:// Elf sous l'écran Total
Extraits
de Noir
Silence
(pp.371-395) de François-Xavier Verschave - les Arènes, 2000, 597 pages.
"Une goutte de pétrole vaut une
goutte de sang."
Georges Clémenceau
"Tout le monde sait que pour
obtenir le droit de chercher du pétrole, il faut payer en liquide."
Loïk Le Floch-Prigent, ancien PDG d'Elf,
entretien au Nouvel Observateur du 23/01/1997
"Les mœurs de cette industrie
n'ont rien à voir avec ce qui se pratique ailleurs. Les gens les plus
rigoristes devraient en être conscients quand ils vont faire leur plein"
Idem.
Plusieurs milliards du pillage des
rentes pétrolières africaines, passés par les comptes en Suisse, sont
désormais étalés sur la place publique. Des dizaines de milliards
n'affleurent encore que dans les lettres confidentielles. Un gros
distributeur, Alfred Sirven, a préféré s'enfuir. André Tarallo et
quelques autres moins connus, apparus dans les chapitres précédents à
Brazzaville ou Luanda, ont été mis en examen. D'importants
bénéficiaires de l'argent noir ne sont pas encore poursuivis. La
plupart ne le seront jamais, ou alors pour des broutilles. On sait
pourtant, grâce aux "confessions" de Loïk Le Floch-Prigent,
au travail des juges françaises Joly et Vichnievsky, à la curiosité
du magistrat genevois Paul Perraudin, aux investigations de quelques
journalistes, au rapport d'une mission d'information parlementaire, que
cet argent à une odeur de misère et de sang : c'est le fruit d'une
longue histoire de corruption, de putschs et de guerres civiles.
Lesquelles ne sont pas seulement subies, mais parfois provoquées,
armées, prolongées...
De l'histoire ancienne ? Elf,
privatisée, aurait renoncé aux relations incestueuses avec la classe
politique française ? Les exemples du Congo-Brazzaville, de l'Angola,
du Gabon, du Tchad, du Cameroun, montrent qu'on en est loin. L'arrivée
de Total, allié en Birmanie à une narcodictature dopée par le travail
forcé, n'est pas de nature à remettre en question les mœurs pétro-françafricaines.
Au contraire, peut-être. Le nouveau groupe, deux fois plus puissant,
pèsera d'autant plus sur les décideurs en tout genre. Et l'absorption
d'Elf pourrait permettre une formidable occultation : " La classe
politique française [...] a applaudi à l'assaut inamical de Total. Un
feuilleton de l'été inespéré avec une happy end assurée : l'ardoise
magique sur le "système politique" d'Elf, transformé avec la
bonne fée Total en un dossier judiciaire complexe s'atomisant, sur
plusieurs années, en petites affaires persos d'anciens responsables de
la compagnie... [...]
Si Total réussit son opération, il y
a peu de chances qu'elle conserve la mystérieuse - t si pratique ! -
Banque française intercontinentale (FIBA), la petite banque VIP d'Elf
et de la nomenklatura congolo-gabonaise par où transitent les
redevances pétrolières (et parfois les achats d'armes). [...] La
"dissolution" de FIBA par Total [...] pourrait alors
s'apparenter à celle de la Banque Rivaud par Vincent Bolloré, qui a
trouvé plus de 4,5 milliards de FF sous les jupes de la grand-mère,
mais aussi beaucoup de petits comptes persos des neveux du RPR ".
Il est impossible en ce chapitre de
traiter l'ensemble du dossier Elf et la Françafrique, tant il est
énorme et ramifié : le nom d'Elf est déjà apparu plus d'une centaine
de fois en cet ouvrage, dans la majorité des pays traités et la
plupart des domaines abordés. On comprend qu'il soit question de
dissoudre ce nom, ce qui ne changera pas la réalité. Elf est
consubstantielle à la Françafrique. Celle-ci, sans l'or noir, n'aurait
pas atteint un tel degré de puissance, d'arrogance, de hargne
lucrative. J'en ai montré les dégâts en maintes contrées africaines
- sauf au Nigeria, un cas à part . J'évoquerai ici, avant de parler de
Total, un aspect gravissime du fonctionnement d'Elf : son imbrication
croissante avec les circuits mafieux des ventes d'armes. Au cœur de la
corruption, débondée par le libre accès aux paradis fiscaux, ce
circuit mine les démocraties occidentales et tout spécialement la
nôtre .
Caisses noires
Nous consommons beaucoup de pétrole,
et ça brasse beaucoup d'argent. Mais la transformation du pétrole en
argent (liquide, bancaire ou virtuel) est moins simple qu'on ne
l'imagine. Elle passe par des sortes de boîtes noires, sur lesquelles
la mission d'information parlementaire Aubert-Brana-Blum a essayé d'en
savoir plus. Questionné sur le financement des achats d'armes par les
dollars du pétrole, le président congolais Pascal Lissouba, chassé
par Denis Sassou Nguesso, a levé un coin du voile :
" Le mécanisme de versement de la
redevance pétrolière est difficile à décrire. Les redevances sont
dues à des filiales d'Elf Aquitaine, Elf-Congo et Elf-Gabon [...]. Mais
le fonctionnement d'une autre société, Elf Trading qui effectue des
transactions reste obscur. Les fluctuations du dollar jouent sur le
montant de la redevance. [...] Qui gère le différentiel provoqué par
ces fluctuations portant sur des sommes considérables ? Qui peut
contrôler cela ? [...] Le Congo recevait des redevances d'exploitation
dont il était difficile de suivre le cheminement. Les sommes provenant
des marges de fluctuation pouvaient être élevées et suffisaient à
financer un mouvement de déstabilisation. Il pouvait donc s'agir d'une
sorte de pacte de corruption soutenant un complot ".
" Il y a plusieurs formes de
tricherie sur la rente pétrolière : on peut s'entendre avec les
pétroliers par des cheminements divers et multiples ; ils passent par
la FIBA. Autour de cette banque, il y a d'autres filières pour faire
passer les commissions dont les montants sont évalués en fonction d'un
processus difficilement décryptable ".
Cela, c'est pour l'exploitation
courante. S'y ajoutent des primes parfois colossales pour l'ouverture de
nouvelles zones d'exploration, comme au large de l'Angola. André
Tarallo, un spécialiste, s'en explique dans Le Monde :
" Dans le domaine pétrolier, on
parle de "bonus". Il y a des "bonus" officiels, qui
sont prévus par les contrats : la compagnie pétrolière qui convoite
un permis d'exploration s'engage, par exemple, à financer la
construction d'un hôpital, d'une école ou d'une route, ou alors à
verser une somme - qui peut atteindre des montants considérables si
l'intérêt de la zone convoitée le justifie. D'autres
"bonus" que l'on dit "parallèles" peuvent être
versés, eux, pour avoir une chance plus affirmée d'obtenir un permis.
Ces versements s'inscrivent dans une continuité, dans le cadre des
relations sur le long terme entre la compagnie et le pays considéré et
dans un climat de confiance avec les dirigeants de cet État. Une de mes
missions, au sein du groupe Elf, consistait à entretenir ces relations
et à être le garant de l'exécution des engagements pris ".
Le climat de confiance dont il s'agit
est extrêmement sélectif. Les citoyens ordinaires, français ou
africains, en sont exclus. Ils ne sont pas obligés de faire confiance
au manitou africain d'Elf et à son discours sédatif. Même les
sympathiques affectations à la construction d'un hôpital ou d'une
école sont "traitées" par de richissimes intermédiaires
comme Étienne Leandri, par ailleurs trafiquant d'armes . Quant aux
bonus parallèles, on a vu comment, dans un pays comme l'Angola, ils se
partageaient entre les achats d'armes, l'approvisionnement de l'armée,
et, quand même, les fortunes personnelles.
