:// Stardust Memories
par Matthieu Schwartz

Avec sa belle patine jaune-cyan, vingt et un an après, Ashes to Ashes, co-réalisé par David Mallet et David Bowie, résiste au passage du temps. Récemment revisité par Jean-Baptiste Mondino pour Mirwais (voir Repérages #15), le spectre du clown blanc filmé en vidéo commence à livrer ses secrets. Flashback sur une date majeure de la contre-histoire du clip.

Au bord de l'océan magenta, au pied des falaises bleurose, où, clairsemée, pousse l'herbe rouge, se pose doucement la sonde d'exploration. Le signal a mis trois minutes trente-trois secondes à parcourir les soixante-trois millions neuf cent mille kilomètres d'espace interplanétaire. Dans la distance, les teintes se sont perdues. Ou bien c'est le bombardement ultraviolet qui a déréglé les capteurs. L'image nous parvient donc en fausses couleurs. Ni bleu ni rouge, l'astre allégorique pourrait tout aussi bien être Vénus que l'inconscient collectif. Bien loin des banlieues lunaires, des supernova et des araignées de Mars, avec un fort décalage retentissent les notes cristallines d'un clavecin électronique désaccordé. En écho de Space Oddity, un court message nous parviens, dix, vingt, trente ans après.

Sur la plage, il y a ce "daft punk", clown blanc au costume harnaché de rubans qui écoute sa maman, venue lui rendre visite pour lui conseiller de rester calme, d'oublier, d'attendre que ça passe, de prendre ses médicaments. Bientôt, l'écume des jours va cesser de s'accumuler. S'il est bien sage, on le laissera sortir des années 70. Mais la vigilante milice orthodoxe, la garde des prêtres de l'ordre chronologique n'a cessé de veiller. Leurs révérences cabalistiques, leurs gestes étranges, leurs intrusions dans le cadre menacent ce monde. Dans la polyphonie schizophrène de cette oraison funèbre, le choeur, terrifiant, semble juger Ziggy Stardust et le condamner au terme d'un procès pour trahison. L'accouchement du siècle ne se fera pas sans douleur pour l'homme tombé du ciel. Ici, pas de mur à renverser mais un bulldozer près à tout écraser. A la fin de l'année, John Lennon sera assassiné et MTV pourra naître.

Bienvenue dans un monde post-moderne... Une cellule capitonnée où la star insane s'est réfugiée, d'autres tableaux encore de la folie familière, domestique, anesthésiante, de la démence caractérisée se succèdent. Les cendres du temps s'envolent 1980... il est temps d'en finir avec l'alien nation du major Tom.

Aujourd'hui Ashes to Ashes est devenu une référence, un sujet de concours, un exemple, un sample. Echantillon eighties, son traitement soustractif des couleurs a marqué la petite forme. Mondino s'en est probablement souvenu sur la plage du Man Child de Neneh Cherry, de même qu'Anton Corbin lorsqu'il recolorisait Kurt Cobain dans Heart Shapped Box. Avant-gardiste pour toujours, réactualisant, cinquante ans après, les solarisations de Man Ray, il dérange l'ordre établi des technicistes qui voudraient voir dans la vidéo un succédané de cinéma.

Mais le chef-d'oeuvre a aussi eu sa lourde descendance d'infâmes rejetons débiles. Dénué de scénario, la succession des figures et de formes à ouvert la porte à la facilité de la diégèse sans narration, au kaléidoscope permanent, à l'esthétique du fourre-tout, au surréalisme de supermarché. Combien de plages pour dire l'éternité, de petites vieilles pour montrer la vieillesse, de colombes pour évoquer la paix ? Combien de clichés ressassés et usés jusqu'à la corde ? Beaucoup trop, sans doute. Jusqu'à la nausée. Dans le cirque des années 80, face à l'auguste Ronald (Reagan) McDonald's, le fréle clown blanc bisexuel n'a pas fait le poids.

MATTHIEU SCHWARTZ

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