:// France-Rwanda: les bornes de l'horreur
Une conférence de François-Xavier Verschave

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"Je vous rappelle en quelques mots quel est le résultat de dix ans de travaux que j’ai résumé dans plusieurs ouvrages, ce que j’ai appelé la Françafrique, c’est-à-dire le fait que De Gaulle est acculé en 1960 à accorder l’indépendance aux pays d’Afrique au sud du Sahara, aux anciennes colonies françaises et il décide de décréter cette indépendance, de leur donner une nouvelle légalité internationale, l’indépendance et de faire exactement le contraire, de maintenir la dépendance.

Il le fait grâce à Jacques Foccart et à ses réseaux, et par conséquent, pour pouvoir maintenir la dépendance, il est obligé de mettre en place un système illégale, donc caché, occulte, inavouable et des relations qui fonctionnent toutes de manière peu visible. Alors le premier truc, c’est d’installer des gouverneurs à la peau noire, des gens qui se réclament des services secrets français, qui appartiennent comme Bongo, ou qui ont la nationalité française, ou d’anciens sergent-chefs de l’armée française comme Étienne Gnassingbé Eyadema qui vient assassiner le Président démocratiquement élu du Togo, ou d’anciens militaires formés dans l’armée française, ce qu’on fera d’ailleurs en Algérie aussi, au tournant des années 80.

Donc un peu partout, on installe des gens qui en fait sont extravertis, sont complètement pris dans les réseaux financiers, initiés de la Françafrique, qui se servent largement dans les paradis fiscaux à condition de permettre à la France de continuer ces mécanismes de pillage des matières premières, ces mécanismes d’opérations géopolitiques, par exemple entretenir pendant 20 ans la guerre civile en Angola, agresser les richesses pétrolières du Nigeria, s’installer auprès du Zaïre de Mobutu pour prolonger pendant 15 ans sa dictature.

Je vais vous montrer jusqu’où cela peut aller à travers le Rwanda.

Car en fait, nous, à Survie, qui sommes une association tout à fait consensuelle, nous travaillons sur l’efficacité de l’aide publique au développement. Ca ne mange pas de pain. L’aide publique au développement, c’est consensuel. On disait : « Il faudrait peut-être qu’elle arrive à destination ». Il n’y a pas grand monde qui puisse nous dire le contraire. Mais peu à peu, on est tombé le nez sur ces mécanismes de pillage.

Je vous rappelle simplement un chiffre paru il y a trois jours dans un rapport de Global Witness. Ce qu’on appelle la rente pétrolière, c’est à dire la différence entre le coût d’exploitation tout compris du pétrole et le prix de vente, c’est 1500 Milliards de dollars par an. Les Nations Unis évaluent à 100 milliards de dollars par an le coût nécessaire pour assurer les biens publics fondamentaux à l’ensemble de la planète, tout au moins, ceux qui ne les ont pas. Donc la rente pétrolière, c’est quinze fois ce qu’il faudrait pour pouvoir apporter des soins élémentaires pour lutter contre un certain nombre de fléaux : manque d’eau potable, hygiène… Donc on est vraiment dans des mécanismes de pillage gigantesque. Cela, peu à peu, on l’avait découvert au début des années 90 mais ce qui nous a vraiment plongé le nez dans la criminalité française, c’est le Rwanda.

Le Rwanda, on a tout de suite compris, par que c’était évident. La France avait soutenu (et a continué après d’ailleurs) ceux qui commettaient le génocide. Dès novembre 1994, il y a un livre qui est édité « Complicité de génocide ? La politique de la France au Rwanda » en donnant tout un tas de détails. L’éditeur a voulu rajouter un point d’interrogation à « Complicité de génocide », bon, mettons… Mais beaucoup de choses étaient déjà là.

En 1995, il y a eu un rapport de Human Right Source sur les livraisons d’armes à ceux qui commettaient ou qui venaient de commettre le génocide : c’est un rapport accablant. Il y a eu aussi un rapport d’Amnesty. La cause, à l’étranger, était pratiquement entendue. C’est à dire : la France a été l’allié des génocidaires. Il n’y a qu’en France qu’on ne l’admet toujours pas.