Mais, objecte aussitôt Elf, en quoi un
simple acheteur de pétrole serait-il responsable du mauvais usage du
prix payé ? On peut d'abord remarquer qu'il est inacceptable de
financer certains tortionnaires de l'humanité. Sous la pression de
l'opinion publique, Elf et ses consœurs devraient se poser de temps à
autre ce genre de cas de conscience. Elf ne le fait pas parce qu'elle a
été et qu'elle est encore fortement liée aux milieux internationaux
des ventes d'armes et de "sécurité", via une série de
proches de Charles Pasqua et André Tarallo : Alfred Sirven, Étienne
Leandri, Nadhmi Auchi, Pierre Falcone, Arcadi Gaïdamak, Jean-Charles
Marchiani, etc. Qu'ils aient tous été plus ou moins agréés par les
Services français ne constitue pas une excuse aux yeux des peuples
victimes de ce mélange des genres.
Sirven ne manque pas d'armes
De 1989 à 1993, Alfred Sirven se
comporte comme le général en chef d'Elf. Plus en tout cas que le PDG
en titre, Loïk Le Floch-Prigent, qu'il "suivait" depuis
Rhône-Poulenc, en 1982. Au fil de la décennie quatre-vingt, Sirven
avait acquis une influence hors du commun, jouant de ses relations
maçonniques et barbouzardes. Il serait passé du Grand Orient de France
à la GLNF, dans la même loge que le général Imbot, patron de la DGSE
. Pour cette dernière, il devient un "honorable
correspondant" d'exception, traité directement par l'adjoint d'Imbot,
le colonel Pierre Lethier.
Cela lui permet, en 1989, de jouer un
rôle déterminant dans la nomination de Le Floch. " Alfred Sirven
n'aimait pas la gauche. En faisant nommer Le Floch, il tirait les
ficelles et Le Floch saurait satisfaire les exigences impatientes de la
gauche en préservant les réseaux de la droite ", déclare
Christine Deviers-Joncour devant les juges Joly et Vichnievsky.
Officieux numéro deux à la Tour Elf, Sirven s'arroge l'essentiel :
l'Afrique et les comptes en Suisse. Il flanque Le Floch et son épouse
Fatima Belaïd d'un curieux garde du corps, Didier Sicot, capable de
menacer publiquement l'homme qu'il est censé protéger. Plus tard, Le
Floch se dira convaincu que Sicot " avait été mis là par plus
puissant que lui, [...] pour l'espionner... " . Sicot partage cette
conviction : " Au sein d'Elf, le vrai pouvoir était dans l'ombre.
[...] Alfred Sirven, selon moi, était le vrai patron ".
Fin 1999, le sort de Sirven restait
aussi secret que le personnage et son itinéraire réel - de
sergent-chef en Indochine à chef d'état-major en Françafrique,
planifiant en 1991 un projet de reconquête de Brazzaville au bénéfice
du général Sassou Nguesso. Si l'on en croit les journalistes qui ont
suivi sa trace, il coulait à l'étranger des jours relativement
tranquilles, entre Afrique du Sud et Philippines. Il aurait survécu au
pronostic confraternel de Jean-Pierre François, autre valseur de
milliards. L'ami banquier de Mitterrand n'aurait pas trouvé étonnant
que Sirven " ait disparu complètement, y compris du monde des
vivants ". Le boss Alfred, qui pilota dans les banques suisses
jusqu'à trois cents comptes de la galaxie Elf, qui dispensa plus de
trois milliards à de sulfureux usages, n'avait pas (encore) subi les
"foudres" de la justice. Il " bénéficie de protections
invraisemblables au cœur même de l'appareil d'État ". Et, sans
doute, d'anges gardiens de la DGSE .
Alfred Sirven avait deux interlocuteurs
privilégiés : Charles Pasqua et Roland Dumas. À lire le vrai-faux
roman de Christine Deviers-Joncour, Relation publique , les ventes
d'armes prennent beaucoup plus de place que le pétrole dans les
préoccupations de deux des principaux personnages, le ministre ami de
la narratrice et le grand maniganceur qui l'a recrutée. Ce que l'on
appelle "l'affaire Elf" est d'abord le scandale de commissions
gigantesques sur les contrats d'armement. C'est pour cette activité-là
que le " vrai patron " d'Elf, Sirven, a engagé et rémunéré
Deviers-Joncour. Il est en mesure de mettre à disposition de Thomson le
réseau Elf en Chine, avec un dénommé Edmond Kwan . Ce qui veut dire
que les réseaux Elf à l'étranger sont aussi capables de vendre des
armes.
J'ai déjà évoqué l'histoire
paradoxale de Pierre Lethier. Au faîte de la DGSE, il retourne à la
vie civile vers le milieu des années quatre-vingt. En apparence du
moins : il n'aurait jamais été rayé des cadres. Il se reconvertit
dans la vente d'armes, pour l'Afrique en particulier - où elles ne sont
pas vraiment de première nécessité. Il reste en lien avec Sirven,
"traité" à la DGSE par le lieutenant-colonel Ollivier. Ce
dernier a lui aussi pratiqué, entre autres activités... la vente
d'armes en Afrique du Sud .
Comme par hasard, c'est ce Lethier aux
multiples casquettes, littéralement insaisissable (vrai-faux barbouze,
commerçant aisé, oscillant entre la Suisse et l'Afrique du Sud), qui
est choisi comme relais financier dans une énorme escroquerie
franco-allemande : le rachat par Elf, pour trois fois leur prix, de la
raffinerie Leuna et des stations-service Minol. Une affaire d'État, et
de détournements considérables (au moins 315 millions de francs), qui
a fait perdre à Elf cinq milliards supplémentaires. Côté allemand,
cela suffit à faire chuter une figure historique de l'Allemagne
d'après-guerre, Helmut Kohl. Il y est aussi question de ventes d'armes
et de services secrets. Leur mélange avec le financement d'un parti
politique, la CDU, fait scandale Outre-Rhin. En deçà, cela n'émeut
presque personne.
La justice n'y est pourtant pas inactive :
" Le parquet de Nanterre a lancé,
lundi 28 juin [1999], [...] [une] enquête concernant [...] la vente par
Elf, en juillet 1991, d'un vaste terrain de 32 000 m2, idéalement
situé en bord de Seine, à Issy-les-Moulineaux. [...]
Elf n'avait eu aucune peine à trouver un acquéreur, le groupe Thinet .
Il est vrai que le pétrolier se montrait curieusement modeste, en ne
demandant que 200 millions [...]. Six jours après la signature, la SEM
92 de Pasqua rachetait le terrain à Thinet pour 295 millions. [...]
Dans le dossier en possession du parquet [...] [figure] un
"décompte de trésorerie", rédigé par l'un des
protagonistes de l'opération, et qui apparemment, constituerait la
comptabilité occulte [...]. Sur les 95 millions de la plus-value,
Thinet n'a conservé que 23 millions. Le gros de la manne - 60 millions
- a, toujours selon ce document, été versé à un dénommé
"Fred", et 6 millions à un certain "Carlo" ".
Seuls de mauvais esprits penseront au
manitou d'Elf Alfred Sirven et à son ami Charles Pasqua. À l'époque,
ceux-ci étaient bien trop préoccupés par la situation là-bas, au
Congo-Brazza, pour s'occuper d'Issy. Une Conférence nationale
souveraine cherchait des poux à leur ami Sassou. Face à la chienlit
démocratique, Alfred et les émissaires de Charles, Daniel Leandri et
Jean-Charles Marchiani, se voyaient contraints d'embaucher des
mercenaires pour, quatre mois plus tard, tenter un coup d'État .
