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La
micro-économie de la drogue
par
Charles-Henri de Choiseul-Praslin
de l'Observatoire Géopolitique des Drogues
Les sommes sont considérables
: 300 milliards de dollars par an de chiffre d'affaires pour
les pays occidentaux, 80 milliards de profits blanchis par
les grandes organisations criminelles.
Cette
évaluation par le GAFI du produit financier du trafic des
drogues interdites, haschisch, héroïne et cocaïne, ne doit
pas, par l'importance des moyens financiers dont disposent
les organisations criminelles, manquer d'inspirer les plus
grandes craintes pour la démocratie.
Un marché d'une telle ampleur,
générateur de bénéfices aussi inhabituels, si l'on considère
en particulier le rapport entre le premier et le deuxième de
ces chiffres, ne peut pas fonctionner d'une façon sommaire.
Les acteurs qui prospèrent dans ce marché ne doivent pas
leur réussite principalement à la chance ou au cynisme, ni à
un manque d'énergie des forces chargées de les réprimer.
Dans cette situation très particulière où se trouve plongé
le trafiquant de drogues —al doit vendre un produit
théoriquement interdit, mais pratiquement très peu touché
par la répression, puisque celle-ci ne parvient à
intercepter que 5 % à 10 % environ des transactions, la
fourchette allant probablement de 40 % sur certains marchés
à moins de 1 % sur d'autres —, il existe des méthodes,
maintenant très élaborées, pour accumuler richesse et
pouvoir.
Comment se
comporte l'acteur économique qui veut agir rationnellement
dans ce contexte? La prohibition entraîne pour lui une
première conséquence certaine : elle crée un monopole
artificiel entre le vendeur et l'acheteur, consommateur
final. En effet, le produit étant interdit, l'acheteur ne
peut en réalité s'adresser qu'à un seul vendeur. Dans la
mesure où il est trop dangereux et aléatoire de se mettre à
la recherche d'un autre vendeur, l'acheteur est soumis à
cette situation de monopole ponctuel et doit payer un prix
maximum.
Cette constatation donne la
première raison des prix extrêmement élevés auxquels sont
vendues les drogues interdites dans les sociétés
occidentales : en moyenne 50 francs le gramme de haschisch
(50000 francs le kilo) et 1 000 francs le gramme d'héroïne
(1 million de francs le kilo), c'est-à-dire des prix
absolument hors de proportion avec le coût réel de leur
production et de leur transport, et tout à fait
inimaginables dans le marché légal, même pour les produits
de grand luxe.
La prohibition
entraîne une deuxième conséquence sur l'équilibre de la
transaction entre l'acheteur et le vendeur : le premier n'a
aucun moyen de contrôler la qualité du produit qu'il achète,
puisqu'il ne peut faire appel ni à un concurrent, ni aux
pouvoirs publics quand cette qualité n'est pas assurée.
C'est le deuxième avantage que la prohibition actuelle donne
au vendeur sur l'acheteur de drogues.
Dynamiques du marché
Ces deux
caractéristiques de la transaction se combinent d'ailleurs
parfaitement dans les mains du vendeur : en diminuant la
quantité de substance psychotrope dans le produit vendu au
consommateur, toujours sous le même nom et au même prix
unitaire, il contraint évidemment celui-ci à en ache-ter
davantage pour le même effet et obtient donc des
recettesplus importantes avec la même quantité de haschisch,
d'héroïne ou de cocaïne proprement dits, ce qui est
réellement vendu sous ce nom n'ayant qu'un rapport très
variable avec ces produits.
Mais cette situation ne suffit
pas à expliquer l'ampleur et la prospérité du marché des
drogues interdites. Une situation de monopole se caractérise
en effet, normalement, par des prix plus élevés qu'en
situation de concurrence, mais aussi par un petit nombre de
transactions, précisément à cause du niveau élevé des prix.
Or ce n'est pas ce que l'on observe sur le marché des
drogues interdites, caractérisé bien plus souvent par une
croissance ou du moins une stabilisation des transactions à
un niveau quantitatif étonnamment élevé. Comment ce marché
est-il donc dynamisé ?
