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La pédocriminalité organisée : une
survivance d'Ancien régime
Par
Marc Reisinger, 31 mai 2004
Marc Reisinger est psychiatre,
psychanalyste et anthopologue social. Il a signé deux essais: "Lacan
l'insondable" (Empêcheurs de Penser en Rond, 1991) et "Arrêter l'Héroïne"
(Éditions Complexe, 1999). En 1997, il fonde l'association "Pour
la vérité".
L'abus sexuel des enfants prend une place de plus en plus importante dans
l'actualité. Cette progression a débuté en 1996 par le coup de tonnerre de
l'affaire Dutroux. Pour la première fois, un événement qualifié de "fait divers"
obtenait un retentissement mondial.
A. PERSPECTIVE HISTORIQUE
UN PROGRÈS DE LA SENSIBILITÉ SOCIALE
Pourtant, il ne semble pas que les chiffres de la pédocriminalité augmentent. En
France, les plaintes déposées contre des pédophiles ont crû massivement de 1982
à 1997. Ensuite, leur nombre s'est stabilisé, aux environs de 5 000 plaintes par
an entre 1997 et 2000. Les condamnations par la justice ont suivi le même
mouvement : elles ont été multipliées par sept de 1984 à 1997 pour avoisiner
aujourd'hui les 500 procès par an. (1)
Si les chiffres de cette
criminalité n'augmentent plus, comment se fait-il qu'on en parle de plus en plus
? Parce que la "sensibilité sociale" à l'abus sexuel des enfants augmente
indiscutablement. Certains y voient un épiphénomène lié à une "sur-médiatisation".
Cette analyse me paraît superficielle. Elle n'explique rien. Je pense plutôt que
cette évolution est le fruit d'un progrès social. Progrès dont les étapes
peuvent être délimitées de la manière suivante:
1. Luttes contre le travail des enfants (
fin 19ème siècle)
2. Lutte contre la « cruauté
» envers les enfants, qui visait les classes sociales "inférieures" (fin
19ème)
3. Lutte contre la maltraitance des
enfants, dont l'existence est reconnue dans toutes les classes sociales (+-1960)
4. Lutte contre l’abus sexuel
des enfants (+-1980)
5. Lutte contre l’abus sexuel organisé des
enfants dans le tiers-monde (+-1990) (2)
6. Lutte contre l’abus sexuel
organisé des enfants dans les pays occidentaux (1996)
Comment expliquer cette évolution ? On souligne à l'envi la face sombre de la
société de consommation, où tout est marchandise, y compris les enfants.
"L'horreur économique" dénoncée à juste titre, s'accompagne cependant d'un
changement profond qui pourrait être de nature à la conjurer. L'amélioration du
niveau de vie matériel s'accompagne d'une réduction du nombre d'enfants,
conséquence de l'élévation du niveau d'instruction, de l'insertion des femmes
dans le travail, de la libéralisation de la contraception et de l'interruption
de grossesse.
La baisse de natalité entraîne une
augmentation de la "valeur" des enfants, non pas de leur valeur économique, mais
de leur "valeur affective". La sphère de non-compétition que représente la
cellule familiale - noyée dans un univers compétitif - devient de plus en plus
précieuse. Les parents ont plus de temps et d'argent à consacrer à leurs enfant.
L'attention entraîne l'amour. Sous la bulle des faux besoins, grandissent aussi
de vraies valeurs. Le respect de l'enfance en est une. C'est un progrès de la
sensibilité sociale, qui me paraît irréversible comme tout vrai progrès.
Cependant, il ne faudrait pas tracer un tableau idyllique du progrès social. Les
droits de l'homme ne progressent pas "naturellement". Chaque progrès est le
résultat de luttes prolongées. Le travail des enfants dans les mines n'a pas
cessé grâce à une crise de conscience des capitalistes. C'est un résultat des
luttes ouvrières du 19e siècle.
De
même le viol des femmes qui était nié, banalisé, a fini par paraître condamnable
suite à des décennies de luttes féministes. Où en est la lutte contre l'abus
sexuel organisé des enfants ? Aux balbutiements, je le crains.
Comme la lutte contre le viol, il
s'agit d'un combat qui débute "par le bas", c'est-à-dire par un travail militant
plutôt qu'à partir de structures officielles. Ces dernières s'efforcent même,
dans une large mesure, de couvrir les faits plutôt que de les dénoncer. L'Eglise
illustre traditionnellement ce phénomène. Mais l'appareil judiciaire de nos
états démocratique peut manifester les mêmes résistances.
Comment expliquer ces résistances ? En dépit du progrès dans le respect des
enfants, évoqué auparavant, la société inclut un certain nombre d'abuseurs.