Au 12 rue Christophe Colomb, en face du
Fouquet's, un immeuble luxueusement aménagé accueillait, entre autres,
la Fondation Elf et un appartement pour Sirven. Une part du matériel de
surveillance avait été achetée à la société SECRETS de Paul Barril
. À quel prix ? Au printemps 1991, le capitaine proposait à Sassou des
mercenaires.
À la même adresse, en dessous de
l'appartement de Sirven, "on" a installé Michel de Monchy,
architecte indépendant mais attitré d'Elf. Il a fait les plans du
siège d'Elf en Angola, dont le coût total affiché est de 200 millions
de francs. Un spécialiste de l'Afrique a assuré à Julien Caumer
qu'" avec 200 millions, il construit sans problème en Angola cinq
vastes sièges sociaux en marbre recouverts de peaux de panthère. Et il
dépose 20 millions sur un compte suisse ". Les juges se posent
bien des questions sur les sièges sociaux d'Elf à l'étranger .
Le Floch pense que la guerre du
pétrole se gagne avec de l'argent liquide. Sirven pense depuis
longtemps que toutes sortes de guerres peuvent se gagner à coups de
billets. Plus peut-être qu'une histoire de corruption exotique, un
comportement patronal parlera aux salariés de Rhône-Poulenc, non loin
desquels je travaille. Alfred Sirven épaulait Le Floch dans cette
grande entreprise nationalisée. Il disposait, ont découvert Valérie
Lecasble et Airy Routier, d'" un budget pour acheter le calme
social et, en accord avec Le Floch, il n'hésitait pas à l'utiliser en
payant directement certains de ses interlocuteurs syndicaux pour qu'ils
se montrent plus attentifs aux souhaits de la direction ". Il
aimait " conduire avec les syndicats une négociation secrète, si
possible avec de l'argent liquide à la clef ".
Une note saisie à la Tour Elf par les
juges Joly et Vichnievsky semble indiquer que, dix ans plus tard, Sirven
était passé à une autre dimension : " Chantage Sirven sur Chirac
(juillet 1992) proposition d'argent ". Avait-il les moyens de faire
chanter l'actuel président de la République ? Il avait en tout cas les
moyens d'acheter - en une fois - pour 70 millions de francs de bijoux et
œuvres d'art.
Étienne Leandri, protéiforme et
multicartes
L'histoire extraordinaire d'Étienne
Leandri a été racontée par Julien Caumer . Né en 1911, il commence
sa carrière comme gigolo. Il se fait entretenir par la femme de Raimu,
puis celle du génial parfumeur Émile Neal - dont il gère les ventes
durant la guerre, amassant ainsi sa première collection de lingots
d'or. Proche du fasciste Jacques Doriot, Leandri est un collaborateur de
haut vol, informateur d'un haut gradé des services secrets nazis, le
général SS Nosek. Doté d'un uniforme de la Gestapo, il installe
celle-ci à l'hôtel de l'Ermitage. Enfui en Italie, il y devient
trafiquant de cigarettes, de drogue, de fausse monnaie. Il se branche
sur la filière corse de trafic d'opium en Indochine et se lie d'amitié
avec deux caïds français, Jo Renucci et Antoine Guerini. En même
temps, il représente le chef mafieux Lucky Luciano auprès de la CIA,
dont il rencontre à plusieurs reprises le patron, Allen Dulles.
Appréciant son anticommunisme, l'agence américaine obtient en 1955
l'annulation de sa condamnation à 20 ans de travaux forcés pour
collaboration. Cet antisémite a d'ailleurs sauvé quelques Juifs.
Cofondateur du Service d'action
civique, le célèbre SAC gaulliste, il devient un intime de Charles
Pasqua et de son fils Pierre-Philippe. Il se lance dans l'immobilier,
puis dans les contrats d'armement, grâce à sa société Tradinco .
C'est alors qu'il devient l'ami inséparable de Nadhmi Auchi,
Britannique d'origine irakienne.
Un multimilliardaire, selon les Renseignements généraux (RG). Il a
" fait fortune dans le commerce des armes pendant la guerre
Iran-Irak, explique un businessman moyen-oriental installé à Paris.
Les contrats transitaient par la société Tradinco, rebaptisée plus
tard Concepts in Communication ". Auchi avait commencé de
s'enrichir en construisant des pipelines en Irak, avec une filiale
d'Elf. Puis c'est devenu un acrobate de la finance, un précurseur de la
connexion entre paradis fiscaux. " Ses sociétés sont domiciliées
au Luxembourg et à Panama, ce qui soulage considérablement les
démarches administratives... ".
Nous l'avons un instant aperçu dans sa
banque luxembourgeoise, la BCL, accueillant les comptes des alliés de
la Françafrique : Bokassa, Houphouët, Kadhafi, Mobutu, Saolona et
Jean-Pierre Bemba. Dans une autre de ses sociétés luxembourgeoises, la
Pan African Invest, Auchi domicilie une filiale d'Elf. Il devient le
cinquième actionnaire de la compagnie pétrolière, avec 1 % des parts.
Et le premier de Paribas, avec 12 %. Dans les deux cas, on n'imagine pas
que ce soit contre l'avis du gouvernement français.
L'Élysée donne d'ailleurs son accord
quand, en 1990, le groupe Auchi s'entremet dans le rachat par Elf du
réseau espagnol de distribution Ertoil, filiale du holding koweïtien
KIO. Une opération-limite, amenée par Étienne Leandri et, bien sûr,
très commissionnée : 300 millions. Auchi se rend indispensable en
participant au sauvetage de la GMF, de feu Michel Baroin : il contribue
à éviter une faillite qui eût éclaboussé jusqu'à l'Élysée.
Qu'importe alors s'il traîne une réputation de blanchisseur d'argent
de la drogue, relancée en 1997 par le rapport des Affaires étrangères
belges sur la BCL. Il nie farouchement . Mais le choix de ses
implantations financières n'est pas un gage de transparence.
Est-ce sous l'impulsion d'Auchi, son
premier actionnaire ? Paribas, on l'a vu, a le chic de surendetter les
pays en guerre civile, comme le Congo-Brazza ou l'Angola, où le
mélange armes-pétrole domine les flux financiers. Pure philanthropie.
Étienne Leandri, pour sa part, est en
perpétuelle délicatesse avec le fisc, qui lui réclame des dizaines de
millions. Il installe ses sociétés à Londres, plus près de son
associé Auchi. " Ses principaux clients sont Elf, Thomson et Dumez
", qui lui accorderaient un forfait mensuel de 300 000 francs. La
participation d'Elf passe par sa filiale Technip . Ainsi retrouve-t-on
associés, dans la rémunération d'un trouble personnage à l'influence
incroyable, un producteur de pétrole, Elf, un vendeur d'armes, Thomson,
et une entreprise de bâtiment et travaux publics, Dumez, gourmande de
constructions aux pays de l'or noir. Leandri et Auchi travaillent pour
les trois secteurs ensemble, ils mêlent les contrats, l'argent, les
compensations. À la direction zurichoise de la filiale suisse de
Thomson-CSF, un lieu "stratégique", Leandri poste Giuseppe
Merk, le fils de sa seconde compagne.
