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Tombeau de mes amis
assassinés
Par
Bernard Kouchner
Le Monde, 23 août 2003
Ils
étaient de toutes les vraies batailles, celles qui nous honorent parce qu'elles
ont pour enjeu la paix, la justice, la démocratie, la protection des faibles.
Ils s'appelaient Sergio Vieira de Mello, Nadia Younès, Jean-Sélim Kanaan,
Fiona Watson et bien d'autres. Ensemble, au Kosovo et ailleurs, nous
avions partagé des fraternités, des espoirs, des promesses que la barbarie a
saccagés.
Ils
sont morts à Bagdad, assassinés, pour ce qui nous fait vivre : agir sur le
terrain, sans relâche, pour que le monde soit moins stupide et moins sanglant.
Ils
sont morts comme ils avaient vécu, avec courage, avec
talent, avec lucidité
aussi, au service d'une communauté internationale oublieuse, versatile et
ingrate.
Au-delà
de leur tâche, délimitée par un mandat étriqué du Conseil de sécurité de
l'ONU, facilement critiquée dans nos pays encore paisibles : à la marge du
commandement anglo-américain, ils tentaient d'établir un dialogue, d'amorcer
les réconciliations, d'empêcher tout fanatisme.
Leurs
corps ont été dégagés tant bien que mal des décombres du siège à peine
gardé de la mission de l'ONU. Avec eux ont péri ou ont été blessés des
dizaines d'Irakiens. Pas un soldat américain. Après avoir attaqué l'ambassade
de Jordanie, pays d'islam modéré, les terroristes ont pris pour cible le
symbole de neutralité et de paix que sont les Nations unies.
Sergio
n'était pas seulement le beau et courageux diplomate brésilien qui passait
d'une guerre à l'autre, d'une mission impossible à un poste plus exposé
encore.
J'en
témoigne depuis plus de trente ans qu'il était mon ami : il était un homme
politique engagé à gauche, un militant des droits de l'homme, un juste. De
l'Amérique latine à l'Afrique, des Balkans au Timor-Oriental, il avait marqué
de son élégance et de son charme, de son obstination aussi et de sa fidélité
amicale à Kofi Annan une nouvelle forme de diplomatie de l'ingérence que je
considère comme la véritable globalisation des espérances.
Nadia
était ma princesse égyptienne. Après une brillante carrière au siège et à
Rome, elle régnait sur l'information et le protocole des Nations unies. Puis
elle avait préféré le terrain et, pendant deux ans, elle avait rejoint notre
mission du Kosovo, faisant preuve d'une efficacité et d'un sens politique
remarquables, accueillant sur son cœur toutes les peines, tous les doutes,
toutes les craintes qui nous étreignaient et les chassant de son rire rauque,
de sa tendresse de Méditerranéenne. Brièvement elle passa par l'Organisation
mondiale de la santé (OMS), avant de ga- gner l'Irak. Le secrétaire général
venait de la rappeler à ses côtés à New York, la nommant secrétaire
adjointe des Nations unies.
Jean-Sélim
Kanaan, je le considérais comme un fils. Un vrai jeune homme du monde, trois
nationalités, un seul dévouement. Un mélange de juvénilité et de grandeur.
Parlement européen, Harvard, Bosnie, Kosovo : volontaire partout et dans les
pires endroits, il avait raconté ses déceptions et ses espoirs dans un livre
récent (Ma guerre contre l'indifférence, Robert Laffont, 2002). Il venait
d'épouser Laura, elle aussi une téméraire du Kosovo, qui avait administré
seule une des municipalités les plus difficiles et les plus dangereuses. Leur
fils, Mati-Sélim, a tout juste trois semaines. Il faudra beaucoup lui dire, à
ce garçon, combien son père était gentil et brave.
Fiona
Watson, Ecossaise, brillante politologue, s'était engagée à l'Organisation
pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) pour organiser les
premières élections libres au Kosovo. Elle y devint ma conseillère politique
avant de rejoindre à New York le bureau des missions de paix et de se porter
volontaire pour Bagdad. Qui a tué nos amis ? Des enquêteurs patentés
chercheront. Peut-être ne trouveront-ils pas la signature précise de cette
attaque avant que d'autres bombes, d'autres voitures piégées, des
attentats-suicides semblables n'étendent leurs ravages.