Il l'est
notamment par le système du consommateur-vendeur, dont on a
bien tort de croire qu'il serait propre au marché de la «
drogue » et manifesterait dans celui-ci la psychologie
particulière des toxicomanes, éperdument à la recherche de
convivialité avec leurs semblables. Le système du
consommateur-vendeur est un mode de commercialisation
parfaitement connu depuis longtemps dans l'économie légale,
où il prospère en particulier dans les produits de ménage
américains ou en parfumerie : Tupperware, Amway, etc.
Adroitement utilisé, il permet
au vendeur de drogues de profiter au maximum du système
prohibitionniste actuel, pour atteindre un maximum de
clients par l'intermédiaire de son appareil de
commercialisation et grâce à une politique adaptée de prix,
de qualité du produit et de gestion des stocks.
Dans ce que
l'on peut appeler, sous bénéfice d'un inventaire complet de
ses caractéristiques, encore à faire, « l'entreprise
clandestine de drogues », telle qu'elle est organisée au
plus près de la consommation, il est possible de distinguer
schématiquement quatre fonctions assurées par des acteurs
différents, en illustrant ces distinctions par les prix les
plus couramment pratiqués :
Le trafiquant,
uniquement intéressé par le profit maximum. Le produit ne
l'intéresse pas ou très peu pour sa consommation
personnelle. Il vend, par exemple, le haschisch 20 francs le
gramme et dispose de dix revendeurs environ. Il mérite le
nom de trafiquant s'il maîtrise convenablement les
principales données de sa gestion, à savoir son stock, la
qualité du produit, son prix, les activités de son personnel
et les besoins de sa clientèle, dans leur ensemble et leurs
interactions.
Le
revendeur, consommateur occasionnel, désireux de se
procurer des revenus réguliers pour compléter les siens,
médiocres ou nuls. Il achète 20 francs le produit et le cède
environ 35 francs au consommateur-vendeur.
Le consommateur-vendeur,
qui se procure ainsi les quantités nécessaires pour sa
consommation personnelle, plus celles dont il a besoin pour
la financer. Il revend 50 francs le gramme à des amis ou
connaissances, soit une dizaine de per-sonnes environ.
Le simple
consommateur, qui achète finalement le gramme environ 50
francs.
Plus on descend dans cette
échelle, moins les acteurs dis-posent des éléments,
subjectifs et objectifs, nécessaires à un comportement
économiquement rationnel.
La stimulation
des prix
Chacun connaît le scénario
général : parce que le produit est très cher, le
consommateur doit chercher un revenu supplémentaire pour se
le procurer. Pour l'inciter à se transformer en vendeur, le
prix ne doit pas être trop bas, ce qui rendrait inutile la
recherche d'un revenu supplémentaire. Trop élevé, le prix
deviendrait dissuasif.
Le principe
essentiel de la définition du prix consiste donc à le fixer
légèrement au-dessus de ce que le consommateur pense qu'il
peut payer : c'est une zone étroite et qui varie presque
d'individu à individu, que seul un vendeur connaissant très
bien son produit et son acheteur peut déterminer.
C'est là que réside
précisément le paradoxe du marché interdit : plus le produit
est cher – quoique dans certaines limites –, plus nombreux
sont les consommateurs qui, pour pouvoir se le payer, vont
devoir se transformer en vendeurs et démarcher de nouvelles
cibles. La hausse des prix, dans le but d'être un peu moins
provocante, se concrétise souvent par une quantité moindre
de produit pour un même prix, technique qui ne peut, à
l'évidence, exister que dans un marché clandestin et non sur
un marché au grand jour. Ainsi voit-on souvent le morceau de
haschisch, pour un prix de 500 francs, passer, dans une
ville où la répression s'est accentuée, de 10 à 8 grammes.
Ainsi s'énonce
la première règle du mécanisme de base : à l'inverse du
secteur légal, où le fournisseur doit toujours baisser ses
prix pour rencontrer la demande la plus large, il faut et il
suffit dans le secteur interdit de les augmenter
régulièrement pour stimuler la demande par l'intermédiaire
des consommateurs ainsi amenés à se faire vendeurs.
