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Le pro-américanisme des
Iraniens inquiète Téhéran.
par
Afsané Bassir Pour
Le Monde, le 25 avril 2003
A Téhéran, la « vox populi » réclame désormais un changement de régime,
«iavec l’aide des marines »
Les
gouvernants iraniens sont inquiets : inquiets de la présence américaine à
leurs portes, à l’est comme à l’ouest, inquiets de l’invasion de l’Irak
« avec si peu de résistance populaire », inquiets du renversement
rapide du régime de Bagdad, inquiets de la marginalisation de l’ONU, inquiets
de la désillusion totale du peuple iranien qui, depuis le début de la crise
irakienne, se traduit par un pro-américanisme acharné de la population…
mais, surtout, inquiets de la vox populi, qui réclame « un changement de
régime avec l’aide des marines américains ».
Cette
revendication est prise assez au sérieux dans les cercles politiques pour que
la reprise des relations avec l’Amérique – tabou vieux de vingt-quatre ans
– soit désormais à l’ordre du jour à Téhéran. Ces relations avaient
été rompues à la veille de l’établissement de la République islamique et
de la prise en otage de 55 diplomates américains, en 1979.
C’est
Ali Akbar Hachémi Rafsandjani, ancien président iranien et homme clé du
régime, qui a brisé le tabou. Dans un long entretien à un hebdomadaire
iranien, publié samedi 12 avril, M. Rafsandjani a proposé l’organisation d’un
référendum au sujet de la reprise des relations avec l’Amérique. Selon la
revue Rahbor (Stratégie), M.Rafsandjani estime qu’une solution pour
résoudre « la crise » entre l’Iran et l’Amérique serait de « tenir
un référendum afin de savoir ce qu’en pense la société iranienne – à
condition, aurait-il ajouté, que le Majlis (Parlement), le Guide
suprême, soient d’accord, ce qui est le cas habituellement ».
« LIGNE
ROUGE »
Les
réactions n’ont pas tardé. Le lendemain, le quotidien conservateur Keyhan
a accusé l’ancien président d’avoir franchi « la ligne rouge ».
Une ligne qui a valu récemment la prison à des dirigeants d’un institut de
sondage pour avoir montré que les Iraniens sont massivement en faveur d’une
reprise des relations avec les Etats-Unis.
Rejetant
comme « irréaliste » l’idée d’un référendum sur les relations
avec l’Amérique, les réformateurs proposent que la question soit examinée
par les dirigeants du régime « sans qu’une seconde ne soit perdue ».
Pour Behzad Nabavi, une des « voix crédibles » des réformateurs, les
relations avec Washington sont devenues « une affaire de sécurité
nationale ». Dans un rare entretien, M.Nabavi, conseiller proche du
président Khatami, a déclaré au Monde que la stratégie américaine dans la
région « ne s’arrête sûrement pas aux portes de Bagdad ». Il
existe à Washington, affirme-t-il, « un projet Iran » qui est en train
d’être exécuté et qui « n’est pas nécessairement militaire ».
Dans son bureau du vieux palais de marbre, dans le sud de Téhéran, qui abrite
le Majlis, dont il assure la vice-présidence, M.Nabavi parle de son
inquiétude face aux Américains.
«
Evidemment, j’ai peur ! s’exclame- t-il. Qui n’aurait pas peur d’une
Amérique armée jusqu’aux dents et qui a démontré en Irak son absence
totale de respect pour la souveraineté des Etats ? Oui, j’ai peur. Les
Américains peuvent apparemment tout faire ; peu importe l’ONU ou même l’opinion
publique occidentale. » « Le seul argument encore quelque peu
acceptable aux yeux des intellectuels occidentaux justifiant une action hostile
contre un pays, dit encore M.Nabavi, est l’instauration de la
démocratie. » C’est pour cela, selon lui, « que la meilleure
défense de l’Iran contre les Américains serait de renforcer sa démocratie
pour les priver de leurs arguments ».
Interrogé
sur des voix appelant à « l’ingérence américaine », M.Nabavi
déclare : « Il est évident que cela est de notre faute. Le fait que des
gens préfèrent l’invasion étrangère à la vie en République islamique n’est
que le signe de notre échec. Nous n’avons pas pu réaliser les aspirations
démocratiques du peuple et il est normal qu’il soit déçu ». « Si l’on
admet, enchaîne-t-il, que les Irakiens se réjouissent de la fin de Saddam
Hussein, on doit aussi penser à la possibilité que peut-être, ici aussi, les
Iraniens feraient la fête à la fin de la République islamique. »
«
POURQUOI PAS NOUS ? »
Si les
réformateurs ont été beaucoup affaiblis par la décision de l’administration
Bush de mettre l’Iran sur la liste des pays de l’« axe du Mal », beaucoup
pensent que la « peur de l’Amérique » peut « être une fenêtre d’opportunité
face à l’aile dure du régime, qui empêche le processus démocratique ».
Les « durs », dit un membre du camp des réformateurs, « ont très
peur. Ils sont prêts à faire des concessions ; ils savent que nous avons
encore beaucoup plus de crédibilité qu’eux ».
Mais
pour un architecte iranien qui demande instamment l’anonymat, « il n’y a
désormais plus aucune différence entre réformateurs et conservateurs ».
Exaspéré par la « corruption profonde » du régime, il veut sa fin.
« C’est simple, nous dit-il, nous ne voulons plus de la République
islamique. Il aura fallu presque un quart de siècle pour que nous nous rendions
compte que la révolution s’est soldée par un échec. » Il demande,
comme beaucoup, « l’aide américaine pour un changement de régime ».
L’argument rencontre un large écho. « Les Afghans et les Irakiens ont
bien été débarrassés de dictatures, dit un cinéaste. Pourquoi pas
nous ? » S’il arrive à l’homme de la rue d’évoquer l’arrivée des
marines, les intellectuels ne prévoient pas une ingérence militaire, mais « une
ingérence plutôt politique ».
Même
« ras-le-bol » chez les étudiants. Le mouvement des étudiants s’est
retiré des organisations réformatrices. Un de ses membres, sous couvert d’anonymat,
avertit les Américains de « ne pas serrer la main du régime ».
Celui-ci ne veut parler de la reprise des relations que « parce qu’il a
peur des Américains. L’anti-américanisme, ajoute cet étudiant, est
le fonds de commerce du régime ».
Le
président de la commission des affaires étrangères du Majlis, Mohsen
Mirdamadi, ne croit pas aux menaces militaires américaines. « Un processus
démocratique a été enclenché en Iran, dit-il. Un processus soutenu,
peut-être plus par l’opinion publique mondiale que par l’opinion en Iran,
mais qui empêchera toute ingérence militaire américaine dans notre pays. Il
sera notre meilleure défense contre l’Amérique. » Ce qui, en revanche,
l’inquiète est la « déception évidente » des Iraniens face aux
réformateurs. La non-participation aux élections législatives de février –
à Téhéran, seulement 12 % des électeurs ont voté – a été vécue par
beaucoup, à Téhéran, comme « la fin de la période de grâce des
réformateurs ».
Afsané
Bassir Pour
texte
reproduit avec l'aimable autorisation de notre bonne conscience
>> qu'est-ce qu'on peut lire après ça ? "L'ami
mou des mollahs durs" par Maurice G.
Dantec <<
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