:// Une certaine tendance du vidéo-clip
par Matthieu Schwartz et William Perec

La nécessité se précise d'un vrai débat de fond autour du clip, puisque sa présence est en peau de chagrin sur une chaîne (M6) dont la vocation d'origine était sa diffusion. Etat des lieux, subjectif et impliqué, tant ce territoire de l'image est devenu important, créateur de formes et de mythes.

:// Une nuit sur M6

Et si le critique noctambule se plantait, durant toute une nuit de week-end, devant M6, son carnet de notes et son crayon à la main. .. Impressions.

bertrand burgalat
gris métal
Tricatel

Moitié Sollers, moitié Austin Power, ou un tiers Sulitzer, un tiers Jade Wio, un tiers Microcosmos, ou un peu Damien la malédiction un peu intox matracage (tout de même)... Un peu toutes les nuits sur M6 depuis un an, surtout ! La balle grise métal de la particule élémentaire Bertrand Burgalat commencerait presque à lasser. (MS)

pink martini
sympathique
Naive

Split Screen : procédé par lequel on éclate, on fragmente l'écran en deux ou en une multitude d'autres écrans. Cette technique ne doit pas être confondue avec le cadre dans le cadre. A noter : non content d'utiliser le "splitescrine", le combo Pink Martini fait des fôtes d'ortografes dans ses clipes ! (TSchm)

gorillaz
tomorrow comes today/clint eastwood
EMI

Difficile de faire plus "classieux". Difficile de mieux formater. Un sérieux traitement de l'image, rien à voir avec un bricolage bidouillé. Et pourtant cela a un petit goût de South Park, de Sammy et Scoubidou, de Thriller... Beaucoup trop d'ingrédients pour les reconnaître tous... Une sauce si savoureuse que l'on a forcément très envie de lui donner un nom. Le sourire du gorille n'est qu'un sample de plus. Ce n'est ni post ni rétro ni néo ni novo, c'est vieux comme le monde: la mosaïque, art ancestral d'allier entre eux les échantillons les plus variés. (TSchm)

depeche mode
dream on
mute

Cadre dans le cadre : procédé de cadrage qui vise à inclure dans le cadre d'autres cadres à l'écran. A noter que lorsque l'on filme une voiture, il n'est pas facile de ne pas faire de cadre dans le cadre. Surtout dans un clip de Depeche mode ou d'INXS. En revanche, les Red Hot Chili Peppers, eux, roulent en décapotable. (MS)coldplay
trouble EMI

Au milieu des voitures, ficelé à une chaise, les mains attachées dans le dos, le chanteur de Coldplay est in trouble, en fâcheuse posture. Est-ce un interrogatoire, un procès, une exécution ? Le dispositif lumineux évoque le mythe de la caverne de Platon, mille fois identifié au cinéma. (TS)

sébastien tellier
universe
Source/Virgin

La lo-fi et tout ce qu'elle comporte de goût pour l'analogie donne lieu dans ce petit film poétique, qui initie une trilogie obligatoire, à un feu d'artifice au ralenti. Un peu Beck (juste ce qu'il faut), fumeux avec un bon gag au début et un travelling circulaire en contre-jour à la fin, un "univers" de 3 minutes. (IMP)

eiffel
te revoir
Label/Virgin

Dans un musée filmé par Resnais, les membres du groupe Eiffel observent. Un scoubidou, un baladeur, la classification périodique des éléments (de Mendeleïev mais aussi de Primo Levi), le gymnase des Mickey 3D, la fac des Svinkles, une adolescente pop-moderne. Te revoir: la jeunesse. (TSchm)

étienne de crécy
scratched
SOLID/V2


La balade en bagnole, y a que ça de vrai ! Car le style lent, qu'il soit folk, jazz ou fusion, appelle le ride, à savoir la promenade automobile détendue, branchée sur la FM qui s'est spécialisée funky. Vivre en Floride, à Miami... Mais tous les chemins mènent à Mondrian et à l'embouteillage "Broadway boogie-woogie". (WP)

me solaar
solaar pleure
WEA

Le Maître de cérémonie, doué d'ubiquité par la grâce du montage parallèle prêche, torse nu dans un parking alors même que nous le voyons bad-tripper dans une soirée dont l'ambiance rappelle Obsolète. Ce n'est pas Dieu qui lui a donné la foi, ni le Diable... Les statuettes meurent aussi. (WP)

air
le soleil est près de moi
Source

Un petit documentaire en noir et blanc de Mike Mills, où l'on peut voir les Air manger, dormir, répondre à une interview, assurer le sound check, prendre un taxi à Londres, endosser leurs habits de lumière dans la ville du même nom, pendant leur tournée, sous l'oeil des photographes. Une bandeannonce, donc. (TSchm)