Tout cela rapporte gros. Étienne
Leandri n'a jamais hésité à afficher sa richesse. Il tient table
ouverte au Caviar Kaspia ou au restaurant de l'hôtel Crillon. Il y
accueille, entre autres, l'éminence grise élyséenne François de
Grossouvre, l'écrivain Jean Montaldo, Alfred Sirven bien sûr, "
un inspecteur général de la police en poste dans un service secret, un
commissaire principal qui dirige alors l'Office central de répression
du banditisme (OCRB), ou encore, plus rarement, le capitaine Barril
". Il possède des centaines de costumes sur mesure, et une
magnifique villa de 500 m2 à Marbella, en Espagne, " à laquelle
on accède par l'entrée monumentale du palais du roi Fahd d'Arabie
saoudite. [...] Leandri et Fahd se partagent une colline avec vue
exceptionnelle sur la mer ". La richesse n'exclut pas les
précautions : au volant de sa Bentley, son chauffeur-garde du corps est
" un ancien gendarme du GIGN de Paul Barril " .
Car si Étienne Leandri est poursuivi
par le fisc, il est plutôt bien vu des forces de l'ordre. C'est l'un
des géniteurs de la Société française d'exportation du ministère de
l'Intérieur (la Sofremi), spécialisée dans les ventes d'armes. L'État
en détient 35 %, le reste revenant, entre autres, à Thomson, Alcatel
et l'Aérospatiale. La Sofremi est dirigée par des proches de Pasqua,
Bernard Poussier et Bernard Dubois. Ces deux anciens de Thomson ont
été nommés sur le conseil d'Étienne Leandri. C'est aussi via la
Sofremi que Leandri propulse la carrière de Pierre Falcone, le fils
d'un de ses amis. On a vu cette société à l'œuvre en Angola, de même
que Pierre Falcone et son associé Gaïdamak. Leur ami commun
Jean-Charles Marchiani, encore un ancien de Thomson, brigua en vain la
direction de la Sofremi... En Angola, le duo Falcone-Gaïdamak, dans la
mouvance du trio Leandri-Pasqua-Marchiani, a trouvé assez de milliards
pour donner sa pleine mesure. Avec la même cible centrale : la
conversion de pétrole en armement - ou en prestations de sécurité, ou
en approvisionnement des forces armées.
Avant de décéder en 1995, c'est
encore Étienne Leandri qui initie avec Sirven la vente de navires de
guerre à Taïwan, laquelle va déclencher l'affaire Elf. Il s'agit
d'une double opération, "Tango" et "Bravo", où
Thomson décroche la part la plus juteuse. Selon Roland Dumas,
l'ensemble a donné lieu " avec l'autorisation du ministère des
Finances et celle de la Présidence " mitterrandienne, à une
commission " de l'ordre de 500 millions de dollars, soit 2,5
milliards de francs " .
Ni le passé d'Étienne Leandri, ni
celui d'Elf ne détonneront dans une dernière série de coïncidences,
où il est question d'un autre genre d'armes. J'ai évoqué l'affaire du
réseau de prostitution de luxe instruite par le juge N'Guyen, où Paul
Barril fut soupçonné d'avoir organisé la venue des demoiselles.
Injustement, faut-il croire, puisque sans suite judiciaire.
L'organisateur présumé du réseau a pris pour avocat Pierre Lemarchand,
une figure historique du SAC. Qui trouve-t-on parmi les clients ? Un
frère du roi Fahd, dont la propriété à Marbella jouxte celle
d'Étienne Leandri. Le secrétaire du prince met en cause Samir
Traboulsi. " Les portables des filles du réseau avaient une
fâcheuse tendance à se contacter de longues minutes sur des lignes
directes de la tour Elf ".
Moralité ? Elle est proposée par un
proche d'Étienne Leandri, un professionnel aguerri du négoce de l'or
noir : " Quant aux pays pétroliers d'Afrique, le pouvoir s'y
obtient par les armes dans des luttes tribales horribles, et la
corruption est un mode de vie de tous les dirigeants. Je grossis le
trait, mais cela y ressemble : [...] on ne peut pas s'installer, à 10
000 kilomètres de chez soi, sans jouer le jeu ". Ni nourrir le feu
?
Aimer Elf et Pasqua
Quelques autres amis très proches de
Charles Pasqua ont " joué le jeu " avec Elf. L'ancien
ministre lui-même voyageait sur des avions affrétés par Elf, sous le
pseudonyme de Fernandel. Il rencontrait en secret Roland Dumas dans le
très cher appartement alloué à Christine Deviers-Joncour, rue de
Lille , et François Mitterrand dans la villa du docteur Raillard à
Louveciennes, coûteusement acquise et entretenue par Elf .
Le milliardaire André Guelfi doit une partie de sa fortune à deux
mamelles françafricaines : la pêche au large de la Mauritanie et les
commissions d'Elf - même s'il œuvrait davantage dans les pays de l'Est
ou en Amérique latine qu'en Afrique. On le retrouve en première ligne
dans une série de "pertes" d'Elf en Allemagne (affaire
Leuna-Minol), en Ouzbékistan ou au Venezuela. La malchance, sûrement.
Sa fiche RG (qu'il conteste) le dit " très proche de M. Charles
Pasqua, qu'il a financé à plusieurs reprises ". Elle le présente
comme le "banquier" spécial de Loïk le Floch-Prigent "
pour des opérations de financement politiques au Congo et en Angola
" . Deux pays où la politique s'exprime en guerre civile...
En 1992, Elf consent au président
camerounais Paul Biya un prêt de 45 millions de dollars.
" La justice suisse a constaté
qu'un tiers de ce prêt [...] a été en toute discrétion détourné
vers la société Faraday, une offshore située dans les îles Vierges.
[...] Ces fonds ont atterri, après ce bref séjour exotique, sur des
comptes dont plusieurs titulaires déclarés ont été identifiés. À
savoir des proches de Charles Pasqua. Daniel Leandri [...] ; un homme
d'affaires [...] associé du fils Pasqua ; ou enfin André Guelfi [...].
Leandri [...] est déjà apparu dans la
liste des 44 vrais-faux salariés d'Elf International, mais de façon
discrète sous son deuxième prénom, Paul. Et avec une rémunération
mensuelle, moins discrète, de 83 000 F. "C'est vrai, déclare au
Canard Daniel Leandri, je faisais beaucoup de missions en Afrique dans
l'intérêt du groupe Elf et de la France".
Le propre fils de Daniel Leandri, Marc,
qui a longtemps assuré la garde rapprochée de Charles Pasqua, figurait
également sur cette liste. Mais ses appointements, plus modestes,
étaient de l'ordre de 25 000 F par mois.
Autre bénéficiaire de la commission
camerounaise, un proche du RPR a été longtemps un associé de Pierre
Pasqua [...] au sein de Moncey Investissements, une société anonyme
ayant pour objet, sans compter la vente d'armes, d'"étudier et
mettre en œuvre [...] toutes opérations financières [...]".
[...] [Cela] a conduit cet homme d'affaires et le fils Pasqua [...] à
s'intéresser de près [...] à un projet de zone franche à Sao Tomé
[...].
Nombreux auront été les proches de
Pasqua à bénéficier de la manne pétrolière [...]. Elf International
avait fourni un peu d'argent de poche à [...] Bénédicte de Kerprigent,
ancienne épouse de William Abitbol, éminence grise de Pasqua, ou
Laurence Perrier, femme d'un de ses collaborateurs ; [...] l'ex-policier
François Antona, spécialiste de missions en Afrique, notamment au
Cameroun ".
Elf finançait ainsi à la fois
l'activité politique hexagonale de l'actuel patron du RPF et ses
"missions africaines", " dans l'intérêt du groupe Elf
et de la France ", confondu avec l'intérêt du clan Pasqua. On ne
connaît pas le détail des missions, sûrement pacifiantes, de Daniel
Leandri et François Antona auprès des dictateurs pasquaphiles. Le
" proche du RPR " associé de Pierre-Philippe Pasqua est très
probablement Jean-François Dubost, " financier spécialisé dans
les services bancaires offshore ", moteur du projet de paradis
fiscal à Sao Tomé. Elf devait être l'un des principaux " usagers
" de ce projet, porté par Moncey Investissements . Laquelle
société faisait aussi dans la vente d'armes...