Cependant, en 98, un journaliste du Figaro, Patrick de Saint Exupéry, prix Albert Londres, donc pas n’importe quel rigolo, ayant recueilli pendant quatre ans les confidences de militaires écoeurés, publiait pour le centenaire de « J’accuse », une série de quatre articles en forme de bombe montrant la complicité militaire, très forte, de la France avec les responsables du Génocide. Et cela a suscité un tel scandale qu’il a fallu une mission d’information parlementaire pour tenter d’y voir clair. Cette mission, par certains côtés, a bien travaillé, mais par d’autres, chaque fois qu’elle buttait sur les complicités actives, c’est à dire les fournitures d’armes, l’instruction des milices, la manière dont Turquoise au lieu d’arrêter les miliciens les a aider à achever le travail, etc... Tout cela, la mission parlementaire s’est bien gardée d’aller voir et elle a fini par conclure que la France avait fait des erreurs mais qu’elle n’était pas coupable. Il y a récemment un militaire qui a dit à un journaliste, « la mission a bien travaillé car sans quoi nous serions tous devant le tribunal pénal international ». Et vous allez comprendre pourquoi.

Nous, à Survie, on était pas franchement d’accord avec cette espèce d’auto-blanchiement de la France par la mission d’information parlementaire. Et donc, pour le 10ème anniversaire du génocide, nous avons préparé pendant un an, une commission d’enquête citoyenne, pour faire le travail que le parlement n’avait pas fait et essayer d’aller jusqu’au bout. Cela a été très très très difficile. Et cependant, les résultats qu’on a obtenu sont quelque part inimaginables. Je vais tenter de vous expliquer pourquoi.

Il y a eu une conjonction d’éléments. La première, c’est le réveil de Saint-Exupéry, après la mission, qui voulait écrire un livre. Il était spécialiste de l’Afrique au Figaro. On l’a envoyé à Moscou. Il était un peu refroidi. Et puis un jour, il écoute la radio et il entend Dominique de Villepin parler des génocides au Rwanda en 1994.

Il faut savoir que les génocides, le double-génocide, c’est le mot de passe de la soumission des politiques aux militaires. Pourquoi ? Dans la mesure où la France a soutenu le génocide, il fallait bien trouver une parade. Et là, on a dit : mais pendant la guerre qui se déroulait au Rwanda, l’adversaire de la France, le FPR, qui était le parti armé des Tutsis qui avaient été exilés quarante ans plus tôt, à la suite d’une série de massacre, a commis aussi quelques crimes de guerre. Il y a eu des représailles. Certains parlent de 30 000 morts, on ne sait pas bien, il n’y a pas eu d’enquête très précise, mais il est certain qu’il y a eu des représailles.

Alors, c’est un peu comme si on vous disait que les américains ont bombardé Dresde, ils ont peut-être tué 200 000 civils, donc la Shoah, l’extermination de 5 ou 6 000 000 de juifs, c’est un peu la même chose, 1 à 1, la balle au centre, tout le monde égal. Le double génocide, c’est parfait au Rwanda. Parce que si le FPR a commis un génocide, la France, qui combat le génocide du FPR, est toujours la patrie des droits de l’homme, c’est parfait. Evidemment, cela ne tient pas la route et je vous expliquerai comment on a trouvé un syllogisme, une ineptie un peu plus sophistiquée, il y a un mois à peine.

Donc, Monsieur De Villepin dit à la Radio « les génocides au Rwanda, le mot de passe du négationnisme du rôle de la France ». Le sang de Saint-Exupéry ne fait qu’un tour, il prend sa plume, il attrape Villepin par le collet, il l’emmène au Rwanda et il l’emmène dans toute son enquête. C’est un livre prodigieux (« L’inavouable »), il faut le lire, vous n’arriverez pas à vous endormir avant d’en être arrivé au bout. Parce que ce livre, il va beaucoup plus loin qu’une complicité ordinaire.

