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Les peurs d'Eva Joly
Les
"bonnes feuilles", publiées par Le Monde
le 15 juin 2003
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Voir aussi l'interview: Eva
Joly is back
Dans un livre, "Est-ce dans ce monde-là
que nous voulons vivre ?", à paraître le 19 juin aux Editions des
Arènes, dont "Le Monde" publie les bonnes feuilles, la juge Eva Joly
raconte l'instruction du dossier Elf. Des années où l'effroi est venu
s'immiscer dans sa vie, à force de menaces et d'intimidations.
Dans les derniers mois du
dossier Elf, ma résistance ne tenait plus qu'à un fil. Si elle n'a pas
lâché, si je suis sortie sauve d'une instruction sous haute tension que j'ai
pu mener jusqu'à son terme, je n'en suis pas quitte pour autant. Ce que j'ai vu
et compris me donne des responsabilités vis-à-vis de mes contemporains. (...)
Les hommes du pétrole baignent dans un monde
où les usages ne sont pas tout à fait les nôtres. Ainsi, cet ancien directeur
de raffinerie, salarié d'Elf, qui a longtemps travaillé dans des zones
hostiles, au caractère bien trempé, solide comme un roc. Un jour, il me parle
incidemment d'une lettre confiée à son avocat plusieurs mois avant le début
de l'instruction, dans laquelle il explique que, s'il lui arrive un jour un
accident, ce sera un assassinat. Je lis la lettre : elle désigne ses propres
dirigeants comme les commanditaires potentiels.
Voilà comment ces hommes
vivent. (...)
Un soir, après l'audition d'un ingénieur
d'Elf, je me rends compte que les nuages se sont accumulés au-dessus de ma
tête. Durant sa carrière, cet homme a résisté à ses supérieurs et refusé
d'exécuter des ordres qui lui paraissaient illégitimes. Il en a accepté les
conséquences, inévitables dans son univers : avertissements anonymes, rumeurs
de déstabilisation, menaces de mort directes. L'audition se termine. Je reste
seule quelques instants. Comme pour m'occuper les mains, songeuse, je rassemble
des papiers épars sur mon bureau. Soudain, mon témoin frappe de nouveau à la
porte. J'esquisse un geste de surprise. Aussitôt, un index sur la bouche, il me
fait signe de ne pas réagir. Il prend un papier sur mon bureau et griffonne :
"Attention ! J'ai identifié des gens d'Elf sur le trottoir."
Un regard de quelques secondes,
puis il repart. Je comprends au quart de tour ce qui se passe. Cet homme
connaît la musique. Il n'est pas devenu cadre dirigeant en se contentant de
traverser, chaque matin, le pont de Neuilly vers la tour Elf de la Défense en
sifflotant. Il connaît le dessous des cartes. Il sait ce qu'il fait. Par son
geste, je comprends qu'il m'indique que mon bureau n'est pas sûr. Et que mon
travail est sans doute sous surveillance. (...)
Avec ce petit papier griffonné, je connais ma
première inquiétude. (...) Comparée à ce que j'ai vécu ensuite, la peur que
j'ai connue ce jour-là me paraît disproportionnée. Mais en la matière, il
n'y a pas d'échelle de Richter. Le trouble se constate, c'est tout. Le soir, la
tête collée à la vitre du train de banlieue qui me ramène chez moi, les
événements s'entrechoquent. Je fais la part des choses, en remettant les
différentes pièces du puzzle à leur place. Et je prends la décision de
continuer à vivre comme avant, sans laisser la peur entrer dans ma vie.
Si j'avais été dominée par
mon trouble, j'aurais pu clore discrètement l'instruction, sans faire de vague.
Personne n'en aurait rien su. Quand je vois l'opprobre que j'ai dû affronter
ensuite, en plus d'avoir risqué ma vie, quand je mesure le prix qu'il nous a,
à tous, fallu payer, je me demande si le jeu en valait la chandelle. Mais
"j'aurais pu", "j'aurais dû" sont des expressions que je
n'aime pas. Le français est une langue qui joue avec l'incertitude des
sentiments. Il cultive le conditionnel ou le futur antérieur, ces subtilités
nationales. Je suis plus prosaïque, plus concrète, plus norvégienne au fond.
Il n'est pas question de me laisser intimider. J'étais un souci ? Je deviens un
danger. (...)
Un matin, en arrivant au travail, je trouve un
petit bristol vert. Il est coincé dans l'enveloppe en plastique transparente
collée sur la porte de mon bureau 126, dans laquelle on glisse habituellement
un carton d'avertissement afin d'éviter toute visite intempestive dans le
cabinet d'instruction lors des interrogatoires. Mais le bristol n'est pas
réglementaire. Je déchiffre une liste de noms griffonnée au crayon dont je ne
connais que le premier : celui du juge Renaud (un des fondateurs du Syndicat de
la magistrature, il a été exécuté en pleine rue par une équipe de trois
tueurs, dans la nuit du 2 au 3 juillet 1975). J'arrive en seconde position. Les
autres noms, m'apprendra-t-on ensuite, sont ceux de magistrats français tués
depuis la guerre. Tous sont barrés sauf le mien. (...)