D'autres bons amis de Charles Pasqua apparaissent encore dans le dossier
Elf. Les frères Feliciaggi, par exemple. L'empire ludique de Robert
s'implante d'autant plus aisément qu'un régime est autocratique et
dépendant d'Elf. À commencer par le Congo de Sassou et l'Angola de Dos
Santos - dont Charly approvisionne la Garde .
Ce grand jeu se déroule, il faut le rappeler, dans une franche
bienveillance envers la droite extrême. De 1995 à 1999, les personnels
d'Elf en Angola ont été protégés par Jean-Pierre Chabrut et par
Nicolas Courcelle : le premier, ancien suppléant de la candidate du
Front national Marine Le Pen, a pris en mars 1999 la tête du DPS, la
garde lepéniste ; le second est l'un des pivots du mercenariat d'extrême-droite
.
Le "monsieur Afrique" d'Elf,
André Tarallo, est lui aussi très proche de Charles Pasqua. Il choyait
l'intersection entre Elf, au sens large, et le clan Pasqua. Dans ce
milieu à dominante corse, ils sont un certain nombre, comme l'ami
d'Étienne Leandri, cité plus haut, à penser l'Afrique en termes de
" luttes tribales " ; ils sont plusieurs à en fournir les
armes.
C'est Tarallo qui a béni l'attribution
d'Elf-Corse à Noël Pantalacci et Toussaint Luciani, qui l'ont refilée
aux frères Feliciaggi . C'est lui qui a construit en Corse une case de
90 millions de francs, "Cala longa". " Cette villa de
réception est destinée aux rencontres franco-africaines ", a-t-il
expliqué au juge suisse Perraudin. Combien d'Africains bénéficient de
ces rencontres, et combien en pâtissent ? Devant le juge, Tarallo
taisait obstinément les noms des mandataires africains de ses
opérations financières " quand il s'agit d'affaires d'État
". Mais Elf n'est il pas l'un des principaux artisans de la
décomposition des États africains ?
La mission d'information parlementaire
sur les compagnies pétrolières a reçu un avertissement de Philippe
Jaffré - encore PDG d'Elf lors de son audition : " "Les
ressortissants français sont à la merci des campagnes de presse. Les
rumeurs en provenance d'Afrique qui mettent Elf à l'index, lorsqu'elles
sont reprises par la presse française, deviennent en Afrique des
vérités. Les agents d'Elf sont alors agressés et insultés. À ce
titre, M. Jaffré a attiré l'attention sur les conséquences que
pourraient avoir les conclusions écrites de la mission
d'information". La mission a été très choquée de ces propos.
Chercher à savoir revenait donc à mettre des vies françaises en
danger ? Ne les met-on pas en danger en opérant dans un pays où la
rente pétrolière semble n'être utilisée qu'à l'achat d'armes, alors
que la population vit dans la guerre et le sous-développement ? ".
Se payer la classe politique, et tutti
quanti
Il n'y a pas que les États africains
à être gangrenés par Elf. On s'en aperçoit chaque jour un peu plus :
la compagnie s'est placée délibérément hors des lois de la
République française, et elle a beaucoup dépensé pour en rester là.
Elle a tellement arrosé la classe politique hexagonale qu'elle y a
noyé toute velléité de rompre les liens néocoloniaux. Elle a
contribué à dissoudre dans la corruption le rapport droite-gauche,
faisant le lit du Front national.
Des députés, des associations et des
syndicats, français et africains, ont lancé le mot d'ordre : Elf ne
doit plus faire la loi en Afrique . Ajoutons : ni dans les hautes
sphères de la vie politique française. Un menu vitaminé, que ce
"Collectif Elf"' a détaillé dans une édifiante plaquette .
Elf a attaqué en justice, et a perdu. Au nom du droit à la liberté
d'expression. Les députés écologistes, co-initiateurs de cette
campagne, ont obtenu fin 1998 la création d'une mission parlementaire
d'information sur le rôle des compagnies pétrolières, présidée par
Marie-Hélène Aubert. Nous n'avons pas fini de parler de cette mission,
tant son rapport défriche des domaines jusque là interdits au
Parlement. De leur côté, les juges Éva Joly et Laurence Vichnievsky
ont osé mener une double perquisition à la Tour Elf.
Mais la résistance du pouvoir
exécutif et de la classe politique reste très forte face à ces
investigations. On a volé des pièces d'instruction jusque dans les
locaux de la police : elles concernaient, entre autres, la fameuse villa
" de rencontres franco-africaines ". Serré par la justice,
Roland Dumas assure qu'auraient aussi disparu lors de ce vol " des
dossiers des plus compromettants pour de nombreuses personnalités et
autorités ". De son côté, la mission parlementaire sur les
compagnies pétrolières s'est vu refuser l'accès à quantité de
documents. Et son rapport a été plutôt fraîchement accueilli par une
majorité de la commission des Affaires étrangères. On peut le
comprendre.
" J'ai de quoi faire sauter toute
la classe politique française, de gauche comme de droite ", se
targuait régulièrement Sirven auprès de ses proches . André Guelfi
explique au Parisien : " Si la justice devait mettre en prison tous
ceux qui ont touché de l'argent d'Elf, il n'y aurait pas grand monde en
France pour former un gouvernement ! Elf arrosait tous azimuts. Tous les
partis ont touché, le PS, le RPR, tout le monde ". Omar Bongo
gronde le 12 janvier 2000 sur RFI, puis le lendemain dans Le Nouvel
Observateur : " un jour, s'il le faut, je parlerai, et peut-être
que certaines têtes tomberont ". La Sofineg (sous-filiale
genevoise d'Elf) a " salarié des hommes politiques. Les dépenses
de personnel atteignent 68 millions, mais la direction d'Elf est
incapable de fournir le moindre tableau des effectifs ". " En
Suisse aussi, toutes les archives et les pièces comptables de la
société ont disparu, après un mystérieux cambriolage ".
Valérie Lecasble et Airy Routier
précisent les mécanismes et les sommes en jeu :
" Le Floch [a] [...] laissé se
développer le versement de commissions officielles, évaluées à 800
millions de francs par an [...]. À quoi s'ajoutent les commissions
occultes et autres versements masqués effectués avec ou sans son
accord, qui portent à 1,5 milliard de francs par an les sommes
extraites des caisses d'Elf pour rejoindre celle de partis politiques ou
de particuliers, pendant la période où il était président ".
" Le Floch est [...] au cœur du
système Mitterrand. [...] Il en assumera les contraintes [...]
lorsqu'il multipliera les commissions, dont il permettra qu'une partie
revienne en France, pendant cette triste fin de règne où le Président
cherche désespérément à assurer l'avenir de Mazarine et de sa mère
Anne Pingeot ".
" Lors des discussions sur un
projet de contrat, [...] l'État producteur demande une commission
[...]. Sur ces commissions légales qui rémunèrent soit l'État
producteur, soit des intermédiaires commerciaux, Elf avait pris
l'habitude de prélever 5 à 10 % pour financer les partis ou les hommes
politiques français ".
Les comptes d'Omar Bongo sont l'un des
réceptacles du trésor de corruption créé par Elf. Selon un avocat ,
le juge suisse Perraudin " est persuadé que le chef de l'État
gabonais n'était pas le bénéficiaire de certains de ces fonds, et que
ce compte a été utilisé par ses amis français pour blanchir beaucoup
d'argent ".