Parce qu’entre temps, figurez-vous que Saint-Exupéry était allé en Argentine et curieusement, il a vu là-bas que les méthodes des militaires argentins pendant la dictature, ressemblaient étrangement aux méthodes qu’il avait observé pendant la préparation du génocide au Rwanda. Il a rencontré un chercheur, personnage exceptionnel, qui traite de ce dont personne ne traite : des doctrines militaires. Il s’appelle Gabriel Péries, il a un doctorat d’Etat, il a eu, par chance, accès aux archives de l’école de Guerre et il a découvert des choses extraordinaires.

Ce que nous croyons de l’histoire, Aussaresses, la bataille d’Alger, le contrôle des populations, le contrôle de la ville, quadrillage des populations dans les campagnes par la terreur, par les éliminations, les hélicos françaises qui balançaient, comme dans la mafia, les gens du FLN dans la baie d’Alger, toutes ces horreurs qu’on croyait révolu mais qu’on a pas fini d’inventorier, qui étaient le fruit d’une doctrine enseignée par deux officiers principaux, Charles Lacheroy et Trinquier.

Ces officiers, ulcérés par la défaite de la France en Indochine, se sont dit, la guerre moderne, la guerre révolutionnaire disaient-ils dans leurs écrits, ça consiste à contrôler les populations par la peur en les quadrillant. La bataille d’Alger a été considérée comme un immense succès, aujourd’hui encore, elle est projeté devant les forces spéciales du monde entier pour montrer comment on matte une population. Et Péries a découvert que dès 1961, l’école de guerre française qui était devenu le carrefour mondial de la culture militaire, avec une doctrine de contrôle des populations qui était considérée comme la meilleure au monde, avait notamment exporté ses méthodes en Argentine, et déjà mis en place un quadrillage et un contrôle des populations en Argentine. Ensuite, ces français remarquables, ces Aussaresses, Trinquier, etc… sont devenus les formateurs de la CIA, qui a utilisé leurs méthodes pour l’opération Phoenix au Vietnam qui a fait 100 000 morts et puis, vous le savez, depuis peu, on a découvert, ils ont formé la plupart des dictatures latino-américaines à leurs méthodes, avec quelques dizaines de milliers de morts dans des conditions épouvantables.

Ces méthodes, qu’on croyait révolues, et que De Gaulle avait écartées, parce qu’en fait, ce qui est extraordinaire dans ces méthodes, c’est qu’elles gagnent à court-terme par la terreur, mais elles n’empêchent pas vraiment la défaite, ni en Indochine, ni en Algérie. Et De Gaulle avait compris, militaire et connaissant ces bons hommes, que ce n’était pas parce qu’on contrôlait les populations qu’on allait gagner la guerre en Algérie. Donc De Gaulle a été considéré comme un traître par ces gens là, ils ont failli le descendre. De Gaulle les a un peu écarté, mais il en avait besoin pour l’Afrique noire. Donc tous ces gens là ont été recyclé dans les polices politiques, au Gabon, au Cameroun et ailleurs, puis ensuite en Amérique Latine, et ils ont continué de proche en proche, à travers les traditions des forces spéciales, à maintenir leurs doctrines.

Ce que nous explique Saint-Exupéry, c’est que quelques militaires, quelques stratèges militaires, qu’il appelle les « apprentis sorciers » se sont réveillés à la fin des années 80 en disant : « On a encore perfectionné notre arme de contrôle massif, on est capable de contrôler un peu mieux les populations et de les entraîner un peu plus dans des mécanismes de peur et de haine, tout notre savoir-faire à franchi un pallier ». Et ce qu’il explique à partir de ces confidences militaires (dix ans de confidences tandis que Péries a travaillé à partir des archives, à partir des documents qui expliquent comment on quadrille, comment on contrôle, comment on fiche, comment on fait des escadrons de la mort, etc.), c’est qu’à la fin des années 80, les apprentis sorciers convainquent Mitterrand, qu’il faut conquérir les anciens pays de colonisation belge ou portugaise. La France est installée au Rwanda. Les Tutsis parlent anglais, donc faisons la guerre vraiment.