Le même mécanisme se reproduit
avec la qualité du produit : celle-ci n'est pas baissée pour
des raisons d'économies simplistes – vendre au consommateur
un produit qui a coûté moins cher à fabriquer –, mais pour
fournir au consommateur qui va consommer une quantité donnée
pour un prix donné, par exemple une barrette de haschisch
vendue 100 francs, un produit dont il va constater qu'il lui
fait beaucoup moins d'effet. Il va donc, pour obtenir une
satisfaction identique de son besoin, devoir en acheter
davantage et donc se transformer en vendeur.
La seconde
règle est le développement de la première : pour que de
nouveaux clients soient démarchés, il faut et il suffit de
baisser judicieusement la qualité du produit. En outre, cela
amènera inévitablement un certain nombre de consommateurs
déçus par cette baisse de qualité à se tourner vers une
drogue plus forte, dont l'arrivée sur le marché sera ainsi
programmée et préparée.
Une gestion intelligente des
stocks, de façon à créer et ampli-fier un état de manque à
certains moments, permet un pilotage précis de cette
politique de commercialisation qui épousera sans problème
l'action répressive et s'en servira comme d'un ressort pour
se déployer sur tout le territoire, secteur après secteur.
En effet, la
répression est, par nature, discontinue et procède par
à-coups. Elle détecte un réseau, puis l'enquête s'étend et
finit par se terminer par quelques lourdes condamnations.
Pendant qu'elle se déroule,
les livraisons se raréfient inévitablement. D'ailleurs ne le
font-elles pas suffisamment que la répression fournit le
prétexte idéal à l'échelon supérieur pour le faire : une
frustration est ainsi créée chez une clientèle qui la
supporte déjà mal et chez qui la répression environnante
développe une angoisse génératrice d'un besoin accentué du
produit. Quand les forces de police iront s'intéresser à un
autre secteur, même voisin, il suffira de remettre sur le
secteur qu'elles quittent le produit un peu plus cher et de
moins bonne qualité – cela compensera probablement le manque
à gagner dû au ralentissement de la vente pendant l'enquête
–, afin qu'un certain nombre de consommateurs se
transforment en dealers pour conquérir les nouveaux marchés
indispensables s'ils veulent faire face au coût croissant du
produit. Le vendeur trouvera dans cette répression l'excuse
dont il a impérativement besoin pour justifier
l'augmentation du prix – le produit est devenu plus
dangereux à se procurer et plus rare – et la faire admettre
par l'acheteur. Ceci est, simplifié, le premier des
mécanismes de la micro-économie de la drogue, en période
d'expansion caractérisée de la demande sur un marché déjà
bien maîtrisé, et sans doute se différenciant le plus de
ceux en oeuvre dans l'économie légale.
Mais, dans
d'autres circonstances, et notamment en période de
fléchissement de la demande ou de pénétration sur un nouveau
marché, l'entreprise clandestine de « drogue » appliquera
souvent simplement les méthodes du secteur légal : les prix
d'appel pour convaincre un nouveau client d'essayer le
produit – voire même sa gratuité complète –, les ventes avec
primes ou les ventes à crédit, une fois le client intéressé
au produit, ainsi que la méthode consistant à remettre du
produit en dépôt à son débiteur en difficultés, à charge
pour lui de le vendre pour résoudre celles-ci, cette
dernière méthode supposant évidemment la faculté pour le
vendeur-déposant de pou-voir dissuader par la menace
physique le dépositaire de ne pas le rembourser.