Julien Caumer raconte l'histoire de la
call-girl Anne-Rose Thiam . Surnommée Lise, elle se prétendait l'une
des filles d'Houphouët-Boigny. Elle était en relation téléphonique
directe avec Loïk Le Floch-Prigent et plusieurs autres pontes d'Elf. La
gendarmerie a retrouvé dans sa voiture parquée à Évian une note
signée " Loïk " : " Lise, voilà 53. Les comptes sont
100 + 3 = 156 !! Que fais-tu de tout cet argent ! ". Anne-Rose a
affirmé à Éva Joly qu'elle voyait Loïk deux fois par semaine dans
son bureau de la Tour Elf, et qu'elle a " remis beaucoup d'argent
à des hommes politiques ", à des avocats, des journalistes, des
financiers, dans une mallette Vuitton en crocodile. Au moins 500
millions en tout, dit-elle. Dans ses carnets de prison, Le Floch écrit
: " Elle connaissait beaucoup trop de choses sur moi et sur le
groupe Elf, et cela m'a inquiété ". L'inspecteur Guimares
enquêtait sur elle. Il a été convoqué par son patron, qui lui a
intimé l'ordre d'arrêter " à la demande de l'Élysée ".
Christine Deviers-Joncour, la luxueuse
intermédiaire embauchée par Sirven, se croyait irrésistible. Jusqu'au
jour où elle s'est retrouvée, si j'ose dire, le bouc émissaire de
cette affaire. Depuis lors, elle étale ses munitions, par exemple dans
son "roman" Relation publique. Particulièrement visés :
l'ex-amant ministre, un ancien haut conseiller élyséen et un pilier de
l'industrie d'armement. L'organisation de partouzes haut de gamme
n'étonnera pas les observateurs de la Françafrique. Il est fréquent
que soit ainsi scellée la "solidarité" entre initiés des
marchés du cynisme.
Avant tout scrutin majeur, la conclusion d'un gros contrat d'armement
apparaît une nécessité pour le trésorier du parti au pouvoir. "
Si on signe avec le Bozanga, l'affaire est réglée. Un marché de vingt
milliards payés cash à Zurich, dix pour cent de commission, et [...]
aux urnes citoyens ! ".
" - Si on voulait vraiment
nettoyer, il y aurait du travail ! Il faudrait vraiment du courage. Je
serais d'ailleurs tout à fait d'accord pour qu'on le fasse... ",
confie l'héroïne, en verrouillant sa mallette de documents explosifs.
" - Ce sera peut-être toi le détonateur ? ", répond son
ami.
" - Peut-être ! " .
Allons ! Un bon mouvement... Trop de
bonnes âmes s'emploient à éteindre les mèches d'un passé putride
qui, faute d'être purgé, continue de pourrir la vie d'une dizaine de
peuples africains. Durant toute la présidence de Philippe Jaffré, la
FIBA, qui marie les intérêts d'Elf et de Bongo, a continué de servir
de "sas" pour les redevances pétrolières du Gabon et du
Congo-Brazza - un pays où Le Floch n'a pu s'empêcher de replonger. En
1996, son ex-épouse Fatima Belaïd a reçu pour son divorce un tardif
dédommagement : 18 millions, qui s'ajoutent à 6 millions au moins de
précédents "cadeaux de rupture" . Juste avant d'être
appelée à déposer par la juge Joly...
Même cette dernière, et sa collègue
Vichnievsky, hésitent devant le volet africain de l'affaire Elf. Elles
ont saisi à la Tour Elf, dans le coffre du colonel Daniel, la note
suivante : " Éva Joly. Message au parquet. Ne veut pas aller trop
loin et compromettre l'avenir d'Elf ". Accessoirement, l'existence
de cette note signale une liaison, directe ou indirecte, entre le
procureur et la Tour Elf... L'on y suit aussi de très près les
investigations de la presse : " Débat au Canard. Angeli met
pédale douce. À lire malgré tout demain ".
Le juge suisse Perraudin, cependant,
n'arrête pas d'envoyer des informations sur les bénéficiaires des
largesses d'Elf - plus d'une centaine. " À l'Élysée, on espère
que des lieutenants de Pasqua et des mitterrandiens en prendront ainsi
pour leur grade. À Matignon, on se rassure en pensant que des proches
de Juppé et des amis africains de Chirac vont aussi être mouillés
".
Certains milieux socialistes pressent
Élisabeth Guigou de trouver une parade juridique pour éteindre
l'affaire, en raccourcissant par exemple la prescription de l'abus de
biens sociaux - ce délit qui permet aux juges d'en repêcher d'autres,
plus vite prescrits. L'entourage de Lionel Jospin serait plus audacieux,
estimant que " l'affaire Elf, si elle débouche sur la mise au jour
de la véritable histoire du groupe pétrolier, par delà Roland Dumas,
ébranlera l'édifice gaulliste ". D'où le feu vert donné au
transport en Afrique du Sud des juges Joly et Vichnievsky, début 1999,
à la recherche d'Alfred Sirven. Qui a été prévenu à temps.
Entre-temps, l'affaire des
détournements de la Mutuelle nationale des étudiants de France (MNEF)
a connu une brutale accélération. Elle a touché des proches de
Jospin. Des sources obligeantes ne manquent pas de faire le lien avec
l'affaire Elf : elles signalent le lobbying pro-Taïwan du petit cercle
des amis de la MNEF. Comme si personne n'avait su résister aux
rétro-commissions du couple infernal pétrole-armement...
Total n'est pas vierge
Total s'est emparée d'Elf. Plus
asiatique qu'africaine, elle ne manque pas cependant de références
outre-Méditerranée : en Algérie, certes, mais aussi au sud du Sahara.
Elle a, nous indique La Lettre du Continent, " quelques amis
proches des palais africains comme Jean-Yves Ollivier au Gabon et au
Congo-B, ou Charles Feliciaggi en Angola ". Ces deux noms
rappelleront quelque chose au lecteur. Je viens de parler du second,
frère de Robert, ami de Charles Pasqua.
Quant à Ollivier, il est de la trempe
d'un Sirven. Il a pris le relais de ce dernier dans l'indéfectible
soutien françafricain à Sassou Nguesso. On peut aussi se souvenir de
ses débuts en "affaires", voici un quart de siècle : la
société de négoce pétrolier Comoil, qu'il créa en Afrique du Sud, a
œuvré au contournement du boycott contre l'apartheid. Une œuvre qui a
mobilisé la Françafrique, alliée de ce régime. Total y a
généreusement contribué. Ollivier est donc une vieille connaissance.
D'autant qu'il était associé dans la Comoil au colonel Lethier, le
futur officier traitant de Sirven !
Avant même l'absorption d'Elf, le
rachat de la compagnie belge Fina avait dopé la présence de Total en
Afrique subsaharienne. Le groupe pétrolier français détenait déjà
14 % du raffinage-distribution sur le continent africain, et des
participations dans plusieurs permis au large de l'Angola. Avec Fina, il
contrôle 60 % de la raffinerie de Luanda, et il accède au bloc 17
angolais, à l'énorme potentiel.
Pour Total, le choix de l'Angola comme
premier champ d'exploration-production au sud du Sahara n'était pas, on
le devine, un signe de défiance des mœurs françafricaines : elles y
sévissent à haute dose. Mais c'est l'implication de Total en Birmanie
qui inquiète le plus sur le comportement du nouveau géant tricolore.
Le pays, rebaptisé Myanmar, est en effet dirigé par une junte
militaire impitoyable, contre la volonté quasi unanime de la
population. Les élections de 1990, remportées de manière éclatante
par le parti d'Aung San Suu Kyi - la fille du "père de
l'Indépendance" -, ont été annulées. Les députés sont
persécutés, de même que les minorités ethniques. Témoignage
chrétien a publié sur le rôle de Total une remarquable enquête,
signée Solomon Kane :
" [La junte birmane] avait, dès
1992, octroyé à un consortium de compagnies pétrolières une
concession d'exploitation de gaz offshore dans le golfe de Martaban.
