac Amaru Shakur (plus connu sous le diminutif de 2Pac) est apparu à mainte reprise dans des clips tirés de ses quatre albums posthumes. Si certaines de ses ré-apparitions sont somme toute assez classiques (utilisation d'images d'archives, d'autres clips, d'interviews) comme le sentimentaliste Changes (1998), d'autres font preuve d'une imagination débridée pour contourner le problème de la disparition. Ainsi, l'ingénieux I Wonder if Heaven got a Getto (1997) nous présente la vision subjective du chanteur décédé. Comme dans La dame du Lac, nous regardons à travers ses yeux. Une main bord cadre tenant un bandana noir (un des accessoires fétiches du rappeur moustachu) nous confirme l'identité du regard que nous avons pénétré. Mais les choses prennent un tour vraiment original dans Do For Love (1997) lorsque le rappeur tatoué se transforme en personnage de dessin animé puis carrément en figurine de pâte à modeler. Par un curieux processus de momification, 2pac se voit réduit à ses signes reconnaissables (moustache, bandana, tatouages). La mémoire du clip semble être, elle aussi, sélective.

Au mois d'Avril dernier, Lisa " Left eye " Lopez a trouvé la mort dans un accident de voiture au Honduras. La chanteuse du trio TLC a connu, depuis son décès, une métempsycose singulière. Sa réincarnation minimale dans le dernier clip de TLC Girl Talk (réalisé par Dave Meyers), comme dans Work It de Missy Elliot pourrait presque passer inaperçue. Au détour d'un plan, de très jeunes enfants dansent. Ils ont tous un trait de maquillage noir soulignant l'œil gauche. Le signe distinctif de la rappeuse (Left Eye : Œil gauche), qui était aussi son surnom s'est en quelque sorte substituée à sa personne, par métonymie. Alors qu'elle n'est même plus directement représentée, Lisa Lopez poursuit sa carrière clipesque sous la forme d'un clin d'œil.

Suicide, assassinat, accident, les causes de la mort sont rarement évoquées. C'est que le clip nécrologique n'est pas la pour dire la disparition, mais pour la contrer, pour l'exorciser. Comme une cérémonie spirite, car après tout, c'est bien la voix d'un mort que l'on écoute, la nécro-vidéo à quelque chose de profondément troublant. Car si l'image a toujours eu une fonction funéraire, le son n'a pu accéder à ce statut que depuis l'invention, très récente, de moyens d'enregistrement mécanique. Voir un fantôme est effrayant, mais c'est l'entendre surtout, qui est effroyable.

MATTHIEU SCHWARTZ

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