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Extension
du domaine de la lutte
par Matthieu Schwartz
Chacun connaît - même subliminalement - les
images aseptisées de catalogues, idylliques et reprises à l'infini. Le clip de
Playa Blanca de l'écrivain-chanteur Michel Houellebecq se les
réapproprie pour composer, mine de rien, un véritable petit pamphlet
situationniste.
C'est une photo en couleur, bien posée, bien
cadrée, bien tirée, bien nette. Elle porte le matricule 232-607 B. Les tempes
grisonnantes, le front plissé, cravaté, une branche de lunettes entre les
lèvres, l'homme, la cinquantaine, le visage sans expression, réfléchit dans
un décor de bureau. Sa chemise est bleu ciel, c'est un cadre...
Cette photo, vous la
connaissez, vous l'avez déjà vue une fois, dix fois, cent fois... C'est
toujours la même. Le photographe, un anonyme, a utilisé pour sa prise de vue
un joli filtre diffusant. Un peu coquin, il n'a pas hésité à "spoter"
son Fresnel, pour que le contre-jour "frise" parfaitement la chevelure
un peu dégarnie du sujet. Lors de la même séance, d'autres photos ont été
prises, dont une variante sans téléphone (matricule 232-607 A). La carrière
de 232-607 B a débuté, il y a dix ans, à Milan. Le cliché illustre un
article sur le stress dans l'entreprise. Puis, ce même cliché, mais cette fois
"retourné" par la maquettiste, s'affiche au sommaire d'un mensuel
médical catalan et d'un bimestriel suisse romand. Dans les deux cas, les
papiers traitaient de la calvitie. Dernièrement, 232-607 B a donné un visage
à la "cyber-récession" dans un magazine spécialisé danois.
Aujourd'hui, c'est pour 232-607 B la consécration : il va être utilisé comme flyer
pour la soirée "spécial kitsch 1°' avril" de la Ciguë, gai bar
musical toulousain...
Car de nos jours, ces images
glacées -souvent glaçantes - se retrouvent à la rue, partout bazardées.
C'est que les catalogues, poussiéreux et fort encombrants, ont été rendus
obsolètes dans les rédactions par le cédérom, l'internet et, il faut bien le
dire, par le temps lui-même.
Restait donc à recycler ces
échantillons spectaculaires, particules élémentaires d'une société
atomisée où tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une
représentation. Très judicieusement, Charles Petit, producteur-réalisateur du
clip Playa Blanca de Michel Houellebecq, a su, loin du concept facile
(l'esthétique du fourre-tout) composer un manifeste situationniste. Véritable
détournement, même s'il respecte les règles de l'art (celle de la narration
et du montage), l'expérimentation rappelle celles de Poudovkine et Koulechov
lorsqu'ils tentaient par le seul montage de stock shots de reconstituer
une ville imaginaire en mêlant des plans de Moscou, de New York et de Paris.
Ici, les images, toutes issues de la même "banque" mais saisies en
des lieux et des moments forts différents, s'agglomèrent et s'agencent en une
forme autonome une bande image. L'esthétique en jeu, mi-institutionnelle
mipublicitaire, trouble la perception, un peu à la manière de la magnifique
angoissante vidéo naturiste Shining du Peace Orchestra de Peter Kruder.
A la vue de ces fragments, difficile de percevoir un auteur ou même un regard.
Ce qui est montré, c'est bien plus la mise en image d'une idéologie, d'une
manière de concevoir la vie, dénuée justement de vie, à la façon d'un film
de propagande commandité par une secte.
II en résulte une belle
illustration (et pourquoi pas, après tout, une critique) de la société des
loisirs, de son temps pseudocyclique, de la vanité des vacances et de toute
chose en ellemême. Bien sûr, la larme et le rictus du kitsch ne sont pas loin,
et Playa Blanca contribuera encore à alimenter le vrai-faux débat
autour des propos (plutôt que des écrits) de l'écrivain pop-star. Car
Houellebecq persiste et signe, littéralement sur le dernier plan. Et déjà la
carte postale paraphée disparaît pour laisser place à une autre. Puis à une
autre, puis à une autre encore...
MATTHIEU SCHWARTZ
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