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:// Peut-on tout
montrer à la télévision ?
Par
Patrick Le Lay, PDG de TF1
A l'occasion du lancement par
TF1 de Nice People, nous avons tenu à exhumer cet infâme papier, publié dans Le Monde
du 11 mai 2001, soit quelques jours après la première diffusion de Loft
Story par M6. Le Lay
s'émouvait à l'époque des dérives de
la "télé-poubelle"...
"J'ai toujours refusé, en tant que président de
TF 1, de porter un jugement sur les programmes de nos concurrents. Cependant,
le vacarme provoqué par la diffusion de « Loft Story » par M 6 m'oblige,
pour des raisons déontologiques, morales et politiques à faire entendre
sereinement la voix de TF 1 dans la cacophonie ambiante.
TF 1, première chaîne française, a refusé
à plusieurs reprises les propositions du groupe de production Endemol de
diffuser sur son antenne « Loft Story », version française du programme néerlandais
« Big Brother ». Ce choix éthique était d'ailleurs partagé par les
dirigeants de M 6, au point que Jean Drucker, président du conseil de
surveillance, et Nicolas de Tavernost, président du directoire, avaient
souhaité me rencontrer en présence d'Etienne Mougeotte, vice-président de
TF 1, en mon bureau au siège de TF 1, au début de cette année, pour évoquer
les problèmes posés par ce type de programme. Au cours de cette réunion,
engagement avait été pris entre M 6 et TF 1 de ne pas diffuser sur nos
antennes respectives une émission du type « Big Brother », c'est-à-dire un
programme fondé sur l'enfermement pendant une longue période d'hommes et de
femmes vivant vingt-quatre heures sur vingt-quatre sous l'oeil de caméras
faisant fi de toute intimité. Nous voulions, grâce à cet accord entre les
deux grands réseaux de télévision privée, faire obstacle à l'intrusion en
France de la télé-poubelle. Les dirigeants de M 6 ont manqué à cet
engagement sur l'honneur, pris d'un commun accord.
La question centrale n'est pas de savoir si,
pendant les dix semaines de diffusion de « Loft Story », M 6 va pouvoir «
jouer dans la cour des grands ».
Une chaîne de télévision, c'est huit mille
heures de programmes par an, et ce n'est pas avec un coup, si racoleur
soit-il, qu'on peut, sur la longue période, concurrencer des programmes aussi
attrayants et fédérateurs que « Julie Lescaut », « Les Misérables », «
Ushuaïa », l'équipe de France de football, les grands journaux de 13 heures
et de 20 heures, et combien d'autres. La question est de savoir pourquoi ce
changement est survenu et de réfléchir à ses conséquences pour le contenu
et la réglementation de la télévision dans notre pays.
M 6 dispose pour diffuser son programme, au même
titre que TF1, France 2, France 3, La Cinq-Arte et Canal+, d'un réseau
hertzien de fréquences, bien domanial rare accordé par le CSA pour une durée
limitée à des sociétés dûment identifiées et aux actionnaires connus.
Ces programmes sont encadrés d'un corpus de lois et de décrets extrêmement
complexe, résultat de la volonté de la France d'affirmer son exception
culturelle au sein de l'Europe en matière audiovisuelle.
L'entrée fracassante de M 6 dans la «
trash-télé » coïncide avec l'arrivée de RTL Group, filiale du groupe
allemand Bertelsmann, dans l'actionnariat de M 6 et la déclaration du président
de Bertelsmann, Thomas Middelhoff, affichant sa volonté de prendre 100 % du
capital de M 6, en contradiction flagrante avec la loi française sur
l'audiovisuel. Cette entrée de RTL Group dans le capital de M 6 est une
modification fondamentale par rapport à l'actionnariat historique de la chaîne.
La CNCL avait en effet attribué
l'autorisation d'émettre à un groupe d'actionnaires dominé à égalité par
la Lyonnaise des eaux et par la CLT, propriété d'Albert Frère. La vente à
Bertelsmann, en février dernier, par l'homme d'affaires belge de RTL a
totalement rompu ce subtil équilibre. Aujourd'hui, M 6 a théoriquement deux
actionnaires de poids égal, Suez et RTL Group, filiale de Bertelsmann.
En vérité, RTL-Bertelsmann a pris le contrôle
de fait de la ligne éditoriale de M6. Le président de Suez, interrogé par
un de ses actionnaires sur le fait de savoir si la diffusion de « Loft Story
» par sa filiale M 6 était compatible avec les valeurs de son groupe, au
cours de l'assemblée générale de Suez le 4 mai, lui a répondu que Suez
n'avait aucune responsabilité dans le contenu des programmes de M 6.