[...] La plate-forme est reliée à la côte birmane par un gazoduc
sous-marin de 400 kilomètres de long [...]. Le pipe-line traverse alors
le Tenasserim sur près de 80 kilomètres jusqu'à [...] [la
Thaïlande]. Total est le principal actionnaire et l'opérateur de ce
projet de 1,2 milliard de dollars [...] avalisé par la Coface. [...]
Dans le Tenasserim, [...] la hausse
subite d'effectifs militaires [à 10 000 hommes] a engendré une
véritable explosion de cas de violations des droits de l'homme. Un
déserteur de l'armée birmane [...] raconte comment [...] son unité
réquisitionnait les civils dans les villages pour en faire des
"porteurs bénévoles" [...], bon nombre d'entre eux mourant
d'épuisement dans la jungle. [...] Les travaux forcés demeurent [...]
- au même titre que les viols et exécutions sommaires - une pratique
courante en Birmanie. [...] [Total] avait renforcé son système de
sécurité en embauchant à des sociétés sous-traitantes trente-cinq
mercenaires occidentaux, parmi lesquels cinq anciens officiers de
l'armée française chargés de procéder en zone karen à des
activités de renseignement pour le compte de l'armée birmane.
Recrutés parmi des "soldats à la retraite" ayant servi dans
le onzième Choc et la Légion étrangère, certains de ces
"barbouzes" se seraient conduits de manière éhontée pendant
leur mission. Responsable du dossier de la sécurité, la société OGS
avait finalement été remerciée par Total en 1997. [...]
La collusion entre les pétroliers et
la junte a connu un nouveau tournant dès la fin des travaux de
construction du pipe-line. En effet, depuis fin juillet 1998, Total et
son partenaire Unocal verseraient mensuellement [...] près de 80 000
francs aux commandants de chacun des huit bataillons [...] chargés de
la sécurité des "zones noires". Fin 1998, des pick-up neufs
et des réserves de carburant ont même été distribués par Total aux
bataillons 373 [...] et 282 [...]. Parallèlement, plusieurs témoins
affirment [...] avoir vu des hélicoptères et des camions appartenant
à la société française transporter de la nourriture et des munitions
aux bataillons 373 et 282. [...]
Accusée par quatorze plaignants
originaires du Tenasserim, la compagnie californienne Unocal [partenaire
de Total] fait [...] l'objet d'une plainte selon laquelle "une
compagnie américaine s'est rendue responsable de violation des droits
de l'homme à l'étranger"... Une première aux États-Unis, qui
pourrait faire jurisprudence ".
Les travaux préparatoires à ce
gazoduc évoquent fâcheusement la construction du chemin de fer
Congo-Océan (CFCO) au début du siècle... Au prix du travail forcé.
Quant au partenaire birman de Total, la Myanmar Oil & Gas Enterprise,
elle sert de lessiveuse aux énormes revenus de la production et la
vente d'héroïne, dont la Birmanie est le premier exportateur mondial.
Au bénéfice de la junte, donc de la répression. Dernière remarque :
Témoignage chrétien ne compte pas parmi les nombreux médias
attributaires de la manne publicitaire liée à l'OPA de Total sur
Elf...
La mission parlementaire s'est
longuement attardée sur l'engagement de Total en Birmanie. Elle a été
auditionner Aung San Suu Kyi. Honorée du Prix Nobel, incontestable
représentante du peuple birman, elle affirme : " Les
investissements étrangers, [...] aujourd'hui [...], confortent la junte
au pouvoir ". Par deux fois, le 19 février 1998 et le 16 septembre
1999, le Parlement européen a voté une résolution explicite dans
laquelle il appelle les entreprises européennes à quitter la Birmanie.
Beaucoup de multinationales en sont parties : Texaco, Hewlett-Packard,
Pepsi, Interbrew, Carlsberg, Heineken, Reebok, C & A, Levi's, ... Le
PDG de cette dernière a déclaré en se retirant : " Vu les
circonstances actuelles, il n'est pas possible de faire des affaires au
Myanmar sans soutenir directement le gouvernement militaire et sa
politique systématique de violation des droits de l'homme ". La
conviction n'a pas seule joué dans ces retraits. Souvent aussi la
crainte d'un boycott.
En France, la justice sanctionne
durement les appels au boycott. C'est donc en toute sérénité que le
PDG de Total, Thierry Desmarest, peut témoigner de son
"apolitisme" : " La compagnie a pris l'engagement dans le
contrat qu'elle a signé [...] de ne pas interférer dans les problèmes
de politique intérieure ". Comme toujours, cet apolitisme est un
choix... politique. François David, le PDG de la Coface (qui gère
l'assurance publique des investissements extérieurs), l'admet
clairement : " La décision de prendre en garantie l'investissement
de Total en Birmanie a été une décision politique ". Une
décision prise " au niveau ministériel ", précise le haut
fonctionnaire Jean-François Stoll . C'est-à-dire par le ministre de
l'Économie Edmond Alphandéry. Je ne puis m'empêcher de remarquer
qu'il est venu témoigner en faveur de Charles Pasqua, lors du procès
de La Françafrique : voilà quelqu'un de cohérent !
Nouvel ambassadeur de France en
Birmanie, Bernard du Chaffaut ne cache pas son enthousiasme dans La
Lettre birmane , un bulletin édité par l'Ambassade : " C'est de
mon propre choix et non par le fait d'un hasard de la bureaucratie
parisienne, [...] que je me trouve prendre aujourd'hui [cette fonction]
[...]. C'est dire que ne me manquent ni la motivation, ni la
détermination, pour maintenir, voire, autant que faire se peut,
rehausser le niveau des relations entre la France et la Birmanie, si les
circonstances s'y prêtent ". Il salue " la constance et la
persévérance manifestée par nos firmes à rester en Birmanie [...].
C'est grâce à leurs efforts, ô combien méritoires, que la France
continue à tenir le premier rang parmi les partenaires occidentaux de
Rangoon ".
Bernard Amaudric du Chaffaut n'est pas
le premier roturier venu. Au Quai d'Orsay, il avait accédé à un poste
"sensible" : directeur-adjoint des Affaires africaines. Il fut
surtout, de 1985 à 1993, Directeur des relations internationales d'Elf
! Il "couvrit" donc la grande période Sirven-Le Floch : le
soutien aux deux parties de la guerre civile angolaise, l'appui
enthousiaste à Bongo, Biya et Sassou, le boom de la
diplomatie-bakchich, etc. C'est l'homme de la situation en Birmanie.
Pour le ministre des Affaires
étrangères de la Junte, " le pays n'est pas mûr pour la
démocratie, car notre peuple est simple. Une constitution est en cours
d'élaboration, mais pourquoi se presser ? Des élections peuvent avoir
lieu dans un an ou 200 ans... ". À quand l'admission de la junte
birmane en Françafrique ?
L'ancien ministre français des
Affaires étrangères Hervé de Charette n'y verrait aucun
inconvénient. Critiquant vertement le rapport de la mission Aubert sur
les compagnies pétrolières, il conclut : " La France a raison
d'être présente en Birmanie même si tout n'y est pas parfait, car le
poids de nos intérêts est considérable d'autant que la compétition
avec les États-Unis est sévère ".
Mais il ne s'agit pas que de diplomatie
:
" L'armée birmane, [...] pour
assurer la "sécurité" du projet gazier [...], empêcher tout
appui des populations à l'opposition armée [...] [est amenée] à
pratiquer une guerre totale. [...] En 1991, la Banque mondiale avait
refusé d'accorder un crédit pour le projet en conseillant une
modification du trajet du gazoduc qui allait traverser une zone où la
guérilla durait depuis [...] la fin des années quarante ".
