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Servitude de Libération
Par
Laurent James,
19 juin 2005
J’étais en train de cracher sur les lauriers-roses
et les brins de lavande qui encombrent la tombe d’Albert Camus, lorsque j’appris
la libération de Florence Aubenas.
Je quittai aussitôt Lourmarin en
pleurant des larmes de haine. Ainsi, toutes ces campagnes leucotomisantes à la
gloire de la journaliste de Libération semblaient avoir porté leurs
fruits : banderoles païennes au cœur des plus grandes villes de France, décompte
minimaliste des jours de captivité au journal télévisé, interventions
« d’écrivains » dans les quotidiens nationaux et régionaux (permettant à
quelques insoutenables croulures comme Luc Lang de dérouler leurs pathétiques
prosodies poisseuses à la gloire du « mouvement du monde »),… Même le phare du
Planier a été souillé des célèbres photos totémiques, juxtaposant les visages
pâles (a-t-on déjà vu un Arabe aussi livide que Hussein Hanoun?) au-dessus des
abysses liquides fouettant l’île minérale avec ardeur / mon Dieu, ces pixels
arrogants de bêtise livide en vigie sur l’envers de la Terre, son derme bleu
reflet du ciel mosaïque… Voir ces symboles du combat des lâches transparaître
sur les méduses, souiller la peau des rochers génésiaques, quelle tristesse
infinie…
Je suis comme tout le monde, comme n’importe quel
mec normal de moins de quarante ans vivant en Occident, pour la mort physique de
tous les journalistes, concrète, réelle, agonisante, sanglante, les passer au
fil de l’épée, leur trancher la gorge gargouillante de sang mauvais, leur
exploser le palpitant à la dynamite, leur cabosser le crâne à coups de marteau
en fonte, leur scier la nuque à la scie à métaux,... Qu’on me trouve un autre
moyen d’en finir avec la ‘société du spectacle’ et je suis preneur ; mais
personne trouvera, c’est strictement impossible, tout a déjà été analysé dans
les moindres recoins, c’est ainsi.
Tout de même, il suffit de
regarder, d’un petit peu près, telle belle gueule de journaliste bien typique,
homme ou femme, de caractère, pour être à jamais… Ces yeux qui épient, toujours
faux à en blêmir… ce sourire coincé… ces babines qui relèvent : la hyène… Et
puis tout d’un coup ce regard qui se laisse aller, lourd, plombé, abruti… le
sang du faux écrivain qui passe… Ces commissures naso-labiales toujours
inquiètes… flexueuses, ravinées, remontantes, défensives, creusées de haine et
de dégoût… pour vous !… pour vous l’abject animal de la race ennemie, maudite, à
détruire… Cela devrait vous faire hurler… tressaillir, s’il vous restait au fond
des veines le moindre soupçon d’instinct, s’il vous passait autre chose dans la
viande et la tête, qu’une tiède pâle rhétorique, farcie de fifines ruselettes,
le petit suint tout gris des formules ronronnées…
Alors dites, pour une fois que des mecs font le
boulot à votre place… Vous allez pas vous déguiser derechef en irréductible
gaulois, faire la fine bouche en remuant le verre de vin devant le luminaire
tout en affichant une grimace d’œnologue déçu… C’est comme avec les Corses :
tout le monde connaît parfaitement les nuisances que Paris provoque dans les
régions françaises, tout le monde discute chaque jour de l’incompétence haineuse
de ce lourd cafard qu’est la capitale de notre pays centralisé comme un trognon
de pomme tout sec, et il suffit qu’une poignée de gaillards prenne le discours
au sérieux, relève enfin les manches pour attaquer le truc à la racine, et le
bavardeux s’écarte soudain de la conversation, tout penaud de découvrir qu’il
existe des gens qui ne parlent pas pour ne rien dire, juste pour passer le temps
avant de retourner au turbin…
Vous souvenez-vous de ce qu’a
déclaré Florence Aubenas à 19h35 ce dimanche 12 juin, devant les micros et
caméras à l’affût de sa légendaire décontraction ? « La télé, ça remonte le
moral. Voilà pourquoi, ce soir, je suis si heureuse : il y a tant de télés ! ».