On utilise les méthodes de la guerre moderne, de la guerre psychologique, de la guerre révolutionnaire pour faire la guerre à ces gens là. Tout est là, la désignation de l’ennemi intérieur, la manipulation de la politique intérieure, des foules, à travers un concept ultra moderne, une radio, radio des Milles Collines, RTL M, qui sous le format d’énergie arrivent à capter leur auditoire d’une manière extraordinaire en distillant des messages de haine qui poussent, qui vont pousser plus d’un million de personnes à en exterminer un million d’autres. C’est la 4ème arme de destruction massive. On a inventé l’arme chimique en 14, l’arme nucléaire en 45, on a tripoté un peu l’arme biologique en Afrique du Sud et ailleurs, et là, on a trouvé un rapport qualité prix extraordinaire.

RTL M, ça ne coûte pas cher. Pas besoin d’acheter des armes, les machettes suffisent. Il suffit d’enrôler la population. En terme de contrôle, de manipulation psychologique, c’est quelque chose d’extraordinaire. Tout ça peut paraître incroyable mais c’est ce qu’affirme Saint-Exupéry, et il est difficile de penser que ce qu’affirme un journaliste qui enquête depuis dix ans, qui a une telle réputation, risque sa carrière uniquement sur des choses qu’ont ne lui a pas expliqué. On n’est devant cette folie incroyable : les militaires français et leurs troupes d’infanterie de marine (qui était anciennement les troupes coloniales, qui sont toujours en Afrique, qui constituent les forces spéciales, qui ont toujours pratiqué l’utilisation de la manipulation ethniques pour dominer tel ou tel pays) sont passés là à l’échelle supérieure.

Ce qui est aussi très important, et qu’explique Saint Exupéry, c’est qu’il y a eut un coup d’état en France. Ces militaires appartiennent à quelques régiments très précis, le 1er RPIMA, qui est l’ancien service Action, le 11ème Choc des services secrets, le 2ème REP, la Légion, le commando Trépel, le GIGN etc… Toutes ces forces de commandos spéciaux se sont regroupés en 1992 en un commandement des opérations spéciales, le COS, rattaché directement à l’Elysée hors hiérarchie. Comme le dit Saint Exupéry, Mitterrand s’est doté d’une légion présidentielle. Comme n’importe quel président africain, il a eu droit à sa légion constituée des hommes les mieux armés, les mieux entraînés de l’armée française : 3000 hommes capables de mener une guerre secrète au Rwanda.

Car effectivement la France a mené pendant 4 ans une guerre au Rwanda contre le FPR, et personne n’en a rien su. Hors la mission parlementaire n’a pas dit grand chose, mais elle a montré quand même qu’en 1992-1993, c’était la France qui dirigeait l’armée Rwandaise en déconfiture. Nous menions la guerre avec des gens qui se préparaient au génocide, nous étions leurs conseillers stratégiques. Tout cela ouvre des horizons assez incroyables, si on veut être gentil, je vous rappelle que la commission d’enquête citoyenne à montrer que la France pendant tout le génocide à livrer des armes, qu’elle a continué à en livrer après, qu’elle les a livré par l’aéroport de Gomma qu’elle contrôlait, donc c’est tout à fait certain qu’elle le savait. Que certaines de ces armes ont été payé par la BNP et donc par la Banque de France, qu’on a accordé un soutien diplomatique à l’ONU, qu’on a exfiltré les chefs génocidaires au moment de l’opération Turquoise (y’en a six pages). Mais la complicité pendant et après le génocide, elle est énorme.

On pourrait se dire que la France a essayé de tester de nouvelles armes psychologiques et que cela a divergé, que ça a pété à la figure des Rwandais, comme quand on fait une expérience. Ce serait l’hypothèse gentil mais elle tient assez difficilement la route. Parce qu’à supposer que l’arme est pété le 6 avril 1994, aussitôt, les gens se seraient précipité pour limiter les dégâts, se rendant compte que quelque chose a pété les boulons. La France ne pouvait pas dire qu’elle ne savait pas qu’il y allait y avoir un génocide au Rwanda. On a aussi montrer pendant la commission d’enquête que l’armée belge et le gouvernement belge connaissait très précisément, un mois avant, le plan de déclenchement du génocide (les chefs des services de renseignements belges, pendant la mission d’information parlementaire, sont venus dire qu’ils étaient les meilleurs sur le renseignement au Rwanda). Si les Belges savaient, les français savaient. Hors, pourtant, le génocide s’est déclenché, ils n’ont rien fait, sinon intervenir deux mois et demi plus tard pour aller sauver les génocidaires. Dans un 1er temps, ils ont essayé de couper le Rwanda en 2, pour faire comme une sorte de Corée du Nord où on aurait protégé tous ceux qui avaient commis le génocide, pour leur permettre de mieux contre-attaquer ensuite.

