:// La Fatwa de Monsieur Dugenou
par Alexis Blass

Monsieur et Madame Dugenou vivent dans un coquet T3 de la banlieue parisienne, à Cergy-Pontoise. Monsieur Dugenou, retraité des Postes, touche une modeste pension depuis cette année, tandis que Madame, toujours en activité, vend dans la galerie marchande des Trois Fontaines, des soutien-gorges Aubade et des strings aux jeunes filles, mais aussi aux femmes de son âge, ce qui la choquait encore il y a peu.

L'intérieur des Dugenou est cossu. Dès l'entrée, le visiteur est accueilli par une chaleureuse épigraphe « bienvenue dans notre doux foyer », pyrogravée sur bois. Sous le regard bienveillant d'une Vierge, on vous conduit au salon, non sans vous avoir au préalable fièrement désigné le mur sur lequel sont exposées les photos des enfants et petits-enfants, imprimées comme il se doit en quatre couleurs, sur imprimante jet d'encre Epson, avec forte présence de rouges.

A l'aile gauche du salon, un canapé et deux fauteuils en velours vert-olive ainsi qu'un guéridon habillé d'un napperon fait au crochet cernent un meuble en bois laqué noir sur lequel trône, majestueuse, une tévé 16/9.

Monsieur et Madame Dugenou la regardent en moyenne six heures par jour.

Monsieur Dugenou aime les journaux télévisés et les jeux, tandis que madame Dugenou préfère les feuilletons et les émissions de « télé-réalité ». Lorsque Madame rentre fatiguée et d'humeur à la scène, Monsieur lui concède l'usage de la télécommande. En revanche, lorsque Monsieur est grincheux et ne tient plus en place car l'inactivité lui pèse, Madame lui retourne l'honneur de la présidence des programmes. Ainsi, ce couple heureux et sans histoire trouve-t-il son équilibre et un parfait accommodement de vie commune depuis bientôt trente-cinq ans.

La télévision leur ouvre les portes du monde extérieur tel qu'il tourne, leur offre un espace respirable, les rassure. Elle les tient en haleine tant sur de graves sujets de société que sur l'avenir professionnel de tel ou tel jeune talent. Monsieur Dugenou donne son avis en ronchonnant tendrement sur Madame, tandis que celle-ci le renvoie affectueusement dans ses buts, car Monsieur Dugenou aime aussi le football.

Mais voilà qu'il y a quelques semaines de cela, Monsieur et Madame Dugenou ont dû faire face à une situation inédite : Celle d'avoir à se faire de gré ou de force une opinion sur une question qui leur était plus qu'étrangère : Le voile islamique.

Voyant s'accumuler les émissions où cette question faisait débat, Monsieur et Madame Dugenou ont bien essayé de zapper ces désagréables parlottes, mais sitôt une chaîne changée, voilà qu'une autre émission embrayait sur ce sujet. Partout le fichu fichu revenait sur le tapis, dans les journaux de toute heure, les talk-shows et même dans les émissions de jeux et de variété, les animateurs trouvaient encore le moyen de placer une plaisanterie ou un jeu de mot en rapport!

De guerre lasse, mais aussi de crainte que Madame Dugenou ne se rebranchât sur l'un de ses feuilletons sentimentaux, Monsieur Dugenou décida de suivre le débat de bout en bout et se prit au jeu du foulard.

Cela n'était pas si mal, car sa petite fille, Karine, en CM2, pourrait bien un jour lui poser des questions embarrassantes et c'était bien son rôle de grand-père que de pouvoir y répondre et lui épargner le « tu comprendras quand tu seras plus grande ». D'ailleurs Karine jouait régulièrement avec la petite Fatima Bouglia, la fille de ses voisins du dessous de deux ans son ainée, et qui, mais il n'en était plus trop sûr, portait un foulard. Monsieur et Madame Bouglia étaient arrivés il y a trente ans à peu près en même temps que les Dugenou, et régulièrement chaque famille prenait l'apéritif chez l'autre.

Monsieur Dugenou qui n'était ni bon, ni raciste aimait bien Lakdar Bouglia, ouvrier du bâtiment proche de sa retraite, un homme affable qui ne se mêlait jamais des affaires des autres et qui avait un point de vue modéré sur chaque chose. Sa femme, Latifa, était en revanche un peu plus mordante quand il s'agissait de faits de société. Plus jeune, il arrivait à Monsieur Dugenou de rire des plaisanteries de ses amis des Postes qui le chahutaient en lui demandant s'il n'avait pas déjà « levé la moukère »! Depuis, lui et sa femme s'étaient habitués à voir passer les femmes musulmanes couvertes de leur voile et cela ne leur faisait plus ni chaud ni froid.

Or à présent, on lui disait que le foulard, le hidjab, « cristallisait le malaise identitaire des français face à l'Islam ». D'autres disaient le contraire, que c'était le malaise des français musulmans qui s'exprimait ainsi, sorte de « muslim pride », d'autres que c'était les deux à la fois! Le foulard incarnait l'Islam dur prêché par les fondamentalistes cachés dans les caves-bunkers des cités et ce tissu préparait l'avènement de la République Islamiste Française.

