L’enlèvement de Florence Aubenas, par
comparaison, n’était qu’une farce. Mais a posteriori, à la lumière justement de
ce qui vient de se passer à Londres, il peut être intéressant de revenir sur
cette farce. Elle dit quelque chose sur les milieux médiatiques français, sur
leur fragilité mentale.
Après tout,
Londres aujourd’hui, Madrid hier, Paris demain ? – Demandons-nous donc comment
nous réagirions, si la France était attaquée. Essayons de nous jauger, à la
lumière du comportement de notre microcosme médiatique, et de la partie de
l’opinion qu’il parvint à entraîner derrière lui, à l’occasion de l’affaire
Aubenas. Saurions-nous faire face ?
Voici ma thèse : l’affaire Aubenas a
démontré que dans une partie non négligeable des « élites » françaises, il
existe une soif de soumission.
Souvenons-nous de ce que furent les mois précédant la libération d’Aubenas.
Souvenons-nous des festivités surréalistes organisées par les comités de
soutien. Souvenons-nous encore de la libération d’Aubenas. Tout était bien qui
finissait bien, l’amie Florence regagnait intacte son petit paradis bobo, la
fête pouvait continuer, aucun malheur n’était arrivé.
C’est que nous avions fait ce qu’il fallait
pour cela, n’est-ce pas ? Rançon payée, toute honte bue. D’ailleurs, nous
ferions n’importe quoi pour éviter un malheur. Le malheur est tout simplement
quelque chose que nous ne pouvons plus supporter. Nous ne vivons que pour le
bonheur. Nous ne comprendrions même pas qu’on nous demande de vivre pour autre
chose.
Quand je
revois la couverture de l’affaire par les médias français, je me rends compte
que la France vit à genoux, et que c’est très exactement ce que les terroristes
ont pu constater, à l’occasion de l’affaire Aubenas. Un peuple qui ne vit que
pour le bonheur préfèrera toujours l’humiliation à la guerre, parce qu’il aura
toujours peur du malheur plus que de la honte. Dans les années 30, Montherlant
écrivit de fortes pages à ce sujet – lire « La France et la morale de midinette
».
On connaît la suite. Voilà ce que nous a
appris l’affaire Aubenas : Hitler peut revenir, nos élites sont aussi lâches que
celles des années 30. Etant donné le nombre de musulmans en France, et
l’évidente instabilité de notre régime politique moribond, ce constat n’a rien
de rassurant.
Alors que
faire ?
D’abord, retracer la généalogie de notre
lâcheté. Puis, une fois la racine du mal mise à jour, en éloigner notre peuple –
je parle des profondeurs de notre nation, pas des bobos parisianistes
couillemollisés : ceux-là sont incurables.
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Petit
flash-back, pour ceux qui n’auraient pas compris où je veux en venir. Que font
les preneurs d’otages ? Ont-ils des revendications politiques crédibles ? Vous y
croyez, vous, à cette histoire de voile dans les écoles françaises ? Tout ça
sent l’intox à plein nez.
Officiellement, il s’agirait de terrorisme
islamiste. Cela reste à vérifier. On peut légitimement soupçonner des réseaux
criminels, peut-être instrumentalisés par un des camps en présence. D’ailleurs,
dans le phénoménal foutoir irakien « stabilisé » par l’Oncle Sam, la criminalité
et la guérilla ne peuvent même plus être distinguées l’une de l’autre. Un type
avec un flingue qui collecte l’impôt révolutionnaire, un autre type avec un
flingue qui rackette le bon peuple : la différence entre les deux est une simple
question de mots.
En somme,
nous faisons un fameux cadeau aux terroristes, en interprétant leur geste comme
signifiant, en lui donnant un poids politique. Au vrai, nous avons
peut-être affaire à de vulgaires truands. D’où l’inévitable question : pourquoi
nos médias ont-ils donné à cette affaire un poids qu’on réserverait normalement
à une affaire d’Etat ? Comparez Ingrid Betancourt et Florence Aubenas, en termes
de couverture médiatique. Il n’y a rien qui vous étonne ? Est-ce qu’on ne se
foutrait pas un peu de notre gueule, par hasard ?
Au-delà de la réaction corporatiste des
journalistes, au-delà même de la sainte trouille qu’inspire l’islam à nos
politiciens, on s’explique mal les emballements médiatiques et politiques qui
ont émaillé l’affaire Aubenas. En fait, j’ai parfois eu l’impression que nos
médias aimaient cette affaire. Qu’au fond, ça leur plaisait d’avoir un
mélodrame à commenter – sachant qu’on anticipait un happy end, bien
entendu. A croire qu’il existait une forme de complicité inconsciente entre les
ravisseurs et les « comités de soutien » aux otages.