La manipulation constante des
prix et des conditions de crédit, rendue possible par le
mélange d'interdiction théoriquement absolue et de grande
liberté pratique pour le vendeur qui caractérise aujourd'hui
l'économie de la « drogue », permet de pousser à ses
dernières extrémités ce type de poli-tique commerciale et
financière couramment pratiqué dans le secteur légal : la
solvabilisation de la demande doit déboucher sur la
fidélisation de la clientèle, grâce à des systèmes de crédit
de plus en plus complexes, visant à mettre le consommateur
en position perpétuelle de débiteur. Dans le marché
interdit, pour accentuer cet effet de dépendance et
d'assujettissement du consommateur, le vendeur va
perpétuellement changer le calendrier de financement en
fonction de la situation de chaque acheteur à un moment
donné, ce qui est impossible dans l'économie légale, où les
organismes de crédit doivent s'en tenir aux contrats signés
avec le client, précisément pour éviter que le client ne
soit trop dépendant de son fournisseur.
Au lieu donc
de s'étaler sur des périodes assez longues, sur plusieurs
mois ou années, ces variations vont se faire d'une façon
extrêmement rapide et brutale, grâce à la liberté donnée au
vendeur par la prohibition. Terry Williams le raconte dans
son livre Cocaïne Kids (Gallimard, 1990, p. 95), à propos
des systèmes de crédit dans les coke houses à New York,
enquête menée vers la fin des années 1980:
« On vend des gros twenty (des
paquets à 20 dollars) pendant trois semaines pour attirer 1a
clientèle, puis, pendant deux semaines, on vend à 20 dollars
les paquets à 40 dollars, parce qu'on sait que les gens vont
en parler. Ensuite, on arrête la vente des 20, on passe aux
30. Après, on vend 7 lignes pour 70 dollars pendant trois ou
quatre semaines, puis on revient à 5 lignes pour le même
prix. Enfin, on arrête parce qu'on a tous les clients qu'il
nous faut. »
L'inélasticité
de la demande
Les deux méthodes exposées
ci-dessus, celle consistant à jouer du système du
consommateur-vendeur pendant et surtout après les poursuites
judiciaires et celle consistant à mettre au point des
systèmes de prix et de crédit très complexes, sont à coup
sûr différentes. La première implique une augmentation de
prix assez lente et progressive, l'autre au contraire repose
sur des variations très importantes dans un délai bref.
Elles correspondent sans doute à des étapes différentes dans
l'évolution du marché.
La première
est efficace dans un marché à ses débuts, où les forces
répressives peuvent encore intervenir avec une certaine
efficacité sur un réseau précis mais sans pouvoir maintenir
cette pression en permanence, puisqu'elles sont appelées
rapidement ailleurs. C'est aussi un marché où le
consommateur n'est pas très accroché et où il faut le
manipuler avec une certaine douceur, sinon il fuirait devant
des hausses de prix ou des baisses de qualité trop
violentes. C'est le cas, en gros, de la plupart des marchés
européens.
La seconde méthode est
davantage en oeuvre dans un marché parvenu à un stade
peut-être ultime d'évolution, du type des grandes villes
nord-américaines. L'ampleur de la consommation et les
conditions de vie extrêmement marginalisées et détériorées
des consommateurs font que les institutions répressives ne
peuvent plus faire grand-chose et que les toxicomanes sont
dans un état de dépendance beaucoup plus avancé, si bien
qu'ils supportent des méthodes tout à fait drastiques à leur
égard de la part des vendeurs.
Cependant, il
ne faudrait pas croire que la caractéristique généralement
reconnue au produit, à savoir la dépendance physiologique
qu'il entraîne, ou entraînerait, est sans effet ou sans
importance. Cette dépendance est une condition indispensable
pour que le marché fonctionne tel qu'il a été décrit,
c'est-à-dire sans que l'augmentation des prix ne conduise
les consommateurs à se détacher du produit. C'est, on l'a
souvent souligné, ce que les économistes appellent la courbe
inélastique de la demande, c'est-à-dire le fait qu'à court
et même à moyen terme le niveau de la demande n'est pas
fonction du prix. La demande ne baisse pas quand le prix
augmente, comme elle devrait le faire dans la théorie toute
pure de l'offre et de la demande. A l'inverse d'ailleurs,
cette inélasticité a également pour conséquence que la
demande ne croît pas d'une façon proportionnelle quand le
prix baisse, ou peut même ne pas croître du tout.