Pervertis par une grave carence d'amour, ils sont incapables de développer les
sentiments de protection et d'amour que l'on ressent généralement à l'égard des
enfants. De tels êtres ont tendance à répéter les scènes traumatisantes qu'ils
ont vécues comme victimes, en prenant le rôle de bourreau. Ces abuseurs sont
présents dans toutes les couches sociales. Certains occupent des fonctions qui
leur permettent de bénéficier de protections et d'en fournir aux autres. C'est
le mécanisme constitutif fondamental des réseaux.
B. L'IMPASSE ACTUELLE
DYSFONCTIONNEMENTS JUDICIAIRES ET MEDIATIQUES
L'évolution judiciaire de certaines affaires en Belgique, en France, au Portugal
et ailleurs laisse deviner la puissance des réseaux pédocriminels et les
résistances auxquelles se heurte le combat contre l'abus sexuel organisé des
enfants. L'affaire des dossiers X en Belgique, celle des disparues de l'Yonne
et
l'affaire Allègre en France n'ont pas de liens concrets. Pourtant, on y observe
des éléments et une structure commune, qui se résume en quatre points.
1. Au cours d'une enquête
criminelle, des victimes décrivent des scènes de viols d'enfants, de tortures
et de meurtres impliquant des personnalités importantes.
Il est intéressant de noter qu'à ce stade les
victimes - qui ont une vision plus clairvoyante de la société que les enquêteurs
- préviennent ces derniers qu'ils s'exposent à des problèmes.
Ce fut le cas de Regina Louf, un des "témoins X"
(3),
qui avertit les gendarmes qui l'encourageaient à parler qu'ils allaient avoir
des ennuis. Le gendarme Roussel, enquêtant sur les crimes de Patrice Allègre
reçut le même avertissement de la part des prostituées qu'il interrogeait.
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1.
Le Point, 21 juin 2002
2.
Voir : Marie-France BOTTE, Jean-Paul MARI,
Le Prix d’un enfant,
Robert Laffont, 1993.
3.
Regina Louf, prostituée au cours de son enfance par sa grand-mère et ses
parents, a témoigné de l'existence d'un 'noyau dur' sadique et pédocriminel dont
faisaient partie des membres de la haute société belge. Les premières
vérifications de son témoignage, livré au cours de l'enquête sur Dutroux, se
sont révélées positives. Un vent de panique s'est alors emparé des milieux
judiciaires, politiques et médiatiques. Les enquêteurs ont été écartés, sans
aucune justification valable, et l'enquête sur les meurtres décrits par Regina
Louf a été stoppée.
Cf.
Le témoignage de Regina Louf, une
affaire d'Etat ?, Pour la
vérité, Dossier n°1, février 1998.
Voir aussi : Bulté A., De Coninck
D., Van Heeswyck M.J., Les
dossiers X, EPO, Bruxelles,
1999; et : Louf R., Silence
on tue des enfants,
Editions Mols, 1998.
4.
Michel Roussel, Homicides 31 :
Au cœur de l'affaire Allègre,
l'ex-directeur d'enquête parle,
Editions Denoël. Voir le magazine d'investigation "Pièces à conviction" sur
France 3 le 29/1/2004.
5.
"Allègre: la gendarmerie
met en cause sa propre enquête",
Le Monde, 6 mai 2004
6.
"L'autopsie a révélé la
présence de deux balles dans la tête du gendarme Jambert",
Le Monde, 7 avril 2004
7.
Marylise Lebranchu et Arnaud Montebourg,
Une justice aux ordres du pouvoir,
Le Monde, 25-26 janvier 2004
8.
L'Express, Dominique Baudis
: la revanche,
26 janvier 2004
9.
Cf.
L'audition_falsifiee.htm
10.
Bernard Henri Levy, Le Point, 2 janvier 2004
11.
Le Parisien, 29 décembre 2003
12.
Belgium Pedophilia Scandal : Did Authorities Cover
Up Its Scope? Barry James, International Herald
Tribune, 16/12/1999 Cf.
Herald Tribune.htm.
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2. Arrêt de l'enquête
: des enquêteurs et/ou des magistrats sont écartés; à l'enquête se substitue une
"enquête sur l'enquête", qui aboutit à la fin de toute enquête.
En Belgique les gendarmes qui enquêtaient sur les
"Dossiers X" (affaires de prostitution d'enfants impliquant des personnalités
importantes), ont été mis à l'écart sous prétexte de fautes professionnelles,
qui n'ont jamais été objectivées - malgré une enquête approfondie qui a pris la
place de l'enquête sur les Dossiers X.
Dans l'affaire Allègre
(4), le gendarme Michel
Roussel, qui recueillit les auditions des prostituées mettant en cause des
policiers, des magistrats et l'ancien Maire de Toulouse, Patrick Baudis a été
écarté de l'enquête. Une enquête interne de la gendarmerie
(5) tente aujourd'hui
d'enfoncer l'ancien enquêteur, alors que l'enquête sur les meurtres de
nombreuses jeunes femmes reste en rac.