Quelques minutes après, Serge July s’approchait d’elle pour lui décocher un
bisou sur la joue droite. La libération de la petite de Libération,
quelle aubaine pour le Gauchiste numéro 1 de France ! La grande affaire de sa
pré-retraite, la redorure du blason merdeux, transformant d’un coup le bourgeois
ventripotent pour plateaux télé Ockrent en combattant hardi de tous les
fascismes, le patron responsable qui va lui-même chercher son employée à la
prison de Miniville où le gendarme l’avait enfermée par erreur avec son
chauffeur Oui-Oui ! De retour au village, tout le monde fait la fête au barbu
mou et à sa favorite. Pour marquer l’événement, et pour la première fois de sa
longue histoire de quotidien de toutes les défaites françaises, Libé va
même afficher sa une sans aucun jeu de mots : MERCI, tout ‘simplement’ ! Il faut
savoir retrouver son sérieux quand on est directement atteint dans le gras du
bide, n’est-ce pas ? Les calembours haineux, on les réserve aux autres, ça
suffit bien comme ça.
Une fois la cérémonie terminée, le grand écrivain
Christian Chesnot finira par avouer: « Lorsque Florence est descendue de
l’avion, j’ai eu un petit peu le cœur qui s’est mis à battre plus fort ». Pauvre
vase visqueux vomitif, j’espère vraiment que toi et ton pote Malbrunot vous irez
le plus loin possible avec votre bouquin, que vous l’adaptiez en reportage chez
Charles Villeneuve et puis en film avec Daniel Auteuil et Philippe Torreton pour
vous incarner, histoire que tout le monde finisse bien par comprendre quel est
votre véritable fond, ce qui constitue intimement le cœur pourri d’un
journaliste : l’indécence permanente, la volonté de s’afficher comme le
modèle-type de l’héroïsme, l’orgueil exigu du travail presque fait, la
susceptibilité à fleur de peau, l’infinie laideur psoriasique du cerveau
squameux jusqu’à la lie…
Nous sommes tous otages du
journalisme. Cette corporation est née vers le milieu du dix-neuvième siècle, en
même temps que la démocratie moderne et le capitalisme : c’est très loin d’être
un hasard. Leur pouvoir est bien plus puissant que ceux de la finance, de la
politique ou de l’armée : il est essentiellement métaphysique, iconique,
satanique. Il est décrit dans le détail au chapitre IX.20-25 de la Genèse :
parmi les trois fils de Noé, l’un d’eux fut maudit car lorsqu’il surprit son
père enivré et nu dans sa tente, il en informa ses deux frères au lieu d’agir
directement sur la réalité en le recouvrant d’un manteau. Il est impossible de
trouver une condamnation plus ancienne du média informatif, car nous sommes à
l’aube de l’humanité. Sem et Japhet sont bénis par Noé, et sommés de mettre Cham
(comme caméra) en esclavage, introduisant ainsi la plus saine des
discriminations raciales dans l’organisation sociale : celui qui désire informer
ses frères de leurs faits et gestes, les parasiter de son œil-de-bœuf
vert-de-grisé par une anémie congénitale, doit être impitoyablement traité comme
une merde.
Chaque fois qu’un journaliste revient vivant de sa
mission, c’est un peu plus de liberté qui est perdue en ce monde. J’apprends que
la journaliste de L'Humanité Anne-Sophie Le Mauff, à qui l'ambassadeur de
France à Bagdad a une nouvelle fois réclamé qu'elle quitte l'Irak, a expliqué
qu'elle pouvait "difficilement" partir : cette connasse se croit sans doute
indispensable au « mouvement du monde », absolument nécessaire à la giration spiraloïde du Grand Tout. Il paraît que les ravisseurs avaient revêtu Florence
Aubenas d’un jogging sur lequel se trouvait la mention « Titanic ». Quelle
grandiose trouvaille, quel humour souverain, quelle démarche bellement
discursive ! J’espère sincèrement que lorsque Anne-Sophie Le Mauff se fera
kidnapper par des sunnites en pleine forme, ils lui imprimeront au fer rouge sur
le dos la phrase suivante : « JE ME CROYAIS INSUBMERSIBLE. EN ME FAISANT
EGORGER SUR INTERNET, JE VOUS RENDS LA LIBERTE ». |