En général, la demande d'un
produit est « inélastique » aux prix quand le produit est à
la fois indispensable au consommateur et que celui-ci ne
peut pas se procurer un produit de substitution. Ce fut le
cas du pétrole, qui a supporté des hausses de prix très
fortes sans véritable diminution correspondante de la
demande et dont une baisse du prix, même importante,
n'augmente pas sensiblement la demande.
La dépendance
physiologique qu'entraîne la plupart des drogues est
évidemment une des causes de cette très forte inélasticité
de la demande. Même si on la considère comme une condition
nécessaire pour le fonctionnement de ce marché – ce qui est
discutable, car des marchés très prospères semblent exister
sans elle, comme celui du haschisch récréatif –, elle est
incapable d'expliquer à elle seule la remarquable capa-cité
de ce marché à se développer malgré les efforts des
autorités pour l'étouffer.
Du point de vue uniquement
économique, l'inélasticité de la demande par rapport au prix
est tout sauf un phénomène simple. Elle peut paradoxalement
apparaître avec la hausse du prix d'un produit de toute
première nécessité, quand cette hausse n'entraîne plus une
baisse de la demande, mais son augmentation. Le prix du pain
entraîne une conséquence de ce type : s'il augmente beaucoup
et très brutalement, les consommateurs diminuent leurs
achats d'autres produits alimentaires pour pouvoir continuer
à s'en procurer. Mais, ne mangeant guère plus que cela, ils
en achètent davantage. Le renchérissement du pain a ainsi
provoqué une augmentation de la demande devenue inélastique
au-delà d'un certain niveau de prix.
Ce mécanisme
joue probablement quand le consommateur est parvenu à un
certain degré de dépendance à une drogue dite dure. Là
encore, nous acceptons, mais sous réserve d'inventaire, la
distinction entre drogues douces et dures. Si le prix de
l'héroïne augmente, le toxicomane accroché à celle-ci va
diminuer ses dépenses alimentaires ou autres, de loisirs par
exemple, et son besoin d'héroïne, qui devient un coupe-faim
et une distraction au sens pascalien du terme, va augmenter.
Cette inélasticité-là ne doit rien aux conséquences
physiologiques du produit.
Cependant, ces mécanismes de
base rencontrent leurs limites quand les prix ont trop
augmenté et que la qualité a trop baissé : la règle de
l'inélasticité risque alors de ne plus jouer et les
consommateurs peuvent se mettre à chercher un produit de
substitution. Mais cela est le propre de tout mécanisme
multiplicateur, comme on le sait depuis Keynes et les
poli-tiques qui s'en sont inspirées : il ne joue que lorsque
certaines conditions sont réunies, et une politique
consciente, réfléchie, en tient le plus grand compte. Le
même raisonnement conduit, lorsque ces conditions ne sont
pas réunies, à ne pas essayer de le faire jouer, ou, même, à
recréer ces conditions en le laissant jouer à l'envers.
Dans le cas du
marché interdit, pour que la répression joue son rôle
multiplicateur, il faut qu'il existe une demande potentielle
immédiatement solvable. Cette dernière condition implique
que le prix n'ait pas atteint des niveaux trop hauts ou, ce
qui revient au même, que la qualité n'ait pas trop baissé,
faute de quoi la hausse des prix et la baisse de la qualité
pourraient finir par dégoûter les consommateurs.
L'expérience prouve, cependant, que l'inélasticité de la
demande aux prix reste très forte, c'est-à-dire que la
demande ne cesse de croître.
Ainsi, dans les périodes
calmes ou dans les périodes de sur-production, comme celle
de la cocaïne en 1986, le trafiquant baissera sans doute ses
prix : cette baisse lui permettra de regagner les clients
devenus hésitants à cause des hausses précédentes. En fin de
compte, en repartant avec des prix plus bas et une meilleure
qualité, il s'ouvre à moyen terme la possibilité de remettre
en marche le mécanisme de base pour stimuler la demande, si
elle croît à nouveau, par une hausse des prix, une baisse de
la qualité et le recrutement qui s'ensuit de nouveaux
vendeurs parmi les consommateurs...
