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quoi ça sert les étoiles
par
Guillaume Dustan, mai 2001
C'est assez marrant le nombre de gens qui vous disent que la première fois qu'ils ont vu Ziggy
Stardust, ils ont eu le choc de leur vie, enfin en tout cas ma
génération.
Moi aussi je me souviens très bien, je l'ai vu chez ma voisine,
le poster avec Ziggy Stardust (and the spiders from Mars), c'était à la fois
terrifiant et fascinant, le sol a brûlé sous mes pieds, comment pouvait-on
imaginer qu'un être humain puisse avoir cette gueule-là?
À l'époque je
n'avais pas encore compris que c'était ça, la politique. Comment les
politiques l'ont toujours pas compris, ça, ça m'échappe, mais cette nuit j'ai
eu une illumination et une insomnie comme quoi de toutes façons ils l'avaient
dans le cul et ils allaient mourir et nous, les moins de trente-cinq ans, on
prendrait le pouvoir. Et nous on fera ce qu'ils ont pas fait, c'est-à-dire
changer le monde, voilà. On les déteste. En fait, la différence entre la
génération des soixante-huitards et nous, c'est que leurs références restent
en majorité littéraires et bien élevées, et liée à toute cette
construction de la société sur la littérature au sens indiqué par Sloterdijk
dans sa conférence à scandale cette année, alors que ma génération à moi,
elle est au moins autant fondée sur des codes culturels rock'n'roll et pop et
disco et sur bouger les hanches pas comme il faut, mettre les pieds sur la table
et danser avec la tête..Total dancefloor, 100% good vibes.
Le 19` siècle,
immense backlash contre 1789-93, comme les années 80-90 ont été celui contre
les sixties et 68. C'est fascinant, la manière dont Mitterrand and co a
asphyxié toute la génération rock'n'roll, ils avaient pris trois acides, ça
suffisait pas pour refuser de troquer le pattes d'éph pour le costard. À
partir de 75-79, la gauche, la seule, la vraie, c'est les punks et les
post-punks, c'est la new wave, c'est les mecs qui mettent des costards sixties,
des costards d'art pour faire la guerre aux mecs en costards standard, c'est les branchés, les gens qui font de la politique la nuit puisque la politique
le jour est morte, puisque la gauche mondiale va dire que l'usine c'est bien,
que le capitalisme c'est bien, que le paternalisme c'est bien...
La gauche
conservatrice des années 80-90 est tout entière bâtie sur le reniement de
l'élan libertaire des années 60-70. Notamment en ce qui concerne les drogues,
clef de voûte du mouvement de libération, en tant qu'elles permettent le
désencodage, le déprogrammage, du corps, et de l'esprit. Tant que la gauche ne
légalise pas les drogues, toutes les drogues, il n'y a pas de gauche. II y a un
parti autoritaire, fondé sur un culte d'État de l'Art, un mouvement de masse
à base de grandes expositions et de blabla "d'avant-garde" et qui
fait une croix sur le sexe, la drogue, le look, la musique, le corps, encore,
oui, bref l'ensemble du mouvement individualiste qui l'a porté au pouvoir.
Donc, ce qui s'est passé avec la génération de 68, c'est un mouvement de
haine, terrible, ou de peur, peut-être, en tout cas de jeunophobie et de
modernophobie, mais c'est assez normal. Je veux dire, être contre la drogue
quand on est trop vieux pour en prendre, c'est pas difficile, hein, moi, ça y
est, j'ai trente-cinq ans, j'ai quasiment arrêté. J'encaisse plus comme avant,
ça me fatigue trop. Et puis bon, j'ai fait le tour aussi, j'ai compris. Bon,
ça, ça sera valable à n'importe quelle époque, la drogue, c'est fait pour
les jeunes. Mais comme c'est les vieux qui ont le pouvoir, c'est eux qui ont le
pouvoir de permettre aux jeunes d'en prendre ou pas. Et comme les vieux n'aiment
pas les jeunes, parce qu'ils les envient, bon, ben, ils les cassent. C'est pas
très classe, mais c'est comme ça. Ils jouent sur la peur, aussi. Si vous leur
demandez, la plupart des gens vous diront qu'ils ne prennent pas d'ecstasy parce
qu'ils ont peur, pas de coke parce qu'ils ont peur, pas d'héro parce qu'ils ont peur, en fait ils ont peur de tout, un
peu, on dirait. Ils prennent rien parce qu'ils ont peur, ils trompent pas leur
femme parce qu'ils ont peur, ils baisent pas avec des mecs parce qu'ils ont
peur. Ils font rien parce qu'ils ont peur, voilà.
II faut dire qu'on les a
dressés sévèrement depuis tout petits, à faire ce qu'on leur dit de faire.
Alors on peut jouer là-dessus, ça s'appelle l'esclavage, ça s'appelle la
servitude. Allez voir Matrix, comme dit Sophie Marceau. C'est ça qui est
terrible avec les adultes, c'est de voir à quel point c'est des enfants qui ont
arrêté. Arrêté de dessiner, arrêté d'écrire, arrêté de chanter,
arrêté de jouer, arrêté de regarder, arrêté d'associer, arrêté tout...
Le problème, c'est la famille. L'organisation sociale fondée sur la famille. Le mariage. Au lieu de
l'individu. Et l'hétérosexualité comme régime politique, comme dit Monique
Wittig.
Bon, un peu d'histoire. Dans l'ancienne société, la société de
castes, fondée sur la naissance, la société aristocratique, féodale, royale,
etc. il y avait, quoi? 98% de paysans. Une bourgeoisie minime. Une aristocratie
double, guerrière, liée au corps, et civile, de robe, de parole, les scribes
nécessaires pour faire marcher une petite machine d'État, et qui, bon, sont
coupables de l'univers ignoble dans lequel nous nous trouvons, puisque ce sont
eux qui ont fait prévaloir le discours sur le réel, l'esprit sur le corps,
etc.
L'ancien régime était un cauchemar, mais c'était un cauchemar physique.
Après ça, c'est le 19e siècle, construit sur l'utilisation de ce qu'on va
appeler la classe ouvrière, c'est vraiment le siècle de l'immoralité, de
l'homme (vu comme) moyen et pas fin. Et les moyens, on les met
puisque l'Occident se recouvre d'usines et de cités ouvrières où tout est
fliqué, moralisé, administré. Bon.
Dans ces conditions, le nazisme et les
années 50 peuvent et doivent être analysés comme le double aboutissement du
rêve de civilisation de la bourgeoisie chrétienne européenne. Dans le
nazisme, il s'agit d'un côté, de maintenir la masse dans l'ignorance, puisque
telle est la condition du pouvoir sur elle, et de l'autre, de créer une
sur-classe, sur-humaine. Alors ça, évidemment la bourgeoisie du 19` siècle ne
s'y était pas tellement collée, vu qu'elle avait préféré cultiver son gros
bide que de créer une surhumanité sportive, sauf en ce qui concerne la
bourgeoisie anglaise, mais la bourgeoisie anglaise a des liens très
particuliers avec l'aristocratie qui lui a légué une culture de la guerre
remodelée sous forme de culture du sport.
Bon, bref, on s'en fout. Tout ça
pour dire que, bon, les années 50, c'est aussi le nazisme, c'est un ordre
policier et totalitaire, un ordre moral, c'est-à-dire que tout le monde est
bien sage, à l'école, à l'usine, au bureau, à la messe, le dimanche, et que
rien, rien ne bouge. Les fous, on les enferme, et comme ça, on n'a pas de
problème.
Guillaume Dustan
extrait de "Génie
Divin", 2001
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