://
Destroy!
par Matthieu Schwartz
A la vitesse de deux kilomètres par heure,
l'énorme semi-remorque écarlate s'avançait dans le crépuscule. Au loin, les
habitations, évacuées dans la douleur et la précipitation, n'avaient pas
encore été détruites... Tel est le scénario millenaro-nietzschéen d'un chef-d'oeuvre
méconnu de la Nintendo 64 : Blast Corps.
Impossible de détourner la couse du
mastodonte, impossible de le stopper, impossible de faire quoi que ce soit (tout
avait été envisagé lors du briefing de l'avant-veille) car, au moindre heurt,
à la moindre secousse, sa terrible cargaison thermonucléaire risquait
d'exploser. Voilà à quoi pensait le major Tom Smith en mâchouillant son
cigare éteint, dans le cockpit du SR-196. Avant d'atterrir pour déposer
l'ex-militaire, le super-hélicoptère survolait une dernière fois le
"théâtre des opérations". Là, l'équipe de démolition de la Blast
Corporation au grand complet l'attendait. Jamais ils n'avaient eu à affronter
pire situation. Le Robo Hi-tech était en panne, le Méga Destructor toujours
coincé en mer de Chine. II ne restait que quelques dizaines de minutes pour
raser tous les édifices sur la trajectoire du sinistre multitonnes. Alors qu'il
s'apprêtait à mettre le contact, le Major eut une pensée émue pour l'engin
qu'il allait faire démarrer. Celui-là ne l'avait jamais trahi, jamais déçu,
c'était son préféré. En entendant vrombir les quatre moteurs du super
bulldozer, juste avant d'écraser la pédale d'embrayage, il considéra une
dernière fois le semi-remorque qui à moins de 800 mètres semblait à peine
avancer. Comme un rhinocéros avant la charge, dans le couchant, il rougeoyait
et semblait brûler. Réduire en poussière les gratte-ciel, les usines, s'il le
faut les temples, les musées, les écoles. Sauver le monde en l'anéantissant
en partie. Détruire un peu pour survivre tout court. Faire table rase, laisser
place au convoi de l'apocalypse.
Dans ce Salaire de la peur inversé -
lenteur contre vitesse, destruction comme moyen et non fin -, le
joueur, comme un enfant, s'amuse de son gros camion jaune, faisant valdinguer
jusqu'à l'autre bout de la pièce ses PLAYMOBIL(TM), ses LEGO(TM), ses POKEMON(TM).
L'amusement est brutal, c'est un jeu de destruction, un casse briques moderne,
mais il est bigrement défoulant, peu violent - de l'adrénaline, pas
d'hémoglobine - et, par son réalisme relatif, il se démarque de l'univers
onirico-cynique du Nintendland. Quelque chose comme une goutte d'acide punk dans
l'océan doux-amer/ sucré-salé du divertissement électronique. Un jeu RARE
qui traduit bien la lutte du Software contre le Hardware. Toute une histoire. Etonnant
que John McTiernan n'ai pas fait de Blast Corps un "Block Buster"
? Oui, si l'on considère les adaptations successives de Super Mario, Street
Fighter, Mortal Kombat, entre autres, ou, de manière plus générale,
l'influence réelle du jeu vidéo sur le cinéma grand public mondial depuis Chute
libre (honnête mise en boîte d'un linéaire jeu de plateau par Joël
Schumacher en 1993) jusqu'à la récente "matrice" des frères
Wachowsky.
Car, ce qui rend Blast Corps si passionnant,
c'est qu'il semble reprendre une véritable intrigue de série B tirée d'un
roman de gare. Il y a là un vrai scénario catastrophe de politique-fiction un
enjeu, du suspense, une dramaturgie. Autre chose donc que le simpliste nihilisme
comportemental, écervelé, bête et méchant, frénétique et frustrant du
carton actuel sur Dreamcast : GTA 2.
MATTHIEU SCHWARTZ
Blast Corps sur Nintendo 64 /
www.rareware.com
>>
index schwartz clip mania
<<
|