Dans le même temps, Monsieur le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, qui venait de créer le CFCM, Conseil Français du Culte Musulman en France, causait lapidation à 20h40 sur les écrans français face à un certain Eric…non, Tariq Ramadan, nullement patenté pour être un porte-parole de l'islam en France, non plus qu'un regrattier. « J'ai mal à mon pays ! » disait Alain Delon, grand analyste politique, mais pour Monsieur et Madame Dugenou, cet entrelacs de débats était à n'y plus rien comprendre!

Monsieur Dugenou qui, sans être un intellectuel ne manquait pas de bon sens, trouvait tous ces propos aussi outranciers et crispés les uns que les autres. Lui, ce qui l'avait choqué, c'est quand à la tévé, un reportage avait montré une femme hystérique, professeur de français de son état, mesurer au double-décimètre le crâne d'une de ses élèves pour vérifier que son foulard rentrait bien dans le mètre-étalon du proviseur… et, la pointant de son petit index pointu, la faire sortir sous le silence pesant de trente autres élèves! Monsieur Dugenou, qui avait fait l'Indo-chine, s'était dit qu'il « y aurait bien mis son poing dans la gueule à cette harpie! » comme on disait chez lui, dans l'oise.

Suivirent les redéfinitions de la laïcité. Monsieur Dugenou, très vieille France par endroit, entendait bien le rappel des actions de Jules Ferry, lesquelles étaient bien plus nationalistes qu'altruistes mais bah ! il en était un produit, avait son certificat d'études et avait enfin obtenu un bon emploi aux P et T. Fine mouche, il savait reconnaître les cocos ! Et quand les messieurs des journaux parlaient de « résurgence crypto-marxiste » dans le débat sur la laïcité, lui lisait très bien : intolérance religieuse pour cause d' « Opium du peuple » ! Il ne les aimait pas les rouges, Monsieur Dugenou, son père en avait fait les frais. Pas plus il n'aimait les soixante-huitards qui encore une fois voulaient interdire d'interdire, comme ça, pour rire, et faire ce qu'on veut.

Et les femmes là-dedans, ah ! parlons-en de ces « ni femmes de petite vertu, ni soumises » ! Pour elles, c'était la femme qui était bafouée par l'Islam rétrograde. On pouvait parler d' « asservissement volontaire » chez les jeunes filles de souche musulmane. Mais quoi ? Monsieur Dugenou, dont la tête s'embrouillait par trop d'abstraction, détestait le paradoxe. Soit l'on était asservie, soit l'on était volontaire, mais pas les deux à la fois ! Le reste n'était que galimatias de philosophe et bouillie pour les chats. Etre libre, c'est quand même avoir la liberté de choisir son esclavage, non? Par exemple, la petite Fatima Bouglia n'était nullement forcée par son père ni par sa mère de mettre son voile. C'est elle qui voulait imiter sa mère, c'est tout.

Peut-être que moins de dogmatisme et moins de paranoïa étaient-ils nécessaires à la République! Les enfants ne pouvaient-ils accepter d'autant mieux leurs différences qu'ils ne se les masquaient pas les uns aux autres dès l'enfance? Si dans la cour de récréation de la petite Karine, se côtoyaient les petits juifs à kippa, les petites musulmanes à foulard, les petites hindoues à bouton de sonnette entre les yeux, la vérité du Monde ne sonnerait-elle pas plus juste à leurs yeux et la tempérance ne s'en trouverait-elle pas grandie ? « Je te trouve naïf, mon cher », trancha Madame Dugenou que la rêverie de son mari agaçait.

Dugenou concevait que certaines gamines pouvaient être réellement et brutalement soumises au port du voile mais tout de même, les chiffres les plus larges faisaient état de 1256 cas de jeunes filles voilées à la rentrée 2003, 20 cas difficiles et 4 cas d'exclusion ! « C'est beaucoup de bruit pour rien! »vociférait Monsieur Dugenou à sa femme qui crochetait son pénultième napperon en soupirant.

Si c'était l'islam le vrai problème, il fallait le dire !

Un autre soir à la tévé, Monsieur Dugenou vous le donne en mille, qui est sur le plateau ? Eric Ramadan ! Pardon, Tariq. Il est tellement suisse ce progressiste qu'on lui donnerait un patronyme bien de chez nous sans confession! Face à lui, un philosophe normand pousse des cris d'Onfray. Michel je crois. Monsieur Dugenou, pour une fois se tient les côtes en entendant la supplique dudit universitaire qui une fois encore avait tout Faust. Il attaque le frère musulman sur le « rapport au corps » et à la fausse définition de la pudeur prétextée par son interlocuteur. Emporté par sa libido d'athée aussi dogmatique qu'une bulle du Concile de Trente, L'onfray eut tôt fait de se faire renvoyer dans ses buts (comme Monsieur Dugenou, espérons qu'il aime bien le football), Ramadan arguant simplement qu'il y a autant de pudeurs qu'il y a d'êtres humains ! Dommage que ce soit le sycophante qui ait gagné la joute, mais les exercices de haute voltige philosophique à la française sont hélas dans la plupart des cas vouées à la voirie du Real-politic.