Tout ça a été montré pendant la commission d’enquête citoyenne. Donc tout ça c’est assez incroyable. Nous avons été au Rwanda recueillir des témoignages de rescapés, de prisonniers repentis. On pourrait dire que les témoignages des prisonniers repentis, c’est pas fiable. Sauf que dans les quinze témoignages les prisonniers disent exactement la même chose que les rescapés (on a à peu près 1/3 de prisonniers, et 2/3 de rescapés). Les rescapés disent que dans la principale poche, la poche de Bisesero, à l’ouest du Rwanda, dans les collines, où 50 000 Tutsis ont résisté avec des cailloux, avec des bâtons pendant deux mois, ils n’étaient plus que 5000 au moment de l’arrivée de Turquoise. La force Turquoise est arrivée le 27 juin, en disant qu’elle allait revenir. Elle n’est pas revenue. Ou plutôt, elle est revenue, mais trois jours plus tard, trois jours pendant lesquels il y a eu des assauts de miliciens sans précédents, avec des moyens sans précédent, qui ont exterminé une partie des Tutsis. C’est ce que disent les miliciens repentis et les rescapés : la France n’a pas sauvé.

Pendant ce temps là, par divers pièges, les militaires français ont fait sortir les Tutsis de leur cachette et ont amené des miliciens déguisés en infirmiers, ou tirer des coups pour prévenir qu’ils n’étaient plus là et qu’on pouvait aller assassiner. Ils ont ainsi fait toutes sortes de leurres destinés à éliminer cette poche de résistance, dans le futur Hutu Land. Autre témoignage : il y avait un camp de 8000 réfugiés Tutsis, un camp qui s’appelait je crois « Niarouchici ». Là, les militaires français sont arrivés pour protéger ce camp (car le but de l’opération Turquoise, c’était de protéger les derniers rescapés) et ils ont passé un accord avec les miliciens. Les français leur ont dit « c’est difficile de vous laisser massacrer, parce qu’il y a des photos satellites, ça se verrait, mais de temps en temps, on va en faire sortir ». Effectivement, les rescapés nous disent qu’ils n’avaient pas beaucoup à manger, mais surtout qu’ils n’avaient pas de bois. Donc les français leur ouvraient la porte, ils allaient chercher du bois, les français fermaient la porte, ils ne pouvaient plus rentrer, moyennant quoi, les miliciens les ont massacrés. Des femmes, plusieurs femmes, des témoignages insoutenables, décrivent que ces militaires français, régulièrement et sur une longue durée, les ont violé et leur ont fait subir toutes sortes d’exactions et de supplices.

Alors là, on dépasse quand même les bornes de l’horreur. On a un génocide, quelques milliers de rescapés et des soldats français sauveteurs. Et ces soldats français se comportent avec des méthodes qu’on peut qualifier de méthodes nazies. C’est insoutenable. Ces témoignages sont insoutenables. Tout ça ne peut s’expliquer que parce que certains régiments, certaines unités sont depuis toujours dans une logique confinée, une logique ou l’extrême-droite à sa part, et où le racisme n’est pas considéré comme quelque chose d’important. Un certain nombres de miliciens disent que les français de Turquoise étaient plus anti-Tutsis qu’eux, que l’anti-Tutsisme des français était inimaginable. Et il n’y a pas que les anciens miliciens qui disent cela : Colette Braeckman, la journaliste belge, nous a donné un certain nombre de témoignages dans le même sens. Il y avait des officiers de l’armée rwandaise qui en avaient marre des massacres, qui voulait rejoindre le Rwanda. On les a traité de sales nègres parce que les militaires français leur disait : « vous devez être avec vos alliés naturels qui sont des gens qu’on est en train d’exfiltré vers le Zaïre et les pays voisins, le Congo, pour pouvoir relancer l’attaque ». On a aussi des témoignages comme quoi aussitôt le génocide commis, les français ont recommencé à former les miliciens, les militaires pour poursuivre la guerre. On a sorti un document du Général Huchon qui commandait toute l’opération depuis le ministère de la coopération et qui explique que la guerre sera longue. Le seule problème pour la France, ce n’était pas que les Hutus commettait le génocide, c’est qu’ils avaient une image qui devenait détestable. Et la France avait donc un peu de mal à les aider. Tout ça, ceux sont des documents qu’on a produit pendant la commission d’enquête citoyenne.