Cette fois, c'est pour de bon. Après des années à vouloir y croire, on peut enfin, sans mauvaise foi, dire le voir. Quelque chose semble se passer concernant le vidéo-clip. Rien à voir avec une rumeur, une fragile mode ou une simple sensation, des causes objectives permettent de l'affirmer. D'abord, avec l'apparition d'un support audiovisuel à accès séquentiel instantané (le OVD), le clip, enfant naturel de l'argentique (la pellicule) et du magnétique (la bande) se découvre un support de codage idéal : le numérique-laser. Ensuite, la diffusion par Internet et l'apparition des outils de création graphique comme la fameuse technologie Flash (cf. Repérages#17) ouvrent de nouveaux horizons à un média déjà estampillé "expérimental". Enfin, l'émergence d'une génération d'artistes ayant grandi avec le clip et qui s'y intéresse dans l'ensemble beaucoup plus que ses aînés donne lieu à un bouillonnement créatif d'envergure.

Fini le rewind ou le fast forward, fini l'errance aveugle à la recherche du morceau voulu, oubliée donc la fastidieuse bande anthracite, hourra à l'Internet, bravo les petits jeunes mais quid du "poumon de visibilité du clip", à savoir sa diffusion hertzienne ?

Un constat s'impose : le clip est en voie de devenir, en France, un produit exclusivement câblé, comme aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et un peu partout ailleurs. Or, pour une conjonction de raisons assez complexes (les fameux quotas de diffusion, la structure du PAF, le succès international des réalisateurs de clips français) la diffusion gratuite ne peut être si facilement abolie : subventionné par le CNC lorsqu'il est "de qualité", le clip est bien un produit. Un produit de consommation, qui plus est de consommation culturelle.

Le risque est de ruiner la OF, la "qualité française" des Mondino, Sednaoui, Gondry et de ce beau fourre-tout que l'on nomme French Touch. Prés carrés ? Chasse gardée ? Combat d'arrière-garde ? Sans doute, mais veillons à ne pas nous laisser bercer par le discours pré-pensé de nos amis-qui-nousveulent-du-bien de la World Company. Ce qui gêne ici l'universelle corporation est bien la résistance fauchée du VHS. Quand, un soir, M6 diffuse l'intégrale Mylène Farmer à deux heures du matin, on peut sans peine deviner qu'un fan, quelque part, se réjouit de posséder enfin (sans s'être abonné ici ou là, sans 16/9°, sans connexion Internet, ni lecteur DVD) l'enregistrement de ses rêves, suite ininterrompue de petits spectacles dont son idole est la star. Le clip prochainement produit de luxe ? Si rien ne change, peut-être...

:// Après le big bang

C'est un débat à la Lacan, aux origines d'un monde, au centre du trou noir le plus proche de la galaxie du clip, à deux ou trois années-lumière seulement du système français. Viacom (CBS, MTV mais également Giraudy) contre Virgin, Sony, plus près de Noos, Universal, Bouygues, Suez. Et aujourd'hui une comète (pas une étoile filante, non) qui repasse, comme il y a quinze ans, dans la constellation des Gémeaux. Le retour d'un serpent de mer? La qualité des clips, à observer comme une casa nostra. Qui a parlé ?