" La plupart des [600] enfants
[réfugiés, appartenant à la minorité Karen qui vit dans la région
du gazoduc] avaient la même histoire personnelle, extrêmement
douloureuse. Leurs villages avaient été investis par l'armée birmane,
leur père et leurs frères obligés de travailler comme porteurs ou
tués par l'armée, parfois ils avaient vu leur mère ou leur sœur
maltraitée, voire violée par les forces birmanes ".
On songe aux populations du Sud
tchadien, dans la région pétrolifère de Doba... Pour le journaliste
Cyril Payen, " des avions de Total avaient été utilisés pour
transporter des troupes vers le gazoduc en vue d'une offensive prochaine
". Selon Tyler Giannini, directeur de l'ONG EarthRights
International, " le gouvernement birman a en particulier acheté
des hélicoptères à la Pologne en 1994 et M. Walesa, alors président
de la République polonaise, avait indiqué que c'était la société
Total qui les avait payés ". Le journaliste Francis Christophe
confirme et précise : " Une nébuleuse d'entreprises françaises
centrée sur la société Brenco a monté un véritable circuit de
blanchiment permettant à l'armée birmane d'acquérir des
hélicoptères polonais en justifiant de l'origine des fonds par le
versement de Total ". Brenco ? Mais c'est la société de Pierre
Falcone, au cœur de la nébuleuse prêts-pétrole-armement en Angola !
Une société " très proche de M. Jean-Charles Marchiani ",
le négociateur pasquaïen. De ce point de vue, Total et Elf n'auront
pas de difficulté à harmoniser leurs méthodes...
Total aurait d'ailleurs l'intention de
confirmer, à la tête de la Direction de la sécurité et du
renseignement du nouveau groupe, l'ancien patron du service Action de la
DGSE, Patrice de Loustal. Et c'est au "semi-retraité" de la
DGSE Philippe Jehanne que le PDG de Total a demandé durant l'été 1999
un rapport sur les réseaux africains d'Elf . Jehanne, un proche de
Michel Roussin comme Jean-Yves Ollivier. Jehanne, l'ancien "
officier traitant de nombreux aventuriers et mercenaires en Afrique
", dont le trafiquant d'armes et d'argent politique Yannick Soizeau...
Marée noire, chassons le cauchemar
Le naufrage au large de la Bretagne
d'un bateau rouillé chargé de fioul, l'Erika, affrété par
Total-Bermudes à un armateur italien, voguant sous pavillon maltais
avec un équipage indien, par le truchement de sociétés-écrans des
Bahamas et du Panama, via un courtier londonien et un agent suisse,
fonctionne comme une allégorie : de la mondialisation en général, du
fonctionnement des majors pétrolières en particulier.
États-croupions, régimes sous
influence, paradis fiscaux, pavillons de complaisance : les acteurs les
plus puissants d'une mondialisation dérégulée empilent les masques et
les sous-traitances, ils contournent ou diluent les contraintes. Parés
pour une exploitation irresponsable de la planète.
Total se vante comme Elf de ses
prouesses technologiques. Elle n'aurait jamais osé placer l'Erika sous
son logo. Un armateur sans scrupules, un petit État avide
d'enrichissement sans cause - Malte, comme le Liberia ou Panama -,
autorisent quelques sordides économies . Sans risque financier, en
principe. Même si en sort ternie l'image du PDG de l'année 1999,
Thierry Desmarest.
Le comble est atteint lorsqu'on apprend
d'un spécialiste en hydrocarbures que le fioul de l'Erika est "
impropre à la consommation en France et en Europe, très visqueux,
saturé en soufre et en métaux lourds ". C'est un " fond de
colonne de distillation ", la lie du raffinage. Officiellement
envoyé en Italie, il devait sans doute gagner " les immenses
raffineries siciliennes [où] ce genre de fioul est mêlé à d'autres
saloperies et devient un combustible toujours très polluant mais bon
marché. Il est ensuite vendu à bas prix à des pays d'Afrique de l'Est
" . Les riverains français de l'Atlantique auraient ainsi hérité
de la pollution destinée aux Africains...
Greenpeace a rappelé pourquoi
l'Organisation maritime internationale (OMI) était si complaisante
envers les pratiques douteuses et opaques des affréteurs pétroliers :
les ersatz d'État qui bradent leur pavillon pour une poignée de
dollars ont une majorité d'office dans cette institution, puisque les
droits de vote sont proportionnels au tonnage des navires enregistrés.
Ces pays ne prennent même pas la peine d'envoyer des délégués à
l'OMI : ils y sous-traitent leur représentation à des cabinets
d'avocats internationaux, avant tout perméables aux raisonnements des
plus gros clients du transport maritime, les Exxon, BP, Shell, Total
& Co.
Ce système n'est pas plus ignoré des
gouvernements du G7 que l'existence, à leur porte, de paradis fiscaux
permettant de violer à grande échelle la légalité financière. Nul
n'ignore de même, à Washington, Londres ou Paris, comment est
sous-traitée à des dictatures criminelles l'oppression des populations
"riches" en pétrole. Tandis que les compagnies exploitantes
peaufinent des codes de bonne conduite, ou dissertent sur la création
de valeur...
Cinq cents kilomètres de côtes
souillées par le mazout feront peut-être prendre conscience que ces
acteurs-là se moquent du monde. Et pas seulement de ceux qui nettoient
les plages ou grattent les rochers.
Le nouveau groupe TotalFina-Elf dispose
de 1 600 millions de tonnes d'hydrocarbures de réserves, pour une
production de 130 millions de tonnes par an. Il a fait 23 milliards de
francs de bénéfices en 1999. Comment n'abuserait-il pas de sa
puissance si ne s'allient les victimes, polluées, surendettées,
ruinées, meurtries ou endeuillées ?
Selon Jean-François Bayart, " il existe incontestablement une
tradition de "covered actions", d'interventions secrètes.
L'exploitation du pétrole génère un alliage curieux de pratiques
assez machiavéliques (complots, constitution de réseaux) et de haute
technicité (forages en eaux profondes)" ". Didier Sicot, le
garde du corps de Loïk Le Floch-Prigent, en témoigne à sa manière :
" La direction d'Elf, c'était quasiment la direction d'un État.
Ils étaient prêts à beaucoup de choses pour obtenir un contrat. Tout
ce que j'ai vu n'est pas racontable, notamment en Afrique ".
Pourquoi les peuples concernés devraient-ils s'accommoder de ce
machiavélisme ? La mission parlementaire confirme : " Au XXe
siècle, aucune autre matière première, fut-elle très précieuse, n'a
suscité autant de tension, voire de guerre [...], d'interventions
secrètes, de flux financiers occultes de vraies-fausses sociétés.
[...] Malgré les redevances versées, les populations ne bénéficient
d'aucune retombée en terme de développement, bien au contraire ".
Pourquoi les populations devraient-elles accepter cette régression ?
Les multinationales " peuvent
aisément s'affranchir du respect des grandes conventions
internationales tant que leur image n'en souffre pas ". En d'autres
pays occidentaux, l'opinion publique a fait plusieurs fois reculer les
compagnies pétrolières par des campagnes de boycott. Même si en
France elles restent punies de lourdes sanctions financières, l'émoi
suscité par la marée noire de l'Erika a comme levé un tabou . À
défaut de se soucier des dégâts écologiques et humains, la
quatrième compagnie pétrolière mondiale, TotalElf-Fina, devra
peut-être se soucier de la dégradation de son image.
texte
reproduit avec l'aimable autorisation de notre bonne conscience
plus d'informations sur
www.survie-france.org
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