Je vous rappelle que nous sommes le seul pays occidental à avoir une monarchie républicaine où tout un tas de domaine comme les Affaires Etrangères, les Armées, relèvent directement du Président. Et on est devant un accord entre le Président de la République et une partie de l’armée pour pouvoir continuer et mener jusqu’à l’extrême des politiques qui sont en fait celles de la Francafrique depuis 40 ans.

Parce qu’on a continué au Congo-Brazzaville : les mêmes troupes spéciales, les mêmes pseudo-mercenaires, les mêmes troupes formées par la France. Une partie de l’armée des miliciens rescapés de cette aventure est allée rétablir Monsieur Sassoon Gesso pour commettre en 1999 une série de crimes contre l’Humanité abominables, tout cela dans le plus grand silence. Ce qui m’amenera à écrire le livre « Noir Silence ».

Je termine cette exposé introductif. Tout cela, c’est le mépris des peuples. Nous avons eu Samedi dernier un colloque à l’Assemblée Nationale : « La république française et le génocide ». Parce que c’est une longue histoire. Parce que la France participe de la construction du racisme européen Le racisme européen n’est pas si ancien que cela. Il a commencé vers le XVIème, XVIIème siècle avec Montesquieu, qui était particulièrement raciste. Il n’y en avait un seul qui ne l’était pas, c’était Montaigne. Mais c’était le début. Et ça fleurit à la fin du XIXème siècle, avec les descendants de Darwin qui veulent appliquer à l’Humanité la théorie de la sélection de l’espèce. Et on entend Jules Ferry à l’Assemblée Nationale parler à ce moment là des races supérieures. A l’époque, au moment des débuts de la colonisation, le problème du mépris des peuples africains, des civilisations africaines est quasiment universel. D’où, le livre extraordinaire de Joseph Conrad « Exterminons toutes ces brutes » (écrit avant le Rwanda mais publié en France il y a 4 ou 5 ans) et le livre encore plus extraordinaire de Sven Lindqvist « Le racisme européen », à lire absolument, vous comprendrez beaucoup de choses en lisant cela, il est édité par le serpent à plumes qui vient d’être racheté par un paradis fiscal à Monaco comme quoi les Editions indépendantes et ce type de propos sont menacés.

Donc, il y a le racisme européen et il y a la tradition de complaisance française envers le génocide. N’oubliez pas que Mitterrand a été décoré de la Francisque, qu’il est resté l’ami de Bousquet pratiquement jusqu’à sa mort et qu’il a eu des complaisances de tous ordres avec un certain nombre de nettoyage ethniques en Europe et ailleurs. Et selon Saint Exupéry, quand on le questionnait sur le Rwanda, en lui disant « c’est pas brillant », il a dit « oui mais un génocide dans ces pays là, c’est pas trop important ». Et son conseiller, Bruno Delay, à qui on disait : « Mais la France, on pourrait quand même faire quelque chose ». Il répondait : « Hof ! C’est la guerre ! ». Et c’est ainsi que les africains sont morts. C’est à dire que pendant toute la guerre, la désinformation et notamment celle du journal « Le Monde » qui a joué un rôle majeur en censurant ses reporters sur place qui parlait de génocide, jusqu’au 8 juin, et bien pendant toute la guerre, on nous a dit justement, c’est pas un génocide, c’est la guerre. Tout cela n’a pas d’importance, ces vies n’ont pas d’importance.