C'est donc maintenant RTL Group qui détermine
les choix stratégiques de programmation de M 6, au même titre que ceux des
autres chaînes qu'elle contrôle en Europe, comme c'est du reste l'usage dans
toutes les multinationales.
Cette situation nouvelle est en contradiction
avec l'exigence formulée par la ministre de la communication Catherine Tasca
et le CSA que l'équilibre des votes soit rigoureusement respecté entre les
deux actionnaires Suez et RTL chaque fois qu'une décision importante serait
prise concernant M 6. Dans l'esprit du ministre et du CSA, il ne s'agissait évidemment
pas seulement de la gestion de M 6, mais aussi et d'abord des principes qui
fondent la programmation de cette chaîne.
La diffusion de « Loft Story » sur M 6 pose
un double problème, éthique et juridique. L'origine et la finalité du système,
commun à tous les pays où a été diffusé « Big Brother », sont la
diffusion de la chaîne en clair - en l'occurrence M 6. Elle propose à une
heure de grande écoute rassemblant notamment des jeunes enfants et des
adolescents, un programme fondé sur les aventures sexuelles d'un groupe de
jeunes gens enfermés pendant soixante-dix jours avec des caméras qui les
poursuivent jusque sous la douche.
Le premier relais est constitué par la
diffusion vingt-quatre heures sur vingt-quatre d'une chaîne payante sur TPS,
avec des images beaucoup plus sulfureuses que celles de M 6. En tant que président
de TPS, j'étais opposé à la diffusion du programme « La vie dans le loft
». Des dispositions propres au fonctionnement de TPS imposent la présence à
mes côtés d'un directeur général, désigné par le Groupe Suez, qui a pris
la responsabilité de signer le contrat. Je ne me suis pas opposé à cette
signature, n'étant pas en mesure de porter un jugement définitif sur un
programme que je ne connaissais pas. A la vue de la diffusion, j'ai effectué
par écrit les protestations utiles et j'ai décidé de réunir un conseil
d'administration extraordinaire pour examiner avec les administrateurs les
dangers que « La vie du loft » fait courir à l'image de TPS.
Le deuxième relais est l'utilisation en
sous-main d'Internet : des fuites organisées vers des sites « pirates » des
séquences les plus « chaudes » non diffusées par M 6 ou TPS augmentent, grâce
à des images pornographiques, la résonance du programme.
Enfin, le troisième relais consiste en une
promotion orchestrée par les différentes stations de radio du groupe RTL,
voire par des producteurs de télévision en apparence indépendants. On a
ainsi pu découvrir dans l'émission « On ne peut pas plaire à tout le monde
», diffusée le 4 mai sur France 3, Marc-Olivier Fogiel faisant une promotion
tapageuse de « Loft Story », ce qui s'explique difficilement, sauf si l'on
sait que la société de cet animateur est tout simplement filiale d'Endemol,
productrice de « Loft Story ».
Peut-on tout montrer à la télévision ?
Comme deux Français sur trois, à TF 1 nous répondons non. Une grande chaîne
gratuite, disponible en clair pour l'ensemble des Français, y compris les
plus jeunes d'entre eux, a des règles éthiques et déontologiques à
observer. TF 1 s'est forgée les siennes au fil de son presque demi-siècle
d'existence, dont quatorze ans comme chaîne privatisée au cours desquels
beaucoup de travail et quelques erreurs nous ont permis de baliser notre
chemin. La transgression par M 6 d'une règle observée jusqu'à présent par
tous les diffuseurs privés ou publics de ne pas toucher à la télé-poubelle
est une très forte interpellation.
Aux responsables d'associations familiales de
décider si « Loft Story » et ses sous-produits pornographiques mettent en
cause la protection de l'enfance.
Aux défenseurs de la personne et de la
dignité humaine de s'interroger sur la situation psychique et juridique des
jeunes participants à « Loft Story ».
Au CSA de dire si une chaîne généraliste
en clair peut diffuser à une heure où une majorité d'enfants regardent la télévision,
un programme incitant des jeunes gens à former un couple temporaire par appât
du gain.
Aux responsables politiques de réfléchir à
la mainmise d'un groupe étranger, fût-il européen, sur un grand réseau de
télévision, et cela à un moment où il est question d'attribuer un grand
nombre de fréquences en mode numérique terrestre. Cette évolution est-elle
compatible avec la sauvegarde de l'exception culturelle française ?
Quant à moi, je maintiendrai le cap fixé
par Francis Bouygues en 1987 : faire que TF 1 reste la chaîne préférée des
Français, s'adressant à tous dans le respect de leurs convictions, de leurs
croyances et de leur dignité."
Patrick Le
Laid
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