Un soir - il fait très chaud
-, un homme me suit depuis le quai de la gare. Il est large d'épaules. Ce n'est
pas un de ces paumés que l'on rencontre parfois dans les trains de banlieue et
qui vous approchent d'un peu trop près. Il ressemble plutôt à un sportif de
haut niveau. Il me fixe durement. Pour la première fois, j'ai vraiment peur.
Arrivée à ma station. Je descends. Lui aussi. Je presse le pas. Il allonge le
sien, puis me laisse brutalement prendre du champ.
Les jours suivants, des habitants de mon
village nous font part d'un étrange va-et-vient de voitures. Plusieurs
correspondants appellent à mon domicile et raccrochent immédiatement.
L'engrenage du soupçon est inéluctable. (...) Le 5 juin 1996, des voisins
m'alertent : trois véhicules se sont relayés devant notre domicile, restant
plusieurs heures à l'arrêt comme si leurs occupants attendaient quelque chose.
Par sécurité, je fais vérifier le numéro d'immatriculation d'un des
véhicules que la femme de ménage a noté. Le 11 juin, une autre voiture rôde
ostensiblement devant notre maison, passant et repassant au ralenti en un ballet
régulier pendant plusieurs heures. Un familier peut noter son numéro
d'immatriculation et son modèle. Je le transmets à la gendarmerie, qui me fait
remarquer que les deux numéros sont identiques : celui relevé le 5 juin et
celui du matin. Les deux véhicules, pourtant de couleurs distinctes,
circulaient avec la même plaque d'immatriculation, évidemment fausse.
Le même jour, le
procureur adjoint me convoque dans son bureau. Même s'il garde son élégance
habituelle et la maîtrise de son comportement, je m'aperçois que son œil noir
est plus brillant qu'à l'accoutumée et je perçois un léger tremblement dans
sa voix.

-
"Un ami de longue date a demandé à me voir. j'ai toute confiance en lui.
Il m'a averti que vous étiez en danger. En vrai danger. Imminent.

-
Est-ce que vous pouvez me dire qui c'est ?

-
A condition que vous juriez de ne jamais le répéter
- Je le jure."

Lorsque j'entends son nom,
je comprends que l'affaire est sérieuse. (...) Le procureur adjoint me suggère
de demander une protection policière. J'hésite. (...)
La protection durera six ans. Du jour au
lendemain, je suis privée de territoire intime. Je ne peux aller nulle part
sans une voiture et deux gardes du corps au minimum, parfois davantage dans les
périodes critiques. En quelques semaines, la carte complète de mes relations
est entre les mains de la police. Plus de rendez-vous dans des cafés. Plus de
lèche-vitrines pour le plaisir. Plus de secrets. Plus de respirations. Je vis
sous l'œil d'autrui.
Les premiers temps, la
protection est ultra-rapprochée, 24 heures sur 24. Les policiers posent leur
arme sur la table du salon, veillent dans la pièce attenante à ma chambre.
(...) Alors que, logiquement, l'institution devrait faire corps et protéger
l'une des siens, menacée dans sa tâche, au palais de justice ma situation
atypique provoque bruits de couloir et bruissements de cafards : "Vous avez
vu ce cinéma !" Personne ne prend la peine de réunir mes collègues pour
leur expliquer en quelques phrases le sens de cette contrainte. L'administration
est un corps indifférent à tout, sauf à sa propre tranquillité. Le fantasme
l'emporte sur la raison. Quoi ? Un juge de base transporté aux quatre coins de
Paris aux frais de l'Etat, qui se voit offrir deux cerbères qui le devancent
dans l'ascenseur ou dans son cabinet d'instruction ! (...) Paradoxalement, cette
protection devient un privilège aux yeux d'autrui ! J'apparais comme une
princesse avec deux valets. (...)
Au bout de quelques mois, je demanderai
d'ailleurs officiellement l'arrêt de cette surveillance. Cette demande sera
refusée. La direction de la police renforcera même quelque temps le dispositif
en doublant ses effectifs (de deux à quatre policiers) et en ajoutant une
escorte moto, avant de revenir plus tard au régime antérieur. J'affronte le
regard hostile de mes collègues du palais de justice, parce que je n'ai pas le
choix. Pas un mot de sympathie, pas un battement de cils de la part de
magistrats que je côtoie depuis des années. Dans les couloirs, on m'oppose
souvent une indifférence hautaine. Intérieurement, je suis blessée par cette
attitude. Mais je me rends compte que cette hostilité n'est pas dirigée contre
moi : elle est aussi une manière de refuser la réalité de l'affaire Elf.
(...)