J’ai eu un procès contre Charles Pasqua, je crois que c’était en 1999 ou en 2000 parce que j’avais expliqué qu’il avait échangé Carlos contre un soutien au nettoyage ethnique au sud Soudan. J’avais dit des choses bien plus méchantes sur Carlos mais là, ça l’embêtait parce que les sud-soudanais sont catholiques, donc c’était mauvais pour son image de marque. Je devrais pas le dire parce que j’ai été condamné à 1 franc symbolique pour la raison suivante (c’est ce que le tribunal m’a dit) : « Tout ce que vous dites, c’est vrai. Sauf que vous auriez du attribuer au gouvernement français tout entier ce que vous attribuez à Charles Pasqua ». Don’t act. Et Pasqua, dans le cours du procès, avait invité des témoins, dont le directeur de la DST qui avait monté l’opération pour Carlos, qui nous a décrit tout ça dans les détails et qui nous a dit que l’exfiltration de Carlos, techniquement, c’était la plus belle réussite de sa carrière et que dans ce cas là, texto : « on met le génocide entre parenthèses ». Autrement dit, une prouesse technique, une prouesse dans la guerre psychologique, et on met le génocide entre parenthèses parce que ces vies la, elles n’ont pas une très grande importance.

L’histoire de la Françafrique, c’est l’histoire du mépris des peuples, de leur civilisation, des richesses dont ils sont légitimement propriétaires. On peut leur coller n’importe quel dictateur abruti, ça n’a pas d’importance puisque ces peuples n’ont pas de valeur aux yeux d’un certain nombre de gens qui nous gouvernent. Je vous cite un seul exemple qui m’a été rapporté récemment par des gens qui font de la coopération décentralisée dans les Deux-Sèvres. Ils ont été au Togo, et vous savez que le Togo est dirigé par l’assassin du président légitime Olympio depuis 41 ans, Gnassingbé Eyadema, une sorte de Ceaucescu qui règne grâce à des escadrons de la mort et une terreur entretenue depuis bien longtemps. Ils sont allés voir un ministre, et Eyadema s’est demandé pourquoi ils allaient voir un ministre, et donc il les a convoqué à un entretien à 10H00 du matin. Ils sont allés voir Eyadema, ils sont entrés, ils se sont assis en face de lui, et pendant ½ heure, Eyadema ne leur a sorti que des borborismes et toutes les cinq minutes, il avait un bouton sous son siège, il appuyait sur le bouton, et il y avait un serveur qui amenait un cognac, cinq ou six fois, pendant l’entretien à dix heures du matin. Voilà les magnifiques Chefs-d’Etat que la France installe à la tête de ses néo-colonies.

Et c’est pas seulement le mépris des peuples africains, c’est aussi le mépris du peuple français, parce que je pourrais vous démontrer très longuement que tout cela ne rapporte pas un sous au citoyen français. Tout cela part dans des territoires exotiques, où on se partage le magot entre gouverneurs à la peau noire et dirigeants français. Chirac a volé au moins 100 milliards de francs dans sa carrière. C’est le plus grand voleur depuis Louis XIV. Il en a volé sur les marchés publics en Ile-de-France, il en a volé une grande partie en Afrique, c’est le pivot de la Francafrique. Mais il n’est pas tout seul, beaucoup d’hommes politiques, beaucoup d’écuries politiques, se sont servis abondamment en Afrique. Pas seulement les français, les américains aussi bien sûr. Alors vous vous dites, ça rapporte à la France. Mais non, non seulement ça ne rapporte pas, mais comme ces pays sont complètement vidés de leur substance, et que du coup, ils ont des dettes et qu’ils ne peuvent pas les rembourser, on vient dire au contribuable français : « Il faut rallonger pour effacer la dette de ces pays ». Mais le bénéfice économique pour le peuple français, il est non seulement nul, il est en dessous de zéro. Et il serait quand même temps de comprendre que cette politique raciste, cette politique de mépris des peuples, non seulement, elle va nous revenir à la gueule, mais qu’en plus, quelque part, elle nous humilie profondément et que nous devons nous dresser, nous aussi, français, contre cette politique."

Merci à Super Dupont pour cette courageuse transcription...


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