Les
trafiquants peuvent ainsi avoir une politique adaptée à la
conjoncture et, s'appuyant sur celle-ci, jouer des périodes
de stagnation pour préparer les périodes d'expansion. Ce
système est proche des politiques de stop and go bien
connues dans les politiques keynésiennes de pilotage de
l'activité économique par les investissements publics et la
politique du crédit, pour alterner phases d'expansion avec
risque de surchauffe et phases de stabilisation avec risque
de dépression. C'est sans doute la raison pour laquelle une
crise de surproduction, comme celle de la cocaïne, si elle
est affrontée intelligemment, fait beaucoup moins de dégâts
et permet de relancer le marché beaucoup mieux et plus vite
que dans le marché légal.
L'approche stratégique : la
guerre, le jeu
C'est ainsi
que les trafiquants les plus avisés peuvent prospérer, la
répression se chargeant d'éliminer les moins capables, mais
aussi ceux qui finissent par atteindre une position de
monopole général sur le marché, attirant de la sorte le
regard de tous par leur excès de puissance et de richesse et
mettant les pouvoirs publics légaux en mesure et dans
l'obligation de les éliminer. Mais faire disparaître les «
canards boiteux » et les monopoles n'a jamais fait que
dynamiser les marchés en suscitant des entreprises toujours
plus efficaces. En ce sens, on peut dire que le système
prohibitionniste actuel recrée au niveau global les effets
bénéfiques de la concurrence, après l'avoir éliminée
uniquement au niveau de la transaction finale pour le seul
profit des vendeurs.
Ces quelques réflexions,
destinées évidemment à être développées et confrontées à la
réalité, amènent à proposer une hypothèse pour caractériser
l'économie de la drogue : celle-ci pourrait se définir comme
une économie hyper-libérale « inversée », où joueraient,
mutatis mutandis, des mécanismes très semblables à ceux de
l'économie légale. Cette apparente symétrie me semble,
cependant, tout à fait réductrice si l'on s'en contente, et
l'on se priverait d'instruments d'analyse si l'on s'en
tenait uniquement à cette problématique pour comprendre le
marché de la drogue. En effet, une question est inévitable :
le calcul fait par l'agent économique pour arriver à ses
fins dans ce type de marché reste-t-il de même nature que le
calcul de celui qui agit dans le marché soumis à des normes
légales ? Le premier calcul consiste-t-il uniquement à
prendredans certaines circonstances le contrepied du second?
La transparence et le respect de l'autre que les normes du
marché légal s'efforcent de promouvoir et de sauvegarder
sont-elles purement antinomiques du marché interdit, opaque
et brutal ? Doit-on au contraire penser que le marché de la
drogue, loin d'être seulement le négatif du marché légal,
est d'une nature différente ?
Je crois que
la question mérite d'être posée. En effet, si la réponse est
affirmative, il faut craindre que le marché de la drogue
soit en mesure non seulement de supplanter toute économie
légale dans son secteur propre – les produits psychotropes
aujourd'hui interdits –, mais encore de modifier dans leur
généralité bien des secteurs qui resteraient, en surface au
moins, partie prenante de cette économie, et d'imposer, au
cours de la confrontation à laquelle nous assistons, de
nouvelles logiques bien au-delà de son périmètre apparent.
Des éléments de réponse me
paraissent pouvoir être dégagés à partir des analyses de
Christian Schmitt dans son livre Penser la guerre, penser
l'économie (Editions Odile Jacob, 1991). Celui-ci voit à la
base du calcul économique un principe général engendrant une
action de guerre lorsqu'il s'exerce sans ou contre le
consentement des autres, de paix lorsqu'il s'exerce avec
leur consentement. Cette opposition capitale entre le
cal-cul que l'on peut appeler économique, tel qu'on peut le
trou-ver dans l'économie légale régulée par le droit, et le
calcul de type militaire, stratégique, permet de poser la
question dans les termes suivants : la micro-économie de la
drogue ne serait-elle pas une forme particulière de calcul
stratégique adaptée et appliquée à un commerce particulier,
celui des produits psychotropes interdits, mais aussi,
alors, adaptable et applicable à bien d'autres ?