Comme le danger peut venir de
partout, il nous rend méfiants face à toute intrusion extérieure. Je prends
l'habitude de remplir une sorte de carnet de bord, pour garder une trace de
l'enchaînement des faits. Nous ne parlons plus au téléphone que par
sous-entendus ou onomatopées qu'il faut décoder. Les heures qui encadrent
chaque audition importante s'écoulent sous haute tension, dans la crainte d'une
fuite ou d'une manipulation. Les intimidations ne s'estompent pas. Au lendemain
d'une perquisition dans les bureaux d'un avocat, le greffier trouve la lampe de
mon bureau renversée et dévissée et le cache-fil du téléphone
ostensiblement déboîté. Il s'agit de nous montrer qu'aucun sanctuaire
n'existe et que mon cabinet d'instruction est ouvert au premier passe muraille
venu. Plus tard, c'est la clé de mon appartement qui tourne dans le vide. La
serrure, une fois de plus, a été forcée. A chaque incident, j'ai l'impression
fugace d'être une proie entre les mains d'un rapace invisible. (...)
Au printemps 1998, un nouvel incident nous
permet de déterminer de manière certaine que nos lignes téléphoniques sont
manipulées. Un matin, le commissaire de la brigade financière nous alerte.
Depuis plusieurs heures, il essaie vainement de nous faxer un document urgent de
plusieurs pages. La communication se perd en route d'une manière qui lui semble
étrange. De fait, deux bureaux plus loin la télécopie passe sans encombre.
Nous commençons dès lors à
surveiller les humeurs du fax, qui met parfois plus d'un quart d'heure à
recevoir une télécopie. Lorsque nous changeons l'appareil de ligne
téléphonique, il se met à fonctionner correctement. Mais dans notre bureau il
a ses caprices et ses mystères. Nous appelons un technicien en renfort. Après
vérification, celui-ci nous assure que notre matériel est en parfait état, si
ce n'est "un problème d'interférences". Il ajoute sur son rapport
d'intervention : "Site sensible, faire vérifier la ligne."Notre
lettre d'incident au président du tribunal rencontre le même silence agacé
que les précédentes.
Le téléphone devient rapidement un mode de
communication sommaire, réduit aux échanges sans conséquences. Au lieu
d'être un allié, il encombre. Les moyens d'écoute sont aujourd'hui d'une
sophistication qui relègue les instruments de James Bond au rang d'antiquités
désuètes. Avec Laurence Vichnievsky, nous intégrons rapidement l'idée que
quelques hommes bien placés peuvent suivre nos travaux à ciel ouvert.
La preuve définitive nous en
est fournie en mars 1998, lors d'un interrogatoire d'André Tarallo. Soudain,
Laurence Vichnievsky fait irruption dans mon bureau et m'attire à l'extérieur
- ce qui n'arrive jamais au cours d'actes de procédure aussi importants. Elle
me conduit dans son cabinet et me passe, au téléphone, la présidente de la
chambre d'accusation. Un quart d'heure plus tôt, celle-ci a essayé de me
joindre. Mon téléphone n'a pas sonné, mais elle a eu la surprise...
d'entendre en direct l'audition du PDG d'Elf-Gabon.
Mon téléphone est devenu micro clandestin,
utilisable en composant simplement mon numéro interne. Je dresse un
procès-verbal d'incident à destination de mes supérieurs. Aussitôt, la
rumeur court les couloirs que je suis devenue paranoïaque ou mythomane... (...)
Ainsi en est-il parfois de nos journées : passer notre temps à prouver que
nous ne sommes pas folles, pendant que des violations aussi graves de la loi -
telles qu'enregistrer le contenu d'un interrogatoire ou placer un magistrat sur
écoute - ne mobilisent que nous-mêmes et ne troublent personne au sein de la
hiérarchie judiciaire. (...)
Lorsque, au palais de justice,
j'obtiens un verrou supplémentaire pour mon bureau, dérisoire digue de sable
face à la marée qui monte, nous décidons, avec mon greffier et l'assistante
qui nous épaule, de faire le ménage à tour de rôle. J'achète un aspirateur
et nous nous transformons, le soir, en homme et femmes de ménage pour éviter
les visites importunes sous couvert de nettoyage des locaux. Jusqu'au jour où
je découvre que, par négligence, un double de la clé du verrou pend
tranquillement sur le tableau, avec la petite étiquette de notre bureau, dans
un secrétariat ouvert à tout vent ! (...)
Un soir, je rencontre un avocat avec lequel
j'entretiens des rapports d'estime mutuelle. Nous prenons un verre dans un
café. Il me raconte les dernières nouvelles du palais, les combinazione,
l'arrogance des réseaux, les accords dérisoires et les grandes tractations qui
font son quotidien. J'écarquille les yeux. Il se met à rire de plus en plus
fort. "Mais c'est la France, Madame ! Vous avez voulu changer la France,
mais c'est impossible..."
Est-ce
dans ce monde-là que nous voulons vivre ?
Editions des Arènes, 330 pages. 19,90 euros.
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Voir aussi l'interview : Eva
Joly is back
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texte
reproduit avec l'aimable autorisation de notre bonne conscience.