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Yannick
Noah: "je sais que c'est pas dangereux"
propos recueillis par Mireille Dumas
pour l'émission Bas les
masques (1988)
En 1981, une
cinquantaine de personnalités lançaient un appel en faveur
de la dépénalisation du cannabis. Nous avons contacté toutes
ces personnes. Beaucoup nous ont répondu qu'elles avaient
changé d'avis, qu'elle ne fumaient plus et, de toutes façon,
qu'elles ne voulaient pas témoigner. Seul Yannick Noah a
accepté de parler et d'expliquer une déclaration qu'il avait
faite à la presse il y a quelques années.

Mireille Dumas: Yannick, en 1981, vous aviez déclaré dans un
journal que vous fumiez du H, du cannabis, et ça avait été,
à la suite de ça, un tollé général. Vous avez eu vraiment
des ennuis?
Yannick Noah: Ça
avait fait du bruit, parce que j'étais un sportif,qui devait
être normalement quelqu'un avec une vie saine. Et puis de
temps en temps, je fumais. On en parlait avec les copains.
Fumer c'était quelque chose de tout à fait naturel et
normal. C'était bien. Quand j'en ai parlé, c'était pour
parler de choses bien, pour partager de belles expériences,
tout en sachant que j'étais pas le seul. Et puis, du jour au
lendemain, quand c'est sorti, j'étais en première page des
journaux: gros scandale. J'ai parlé: un sportif qui fume...
Un truc impossible, quoi. Dramatique, scandaleux. Je me suis
dit: bon, de toutes façons, je suis pas le seul... Puis
quand je me suis retourné, j'étais tout seul, parce que tout
d'un coup, donc, personne touchait à rien, fallait surtout
pas parler de ça...
Vous voulez dire que les gens sont hypocrites ?
Complètement, oui. Les gens
ont peur d'en parler. Parler de "fumer". Comme si c'était un
problème de "fumer". C'est la réaction qui m'a vraiment
choqué. Tout à coup, il y a eu une espèce d'agressivité par
rapport à ça: "On parle pas de ça! On parle pas de ça aux
enfants! Vous imaginez, les jeunes ? Il faut pas parler de
ça!" Et sur le coup, je me suis rétracté. J'ai eu peur
ce cette immense pression, tous ces gens qui m'aboyaient
dessus, qui me donnaient des leçons. Puis après je me suis
posé la question: est-ce que j'avais tout faux ? Mais avec
le temps, non: j'avais pas tout faux. C'était peut-être une
réaction animale: j'avais envie de dire la vérité.
Maintenant, je me dis que c'est normal: il faut en parler.
Est-ce
que le H, le cannabis, c'est une drogue ?
C'est quoi une drogue ?
Fumer une cigarette, c'est une drogue. Se réveiller tous les
matins pour essayer de gagner un peu plus d'argent, c'est
une drogue. Mais ça, c'est débile! Mais fumer pour discuter,
partager des sentiments avec quelqu'un... Ouais, alors c'est
une drogue... Mais il y a vraiment d'autres problèmes avant
de parler de la drogue, avant de mettre des gens au
trou parce qu'ils fument! Il y a quand même d'autres choses
à voir. Vraiment. Parce qu'il y a des gens qui veulent du
bien, qui sont là-dedans, et c'est vraiment dommage.
Vous,
vous avez toujours fumé du H comme vous fumiez une cigarette
?
Moi, j'ai fumé beaucoup
pendant une période. Une période où je travaillais beaucoup
et tout allait très vite et pour moi. Dans ce rythme, je
n'avais pas de technique pour avoir un "break" et fumer
c'était le moyen facile d'avoir ce moyen de méditer, de
savoir un peu ce que je faisais. Quand je fumais, j'étais
tout d'un coup dans un état de relaxation totale et là, je
pouvais faire le point. C'était une façon d'être à
l'intérieur de moi-même. Alors que sinon, j'étais porté par
le courant du travail, du boulot, des pressions extérieures.
