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Dans les
images la pensée
Sous les clips les pavés
par Matthieu Schwartz
Sous une forme d'apparence inoffensive, à
l'instar du texte de leur entêtante ritournelle La France a peur, le
clip de Mickey 3D joue sur la suggestion. Faisant directement appel à
l'inconscient collectif, il en égratigne précisément les possibles dérives.
Incisif et percutant. Subversif ?
Les membres d'un club de sport font leur
apparition dans le champ en joggant Au rythme
des foulées, l'image se brouille et tressaute. C'est le zapping de
l'échauffement. Le décor ressemble à l'un de ces préaux de lycée, avec son
escalier en ferronnerie rivetée, son parquet à bâtons rompus et ses murs
d'espaliers. Le prof de gym, un peu "vieux beau", mène la danse. La
séance commence par des mouvements simples, quelques étirements mal exécutés
par des élèves pourtant étrangement attentifs. Bizarrement, certains d'entre
eux portent un plâtre ou une minerve, tous ont l'air bien énervés. Le tempo
s'accélère, les enchaînements se font brusques, les
gestes agressifs. La violence, d'abord latente, éclate: le cours d'autodéfense
vire à la baston générale. Au milieu de cette pitoyable débâcle, les Mickey
3D poussent leur petite chansonnette effrayante, comptine glacée, chronique
terrible d'une France terrorisée.
Ce clip, La
France a peur, a été réalisé par Edouard Deluc,
également auteur de Stupid Jack pour Kojak (une cauchemardesque histoire de
chute), Ar Mab Laer pour
Denez Prigent (clip équino-sylvestre de sable et de sinople) et Save
Me (ou les affres de la répétition) pour Sven Love
& Catalan FC. Enfin, Deluc a signé pour les Tommy Hools une plaisante bande
à défilement horizontal- hommage croisé à Raymond Depardon et à Air -
relatant la rencontre des membres du groupe avec l'éminent Massimo Cacciari,
philosophe, député aux parlements italien et européen, et, comme l'indique le
titre de la chanson, maire de Venise.
Mais c'est pour Mickey 3D que Deluc a su
condenser ses divers talents, dont un certain formalisme évoquant David Fincher,
pour concocter ce mini Fight Club à
la française, efficace sans être balourd. Grave et légère à la fois, une
alchimie s'est créée, comparable à celle de Noir Désir ou de Louise Attaque.
Une musique et un texte montés avec des images, sans que le tout ne devienne
une sauce insipide. Par les talents cumulés des compositeurs, des interprètes
et du réalisateur, cela reste un véritable volume à trois facettes: contraste
entre la voix et les paroles, les paroles et la musique, la musique et les
images.
Ce choix du contrepoint face à la
redondance est un parti pris esthético-éthique élégant, mais il serait bien
peu pertinent de chercher à en faire un dogme. L'exemple de One de U2 (1992), l'a prouvé : une même chanson peut
engendrer deux, voire trois clips très différents sans épuiser le sujet, et
sans que l'on puisse prétendre "C'est comme ça"
(qu'il fallait faire). Car le clip est une lecture, une interprétation des
paroles et de la partition. Alors, bien sûr, quand j'entends ce "p'tit mec
à la télé" me dire que "La France a peur", je vois la tronche
de Roger Gicquel et c'est une image mentale, car la formule, prononcée une
seule et unique fois par le présentateur-vedette du septennat Giscard, fut
reprise par Coluche et répétée à l'infini dans l'un de ses sketches
interdits d'antenne (sobrement intitulé La
Télévision...l De même pour l'affiche originale de
mai 68, issue de l'Atelier populaire des beaux-arts et qui visait l'ORTF: "La
police vous parle tous les soirs à vingt heures"...
Cette chanson nous parle, mais les images que
nous voyons ne nous sont pas montrées. Frustration délicieuse: cette nouvelle
représentation d'une France d'aujourd'hui et d'hier fart passer en contrebande
son message, propos aussi dense qu'un cinétract, mais camouflé cette fois sous
la forme du plus insignifiant et du plus inoffensif des programmes
télévisuels.
MATTHIEU SCHWARTZ
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