Christian
Schmitt, qui met en avant cette opposition, s'appuie
beaucoup sur les distinctions essentielles introduites par
la théorie des jeux. Celle qui a été opérée entre la classe
des jeux à somme nulle et la classe des jeux à somme non
nulle est une des plus importantes. Tandis que la majorité
des activités économiques correspondent effectivement à des
jeux à somme non nulle et positive, il n'en va pas de même
pour la guerre, où il s'agit en définitive le plus souvent
de jeux à somme nulle ou négative. La micro-économie de la
drogue correspondrait à un jeu joué principalement comme les
jeux de guerre, tout en ayant une somme non nulle et
positive, au moins pour la majorité des acteurs.
Il existe, en théorie des
jeux, une seconde distinction importante, entre les jeux
coopératifs et les jeux non coopératifs. On observera que,
pour parvenir à un accord, les acteurs du jeu doivent
disposer d'une information suffisante, sans laquelle toute
entente est rigoureusement impossible. Il reste que cette
raison subjective qui tient aux intentions des acteurs peut,
selon les cas, se combiner ou ne pas se combiner avec une
rai-son objective relevant de la structure de l'information
détenue par les joueurs, qui rend toute négociation
impossible. Or, dans la micro-économie de la drogue,
l'information dont chacun des joueurs dispose sur les autres
est évidemment tout à fait particulière et totalement
déséquilibrée au détriment des consommateurs.
C'est
précisément en raison de ces propriétés que l'on est tenté
de classer les opérations économiques sous la rubrique des
jeux coopératifs. D'un autre côté, ce que l'on appelle
communément le libre jeu de la concurrence bannit, en
théorie, toute entente et pose, par conséquent, le principe
de la non-coopération entre les compétiteurs. On peut
soutenir d'une façon très schématique que les agents
économiques cherchent le plus souvent des solutions
coopératives à des jeux qui ne le sont pas nécessairement.
Les actions militaires, au contraire, ont souvent recours à
des emprunts coopératifs, comme dans les stratégies de
dissuasion nucléaire, dans leur recherche de solutions
essentiellement non coopératives.
Une des différences
essentielles entre le jeu économique légal et le jeu du
trafiquant de drogue tient alors dans l'inversion des
méthodes coopératives et non coopératives : dans le calcul
économique pur et légal, la relation entre le vendeur et
l'acheteur se joue d'une manière coopérative, chacun
cher-chant l'accord avec l'autre, et notamment le vendeur,
quand il a l'initiative – position qu'il recherche de plus
en plus dans l'économie actuelle –, dans le but d'obtenir de
l'acheteur un avantage en termes de richesse et non de
pouvoir; dans le rapport de concurrence entre vendeurs, on
assiste plutôt à un jeu non coopératif où c'est
l'élimination de l'autre qui est recherchée ou le fait de le
dissuader d'entrer dans la compétition, attitude typique du
raisonnement stratégique.
Au contraire,
dans le comportement du trafiquant de drogues, le jeu du
vendeur avec l'acheteur se pose en termes d'assujettissement
le plus complet possible du second au premier, c'est-à-dire
une solution assimilable à l'élimination du second, en tout
cas la recherche d'un avantage en termes de pouvoir et non
de richesse – même si le pouvoir donne la richesse grâce à
un prix de vente poussé au maximum –, où ce n'est pas du
tout l'accord qui est recherché. Symétriquement, la relation
avec le concurrent se joue plutôt sur le mode coopératif,
l'accord étant recherché plutôt que l'élimination de
l'autre. Cette thèse va sans doute à l'encontre des idées
reçues, puisque l'on croit trouver beaucoup plus de
violences dans les rapports entre trafiquants – règlements
de compte sanglants et répétés – que dans les rapports
vendeur-consommateur de « drogue ». Mais ceci n'est qu'une
apparence.