Nous
savons déjà que les responsables, qu'ils viennent d'Al-Qaida, d'Al-Ansar, des
héritiers de Saddam, fondent les nationalités et les idéologies dans une
même haine. Intolérance, fanatisme et extrémisme religieux se conjuguent et
tirent profit des graves erreurs d'appréciation et de l'impréparation des
conseillers de M. Bush. Les missions de paix ne s'improvisent pas : elles ont
leur pédagogie, et leurs apprentissages. Qui a tué nos amis ? L'intolérance,
et le goût inaltérable de la dictature.
Que
visent-ils, ces fanatiques ? Qui viseront-ils désormais ? La succession des
crimes porte la marque de fabrique des intolérants pathologiques. Certains
ont-ils naïvement pensé que les meurtres ne viseraient que des Américains ? A
l'ambassade de Jordanie, on a assassiné les tenants d'un islam de raison,
respectable et respecté. A l'ONU, nos amis morts Sergio, Nadia, Jean-Sélim,
Fiona, représentaient une communauté de pensée rebutée par le simplisme
violent d'une partie de l'administration américaine. Ils voulaient donner aux
Irakiens les clés de leur maison devenue démocratique.
Quant
à nous, comme trop souvent drapés dans nos certitudes, ne nous croyons pas
protégés contre la barbarie. La tiédeur des Européens à maintenir leurs
alliances avec les Américains et les Britanniques ne les protège pas. Ceux qui
le pensent commettent une redoutable erreur d'analyse. Bientôt, les Américains
ne seront plus les seules cibles des fanatiques, mais tous les Occidentaux, tous
les démocrates, tous les croyants trop modérés, et d'abord les femmes.
Tous
ceux-là qui seront visés réagiront-ils avant qu'il ne soit trop tard ? J'ai
conscience, en écrivant cela que tous les gens raisonnables, tous les hommes et
les femmes de religion, de foi et de tendresse savent que je n'attaque pas leur
croyance. Mais le fanatisme s'en chargera.
A
Bagdad, c'est la communauté internationale que l'on a voulu assassiner.
Que
peut-on faire maintenant ?
Continuer
à tout prix la lourde tâche à laquelle nos amis s'étaient attelés.
S'obstiner à arrêter les assassins, à désarmer les affidés du dictateur
Saddam Hussein dont on ne sait plus s'il a seulement tué 500 000 ou près de 4
millions d'Irakiens comme cela se dit à Bagdad.
Nous
devons poursuivre la trace de nos valeureux amis, et donner par des élections
le pouvoir aux Irakiens. A cette fin, il est urgent d'élargir le mandat des
Nations unies en leur donnant la mission et les moyens de reconstruction et de
démocratisation de l'Irak. Si une résolution précise est enfin votée, alors
un mandat clair sera fourni à la communauté internationale qu'il nous
conviendra de remplir en coordination avec le Conseil provisoire irakien. Avec
des soldats pour les tâches militaires, des policiers pour l'indispensable
sécurité et la tranquillité des familles, des techniciens pour rétablir
l'électricité, la distribution d'essence, l'essentiel de la vie quotidienne,
des volontaires civils pour la mise en place des partis politiques et la
préparation des élections...
La
France, compte tenu de ses positions antérieures, se montrerait bien inspirée
en prenant l'initiative de cet indispensable élan collectif. Nos ennemis ne
sont pas les Américains, mais bien le terrorisme. Encore faut-il que les
Américains comprennent que c'est aussi leur intérêt. Sinon, nous dirons
bientôt que Beyrouth n'était rien à côté de Bagdad.
Adieu
Sergio, Nadia, Fiona, Jean-Sélim et les autres, qui nous représentiez si bien.
Vous êtes tombés au champ de bataille en soldats de la paix. Un morceau de mon
cœur repose à vos côtés. Un lambeau des dernières innocences humanitaires,
un peu de l'espoir de l'humanisme vont être portés en terre avec vous.
par Bernard Kouchner
texte
reproduit avec l'aimable autorisation de notre bonne conscience
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qu'est-ce qu'on peut lire après ça ? "Comme
en 40" par Maurice G. Dantec <<
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