Un critique influent ? Un réalisateur reconnu ? Docteur No en personne ? En tout cas, on aura surtout entendu et lu le directeur délégué à la musique de M6, Alexis de Gemini, dans un article du journal Musique info hebdo (édition du 20 avril 2001). En attendant le solstice de Cannes ou l'équinoxe du Midem, un débat presque stérile est à recentrer là où il doit avoir lieu : au grand jour et pas seulement dans la presse spécialisée. Au moment même où Super "Nova" donne naissance à des naines blanches et où les mégafusions se multiplient au bénéfice de la "Blast" Corporation, un frisson plus qu'épidermique fait tressaillir la nuque d'une profession. Lorsque la voix de son maître demande au chien de se mordre la queue, le serpent hésite

à laisser le scorpion piquer la grenouille : Johnny Hallyday, Jean-Jacques Goldman, Julien Clerc, Pascal Obispo, Alain Souchon et près de soixante-dix autres signent la pétition du SNEP ( Syndicat national de l'édition phonographique) pour "défendre leurs intérêts", comme au moment de la disparition de TV6. Zen du bambou ? La "flexibilité" revendiquée par Alexis de Gemini évoque autre chose que la seule élasticité de l'espace-temps. L'exercice aura été profitable, monsieur, car, si en raisonnant comme vous par l'absurde, on admet une baisse de la qualité des clips, on cherche toujours "l'effet pervers induit par l'importante contribution de M6". A trois heures du matin, zappant de M6 à France 3, on se sent douter. Soit, cela nuirait au programme phare de F3 à cette heure-là, cette bonne vieille mire avec France-Info en fond sonore, mais il serait tout de même assez logique que le service public diffuse les clips ayant bénéficié de la prime à la qualité délivrée par le CNC. Bonsoir les clips ? A l'aube d'une nouvelle ère glaciaire, on en est à constater que comme le cinéma, la petite forme est à défendre, alors que la pub n'a toujours besoin de personne. Le clip est mort ? Vive le clip !

:// Je me souviens

Je me souviens du début des années octante, souvenir à sens unique, référentiel underground helvète, voire Velvet Underground. Je me souviens du velouté du petit-suisse ; savourant un biscuit sec nantais, madeleine Proust-moderne, j'oublie peu à peu Bonsoirles clips, sur Antenne 2, et l'époque où l'on proclamait déjà, pour faire place nette et rendre l'antenne, que : "Le clip, c'était devenu n'importe quoi". Affabulations ? Demande à Averty, demande à l'INA ! Au Journal de la nuit d'Antenne 2, à la TV, on en parlait. Laveur de carreau, petit clip pléonastique fauché était alors exhibé comme preuve de la baisse de la qualité. Deux ou trois ans après, je me souviens de TV6 et de Monte Carlo Musique, de ce petit dauphin, de ce petit aigle niçois. Je me souviens d'Alain Souchon buvant du gin dans sa Chrysler... La Ballade de Jim. Quelle idée, tout de même, d'avoir fait jouer tous les rôles à l'auteur-interprète ! Coïncidence : ce clip, coproduit par M6, était le premier d'une belle série...

Bien après, je me souviens de Plus haut de France Gall, diffusé en exclusivité sur M6 et juste avant des borborygmes de JLG, lorsque Mondino lui faisait du pied. Je me souviens de Oui-Oui, groupe néo-Dada dont le batteur, un certain Michel Gondry, réalisait Ma maison, Les Cailloux et bien plus tard, sur MTV surtout, La Ville alors que la Six diffusait ses premiers chefsd'oeuvre : Dad de Peter and the Electrokitch Band, suivi par Daho, Murat, Rachid Taha et, peu après, Lenny Kravitz (Kubrick's Cube pour Believe) et Sinead O'Connor (Jeanne d'Arc dans Fire on Babylone).

Je me souviens de La Tourde Pise et du dossier dans les Cahiers du cinéma. Jusqu'aux pubs et à Bjôrk. Jusqu'au trou noir/trop plein des Inrocks. Je me souviens de tout. De Sednaoui d'hier à aujourd'hui, de Seb Janiak collaborant avec le méthodiste du Wu Tang Clan. Je me souviens de ce griot attendu mais dont personne ne veut entendre le récit. Le clip entre dans l'histoire. Discovery échantillonniste ? Non, seulement quelques capricornes que fascinent la technique de l'art scopique.

MATTHIEU SCHWARTZ ET WILLIAM PEREC

>> sommaire schwartz clip mania <<


[HOME] - [SCHWARTZ] - [JUSTINE] - [GOSSEYN] - [MGTRASH] - [FORUM] - [INDEX]