Violence et soumission
En effet, la
violence est beaucoup plus forte dans les rapports
vendeurs-consommateurs que dans les rapports de concurrence
entre vendeurs, et ceci pour deux raisons : la violence est
constitutive de la première relation, car le vendeur impose
à l'acheteur un prix de vente d'un niveau élevé jusqu'à
l'absurde, auquel celui-ci ne consent d'aucune façon mais
qu'il subit totalement. En outre, l'acheteur est soumis non
aux violences ponctuelles et quelque peu hasardeuses, aussi
spectaculaires qu'elles puissent être, dont le vendeur peut
user contre lui, mais à la violence absolument continue et
infiniment plus forte que la société exerce sur lui du fait
de la prohibition. Cette violence revient pratiquement à lui
interdire non de consommer, ce dont la société est bien
incapable aujourd'hui et sans doute définitivement, mais de
se révolter contre le vendeur. Symétriquement, les violences
spectaculaires qui apparaissent lors de certaines situations
de concurrence entre vendeurs ne sont finalement qu'un moyen
de conclure un nouvel accord sur la base évidemment d'un
rapport de forces modifié : la violence est alors mise en
oeuvre pour intimider et non pour éliminer, pour faire
passer un message et non pour faire place nette, pour être
reçue en priorité par les spectateurs et non par la victime.
En tout cas, le jeu ne peut se jouer que comme cela, et les
joueurs qui oublieraient cette règle et joueraient pour
éliminer les concurrents et non pour passer simplement de
nouveaux accords plus fructueux avec ceux-ci verraient tôt
au tard leurs projets voués à l'échec, tandis que les plus
intelligents des trafiquants sont probablement ceux qui
savent qu'une guerre doit toujours se terminer par un accord
du type économique, où le vaincu ne perd pas tout.
La violence serait alors
continue et constitutive du rapport vendeur-consommateur,
qui serait un jeu non coopératif, tandis qu'elle serait
discontinue et régulatrice dans le rapport de trafiquant à
trafiquant, qui serait un jeu coopératif. Cette analyse peut
être confirmée par l'observation faite par Anne Coppel dans
une cité de la banlieue parisienne où les trafiquants ont
pris en main pour leurs affaires une barre d'immeubles ;
tous les jeunes trafiquants sont armés en permanence. Non
pour régler leurs problèmes entre eux, comme on pourrait le
croire, mais d'abord et avant tout pour se défendre contre
les consommateurs : toxicomanes qui savent qu'ils ont
toujours sur eux d'importantes quantités de drogues, ou
éléments extérieurs à leur marché, petits braqueurs de type
traditionnel à la recherche de personnes à dépouiller. Ce
serait donc bien la violence entre vendeurs et consommateurs
qui serait première, même si, bien entendu, le climat
général et le fait de porter en permanence une arme sur soi
incitent certains vendeurs à régler leurs problèmes à coups
de fusil.
D'ailleurs, la
haine ou le mépris réciproques sont probabl-ment infiniment
plus grands entre trafiquants et consommateurs de drogues
qu'entre trafiquants, l'institution du consommateur-vendeur
permettant au trafiquant d'éviter un face-à-face direct avec
le consommateur, dont il ne sortirait sans doute pas si
facilement vainqueur si c'était là l'unique mode de leurs
relations.
Le fait que raison économique
et raison stratégique aient pu apparaître, en définitive,
irréductibles l'une à l'autre ne signifie ni qu'elles sont
mutuellement étrangères, ni que leur utilisation est
mutuellement exclusive. La micro-économie de la drogue
pourrait au contraire démontrer que la raison stratégique
peut, dans certaines conditions, s'appliquer à l'économie
avec une efficacité à proprement parler « terrifiante ».
Ce texte est
extrait de "La planète des drogues: organisations
criminelles, guerres et blanchiment", une
publication de l'Observatoire Géopolitique des Drogues, sous
la direction de Alain Labrousse et Alain Wallon (1993).
Charles-Henri de Choiseul-Praslin a aussi signé: "La
Drogue, une économie dynamisée par la répression"
aux Presses du CNRS (1991)
Publié avec
l'aimable autorisation de notre bonne conscience.
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