Reste que Monsieur Dugenou continuait de pédaler dans la semoule et Madame Dugenou dans son crochet. Obstiné et qui plus est, en retraite, il ne se découragea pas pour autant. Son fils, Bernard Dugenou, ingénieur informaticien sur gros systèmes, lui avait installé « l'internet ». C'était le moment de s'en servir. Une fois remis d'une première recherche manquée qui le fit aboutir sur gronib.com et couler une grosse sueur dans le dos de son épouse, il parvint à trouver le décret du Conseil d'Etat de 94. Celui-ci établit que « le règlement intérieur d'un collège qui interdit de façon générale le port de tout signe religieux sans que des circonstances particulières à l'établissement le justifient, est illégal en tant qu'il méconnaît le principe de liberté d'expression reconnue aux élèves dans le cadre du principe de neutralité et de laïcité de l'enseignement public. »
« Exclure est donc illégal! » s'indigna Dugenou.

Interrogeant une nouvelle fois son voisin, Monsieur Dugenou eut le cul troué lorsque Lakdar Bouglia qui était tunisien, lui apprit en souriant que dans son pays, depuis 1984, le voile était interdit dans les établissements scolaires et que Bourguiba, le charismatique dirigeant de l'époque disait que ce hidjab n'était qu'un « affreux torchon » ! La France devait-elle donc s'inspirer d'un état semi-laïque, pseudo-démocratique et très musulman ? « c'est à vous tordre les couilles ! dit Dugenou, comme on dit chez nous, dans l'oise. »

Il n'en finissait plus de s'interroger Dugenou mais il était proche du but qu'il s'était fixé : avoir un minimum de tenants et d'aboutissants pour répondre à sa petite fille et à tous ceux qui voudraient bien lui demander son avis. Connaissant notre homme, il n'attendrait probablement pas qu'on le lui demande.

Un certain Finkiel-chose disait que le problème n'était pas le voile mais qu'il fallait interroger l'Islam, et l'interrogeant, condamner le voile. Interroger l'Islam…Décidément, tout le monde passait son temps à interroger tout le monde. Le vrai danger pour l'école laïque n'était pas le voile mais ce qu'il cachait ? Dans ce cas, si l'on arrivait à prouver que toutes ou certaines des affaires de voile étaient instrumentalisées dans un but politique par des extrémistes, rien n'empêchait d'appliquer la loi existante ! Il était bien plus dramatique que certains enseignants abdiquassent et reniassent jusqu'au contenu pédagogique lui-même en s'abstenant d'aborder des questions aussi impérieuses que la Shoah, la liberté d'avortement, l'homosexualité et l'égalité entre hommes et femmes ! Diderot, Voltaire, Darwin et Wiesel interdits de parole à l'école !

De là, l'invocation de la citoyenneté par le courant islamiste pouvait effectivement servir d'écran à son peu d'appétence à l'intégration dans l'identité nationale et faire peur à beaucoup. Cet islam-là était un cauchemar.

Monsieur Dugenou, dont l'esprit cartésien était mis à plus dure épreuve que lors de ses bridges dominicaux au presbytère, et dont l'impatience de son épouse se trouvait portée à son paroxysme, décida que l'heure de faire le bilan était venue.

Il prit un papier, un stylo et nota ce qui suit :


«
En résumé, dans la question qui nous préoccupe :

1- Le foulard ne pose pas le problème de la condition des femmes dans la mesure où il est choisi et sciemment porté. Les cas où il ne l'est pas relèvent de la violence domestique ou sociale et d'un délit de droit commun.

2- Le foulard ne remet aucunement en question la laïcité de la République, celle-ci ayant suffisance de texte et force de loi pour son application. Tout malaise exprimé qu'il put être, une législation renforcée ne sera que l'aveu chevrottant d'un état trouillard qui se sert de la démocratie comme d'un déambulateur.

3- Le foulard ne relève pas plus de l'exhibitionnisme identitaire que ne l'est ma croix de communiant sur la crinière blanche de ma poitrine, ni ne participe à un quelconque prosélytisme dans la mesure où celle qui le porte ne prêche pas. L'exotisme d'un accoutrement ne saurait convertir que les débiles profonds.

4- Le foulard bien porté peut être beau et le regard posé la femme qui le porte, bucolique. L'islam mal prêché est une peste.

Il ressort de ce qui précède que moi, Lucien, Robert Dugenou, catholique à temps partiel et retraité des P et T, prononce la FATWA suivante :


OUI AU FOULARD ! NON A l'ISLAM FONDAMENTALISTE 
ET NON AUX CHIENS INFIDÈLES A L'ESPRIT DE TOLÉRANCE 
DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE ! »

« Tu pètes complètement les plombs, mon pauvre Lucien », lui dit simplement Madame Dugenou.


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