Quant au gendarme Christian Jambert qui
travailla seul contre tous dans le dossier des disparues de l'Yonne, il finit
par être écarté et peut-être "suicidé". Une autopsie récente a révélé la
présence de deux balles dans sa tête (6). Des médecins légistes expliquèrent par la
suite que cela n'excluait pas le suicide…
Au niveau des déplacements de magistrats, le cas
le plus flagrant est le dessaisissement du juge Connerotte - qui avait permis
l'arrestation de Dutroux - sous un prétexte futile, avalisé par la plus haute
cour de justice belge. Le juge aurait pressenti ses ennuis en déclarant : " On a
touché au joujou des riches, on va avoir des ennuis..."
Dans l'affaire Allègre, le procureur général de
Toulouse a été remplacé, sur décision du ministre de la Justice, par un
procureur "dont les initiatives, dans le dossier des HLM de Paris, avait été
particulièrement appréciées par le ministre" (7). Lorsqu'on sait que Jacques Chirac
a été mis en cause dans le dossier des HLM, que M. Baudis se vante d' entretenir
"une vieille complicité" (8) avec Jacques Chirac, et qu'ils ont d'ailleurs le même
avocat, on peut suspecter quelque mécanisme protectionnel.
3. Les victimes et les
enquêteurs sont soumis à un lynchage médiatique.
Regina Louf (X1) et l'équipe du gendarme De Baets
ont été démolis par des centaines d'articles de presse mensongers. Des
journalistes ont été jusqu'à publier une audition totalement falsifiée de ce
témoin - pour faire croire qu'elle était manipulée par les enquêteurs
(9).
Dès que le président du CSA, Dominique Baudis a
été cité dans l'affaire Allègre, le chœur des éditorialistes parisiens est monté
au créneau pour le défendre. A commencer par Bernard-Henri Levy, qui se vante de
ne pas connaître Baudis mais se lance radicalement à son secours dans Le Point :
" Je forme le voeu que la France oublie, pour de bon, l'infecte affaire Baudis "
(10).
4. La thèse du "prédateur
isolé" l'emporte
Un pervers, un "monstre" isolé finit par porter le
chapeau de toute l'affaire: Marc Dutroux, Emile Louis, Patrice Allègre (ou
Carlos Silvino, dit "Bibi" dans l'affaire de la Casa Pia au Portugal).
Contrairement à BHL, je ne prétend pas ici donner le fin
mot des affaires évoquées. Par contre, je m'intéresse à des faits, que je ne
souhaite pas oublier, particulièrement ceux qui ne cadrent pas avec les
explications toutes faites. Deux exemples :
• Pourquoi le juge d'instruction en
charge de l'affaire Allègre ne parvient-il pas à savoir quel magistrat a dirigé
l'enquête sur l'assassinat de Line Garbaldi, une prostituée de 29 ans tuée à
Toulouse en 1992 ? Le juge se trouve confronté à une véritable "omerta
judiciaire" (11) inadmissible dans un Etat de Droit. Plusieurs policiers présent sur
les lieux du crime ont pourtant cité le substitut Marc Bourragué - le même qui a
été forcé de reconnaître qu'il avait "pris l'apéro" avec le tueur Patrice
Allègre.
• Pourquoi les agendas
de Dominique Baudis, qui "prouvent" que ce dernier n'était pas à Toulouse lors
des faits dont l'accuse une prostituée, n'ont-ils pas été saisis par la justice?
• Dans le dossier X1, les faits du
même ordre qui n'ont pas été investigués se comptent par douzaines. Ils sont
développés dans un ouvrage parfaitement documenté, "Les Dossiers X, ce que la
Belgique ne devait pas savoir sur l'affaire Dutroux" (EPO, Bruxelles, 1999), qui
n'a fait l'objet d'aucune recension en Belgique, alors que la presse
internationale en a souligné la valeur (12).
En conclusion, je dirais qu'il existe une exigence éthique et politique à ne pas
surévaluer ni sous-évaluer les faits de pédocriminalité organisée, mais à tenir
compte de ces faits et à enquêter. Les éditorialistes qui commentent ces
événements sans vouloir les connaître - comme BHL ou d'autres - effectuent un
travail rétrograde, même s'ils se prennent pour la fine pointe de la démocratie.
Malheureusement il n'existe aucune force sociale organisée, aucun parti, aucun
mouvement qui assume ce problème. La lutte contre la pédocriminalité organisée
est menée par des individus, des 'consciences' isolées : victimes, proches de
victimes, enquêteurs, journalistes, psys qui sont confrontés à ces faits et
souvent marginalisés en raison de leur engagement. Il est désolant également de
voir parfois ces acteurs intérioriser le mécanisme du rejet social, en se
combattant les uns les autres, dans un effritement groupusculaire.
Le ciment social entre les acteurs
isolés de cette lutte n'a pas encore pris et la véritable survivance d'Ancien
Régime que constituent les réseaux sadiques et pédocriminels n'est pas près de
disparaître.
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