Là, c'était un moyen d'être à nouveau à l'intérieur. Et
puis, il y a quelques années, j'ai découvert le yoga, et ça
m'a donné les mêmes satisfactions de manière plus naturelle.
Est-ce
que pour vous, il y avait aussi quelque chose de culturel?
Parce qu'on fume assez facilement en Afrique, en Jamaïque,
et vous, comme vous êtes à cheval entre deux cultures...
C'est une façon de vivre.
C'est une façon de voir la vie. On a pas le droit de dire à
une personne: "Ne te relaxe pas". Pourquoi, de quel
droit, quelqu'un, tout à coup, arrive et dit: "Toi, tu es
un hors-la-loi!" - Qu'est-ce que j'ai fait ? C'est
ridicule ! C'est complètement ridicule ! Et le problème,
c'est que les gens font l'amalgame et les gens qui font les
lois font le raccourci stupide, qui n'a aucun sens, de dire
que quand on fume de l'herbe on passe à la cocaïne et que
quand on prend de la cocaïne on passe à l'héroïne. Ça n'a
rien à voir! Il y a des gens qui prennent de la cocaïne et
qui n'ont jamais touché à l'herbe et vice-versa. Ça n'a rien
à voir: ce sont des produits qui sont complètement
différents. Je me souviens, quand j'avais parlé de l'herbe
et de mes expériences, le courrier que j'avais reçu: les
gens m'insultaient! Vraiment la haine, quoi. Et je me suis
rendu compte qu'en fait les gens ne savaient pas ce qui se
passait, ne comprenaient pas la différence. Aucune
éducation, aucune connaissance des différentes drogues. La
drogue, c'est un problème, vraiment, pour des jeunes dans
une société où ils s'emmerdent, et à travers les drogues ils
deviennent plus agressifs, plus cons. Et ça, il faut
arrêter.
Vous
trouvez qu'on devrait plus éduquer, plus en parler aux
enfants ?
Bien sur, c'est la
meilleure façon de les protéger! Il faut éduquer les
enfants, parce que, de toutes façons, tous ces produits, ils
les auront, alors vaut mieux qu'on soit là, vaut mieux qu'on
les éduque d'abord, vaut mieux qu'on en parle aux gosses.
Mes enfants ont sept et huit ans et c'est pas encore le
problème, mais ça passe vite. A douze, treize ans, il y aura
à l'école un garçon ou une fille qui va leur proposer de
fumer. Je veux pas qu'ils découvrent ça par accident. On en
parlera avant. Je voudrais anticiper ça, par amour. D'abord,
parce que je sais que c'est pas dangereux, et deuxièmement
parce que je veux les préserver. Je ne veux surtout pas que
des gens qui prétendent connaître le problème viennent leur
parler de "la fumette" ou "l'herbe" ou "le H" comme quelque
chose de diabolique. Et puis j'espère que je les aurai
suffisamment bien éduqué pour que le jour où il y a vraiment
quelque chose de délicat, ils viennent m'en parler. Je ne me
leurre pas:peut-être qu'ils goûteront à tout. J'en sais
rien: peut-être pas, peut-être que oui. Mais je préfère
qu'ils le refusent par intelligence, plutôt que de dire non
par ignorance et puis "putain, ça doit être bien ce truc
là". Non. Qu'ils goûtent ! Qu'ils voient ce que c'est de
se réveiller le matin quand t'as de la coke, que t'en peux
plus, que la vie tu la déteste ! Non, il faut l'aimer la
vie. Moi, j'apprends à mes gosses à aimer la vie. On a
celle-là à vivre: qu'on la vive bien, à fond. Et les autres
gosses devraient faire de même. Faudrait que ce soit
possible. Être obligés de faire l'éducation en cachette,
c'est tellement idiot !
Retranscrit avec
l'aimable autorisation de notre bonne conscience.
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