:// L'ennemi(nem) public
par Matthieu Schwartz

Au secours Slim Shady revient ! Premier acte du Eminem show, " without me " inaugure le triomphe annoncé du rappeur américain qui a fait de la provoc son fond de commerce. Mais un détail presque négligeable de son dernier clip laisse poindre le vrai visage du trublion…

Même si ce sale gosse agace, il émane d'Eminem une aura éminente. Il faut être sagace : le phénomène n'est pas anecdotique. Bouffon royal, bête blonde, hystérique clown lubrique, le trublion a su s'immiscer dans une faille à sa taille. La schizophrénie U.S. est son champ de bataille. Il raille, pour des motifs abscons comme une petite canaille, à peu près tout le monde. Il agonit d'injures immondes MOBY, le techno-bobo, chauve et zen. On ne sait pourquoi, si ce n'est pour la rime, il l'exhorte, sans prolégomènes à lui sucer le vit. Coïncidence ironique ou indice de la roublardise chronique de l'énergumène, le metteur en scène du clip (Joseph Kahn, réalisateur de we are all made of stars) qui dirige les mimiques obscènes a collaboré avec l'insulté sus-nommé. Tout ce cirque serait-il cynique ? A voir le blondinet lécher un énorme étron synthétique, la pensée se promène, et l'esprit tique. Tant d'aberration dépasse le pathétique, il doit y avoir là-dessous, enfouit bien profond, une véritable problématique humaine.

Fausses subversions?

Malgré son mauvais goût amer, comme un contre-poison, Eminem renforce l'Amerique. Comme un missile, patriote, il assume sa mission. Epouvantail, homme de paille mais sans doute conscient de son rôle, grimaçant, il détourne les étourneaux de la contradiction. Eminem, au nom de la liberté d'expression dans son manoir, fait le pitre. Et du coup suscite une aversion consensuelle. Alors, lucide, il se compare à Elvis, crachote dans la soupe Tv, bref, à sa manière, communique. Dans un monde qui tourne en rond, singeant la subversion, il s'ingénu a enfoncer les portes ouvertes. Couvert de gloire, césar dément, Caligula piaillant, il cherche noises à tous les sujets mais dans son monde, n'a pas d'opposants. Car son public est un empire d'enfants. Eminem, plus pokémon que mauvais démon ? Ou bien joueur de flûte fascinant les légions juvéniles, les menant se noyer dans le flot concentrique de ses paroles de gourou anémique ? Là n'est pas la critique. Ce serait faire le jeu du garçon.

Shame on Shady

En revanche, on pourrait s'attarder, maniaque, sur quelques points de détail du dernier clip de l'idole. Dans ce classique méli-melo, pot-pourri pêle-mêle de séquencettes télévisuelles, très " bédé ", Eminem, qui déjà avait incarné Bill Clinton pour son premier succès, s'y travesti beaucoup. Tantôt affublé des atours de Robin en compagnie de son mentor Batman-Dr Dré, tantôt lui-même, tantôt un autre… Le voilà interprétant, faux crâne à l'appui celui-là même qu'il honnit : le chétif MOBY. Et puis le voilà en femme, perruqué. Eminem a fait du déguisement un de ses traits de marque. Hélas, ce goût prononcé peut engendrer des maladresses. Au détour d'un plan, à la fin, surgi un symptôme clip. Quinze secondes à l'impact décisif. Le noyau de la cerise sur le gâteau. Eminem grimé en Ben Laden, dans une grotte de carton-pâte danse trois pas de Hip-Hop sous l'œil d'une pseudo chaîne d'info. Tout le personnage est là en somme. La caricature semble bonne mais par un raccourci simpliste et approximatif, en lieu d'arabe, le voilà qui s'exprime en sanskrit. Abominable péquenot ignorant l'extra nord-américain, Eminem parait soudain plus ringard que Bigard. Le clown perd tout auguste. Il en faudra des lustres pour rattraper l'erreur grotesque, énorme, et pourtant, si révélatrice. Le détail qui ne trompe pas. On le prenait pour un guignol, mais non, le maigrelet est un gendarme du monde.

MATTHIEU SCHWARTZ

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