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Je crois
qu’en fait, la sensibilité de nos milieux médiatique entre en résonance avec la
démarche des terroristes. Le caractère dramatique des évènements d’Irak fait
ressortir par contraste le bonheur un peu ennuyeux qui est le nôtre, et que nos
médias ont pour mission de nous faire aimer. D’où la médiatisation de l’affaire
irakienne. Je n’irais pas jusqu’à évoquer une manipulation pure et simple,
n’exagérons rien. Mais enfin constatons qu’une prise d’otages en Irak est une
aubaine pour les médias français – et je ne vous parle pas du tirage de
Libération.
Il faut bien dire que nous adorons qu’un
drame, correctement mis en scène, nous rappelle à quel point nous sommes
heureux. C’est un peu le même mécanisme qui nous fait aimer les films d’horreur
: nous savons qu’à la fin du film, les lumières se rallumeront, et que nous
reviendront à une petite vie tranquille – vie qui nous paraîtra d’autant plus
tranquille que nous nous serons bien fait peur, en rêve.
Voilà
pourquoi nous aimons le gore : parce qu’il crée une rupture symbolique
dans une vie où nous n’acceptons plus de rupture réelle. Cela, visiblement, les
metteurs en scène du sanguinolent guignol irakien l’ont bien compris.
Décidément, ces gens-là nous connaissent très bien.
Leur technique me fait d’ailleurs un peu
penser à un style bien précis, que les Américains appellent le performance
art. Il s’agit d’accomplir un acte parfaitement gratuit – un acte supposé
créer le sens justement parce qu’étant gratuit, il est sa propre vérité.
C’est assez à la mode, dans les milieux artistes US.
Evidemment,
chez les branchés new-yorkais, il n’est pas question de violence. La
performance, c’est généralement une gonzesse aux seins nus qui danse avec
des torches dans les mains, ou alors un mec à poil en train de se vernir les
ongles des pieds. Il y a des gens à qui ça plaît – tant mieux pour eux,
d’ailleurs. L’idée, si j’ai bien compris, c’est que le sens est créé par le
regard du public. C’est pourquoi, généralement, l’artiste ne transmet aucun
message, sinon justement qu’il n’a pas de message à transmettre.
La démarche se veut libératrice, mais à mon
avis, elle est d’abord destructrice. Dire que l’acte est la vérité, c’est
énoncer qu’il n’y a pas de vérité à rechercher dans le discours. C’est pourquoi,
toujours à mon humble avis, le performance art correspond à une
régression intellectuelle. S’il suffit de poser un acte pour créer du sens,
alors à quoi bon la raison dialectique ? A ce compte-là, pourquoi Socrate
dialoguait-il ? Pour remuer les esprits, il n’avait qu’à s’empoisonner d’entrée
de jeu !
Quand on
étudie d’un peu près les ressorts du performance art, on prend conscience
de la fabuleuse détresse de nos contemporains. Faut-il que nous soyons paniqués
par la vie, pour gober une arnaque pareille ! Faut-il que nous ayons besoin de
nous évader de nous-mêmes, pour nous contenter d’un acte gratuit, un seul acte
gratuit, en guise d’échappée belle.
Les islamistes ont parfaitement compris la
faiblesse mentale que révèle notre fascination pour la performance. Ils
savent parfaitement ce qu’ils font, avec leur répugnant snuff movie
terroriste, leur sanguinolent jihad performance art. Encore plus gore
que l’attentat mais bien moins coûteux à produire : techniquement, il faut
reconnaître que c’est très bien vu. L’impact médiatique est énorme. Par nature,
le snuff movie est la performance ultime, puisque c’est la seule
qu’on ne peut pas répéter. On ne filmera jamais une deuxième fois la
décapitation de Nicolas Berg, d’où la charge émotionnelle monstrueuse de cette
prise de vue unique.
Il y a
visiblement une parenté entre situationnisme médiatique et terrorisme. Dans un
cas comme dans l’autre, le spectateur est pris en otage : à lui d’inventer un
sens à ce qui n’en n’a pas, s’il veut se délivrer de l’absurde.
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Le symbolisme des exécutions filmées est
évident. Pour des musulmans, l’égorgement rappelle la fête du mouton. Par
conséquent, en terre d’islam, égorger son ennemi, c’est nier qu’il puisse avoir
été racheté comme le fils d’Abraham. C’est un geste lourd de sens – et la
décapitation, opérée dans les conditions qu’on sait, peut apparaître comme un
superlatif de ce geste-là.
Ce que nous
montrent les islamistes, c’est donc l’inversion du sacrifice d’Abraham. Dans le
symbolisme musulman, leur acte est un peu l’équivalent d’une messe noire dans le
monde chrétien. C’est une invocation satanique, ni plus ni moins. « Voyez ! Je
ne suis rien, mon discours n’a pas de sens, mais je suis tout,
parce que je prends la vie d’un innocent ! »
C’est exactement la signification que nous
avons accordée à leur geste atroce, dès l’instant où nous l’avons vu. Les
égorgeurs nous ont tendu un piège, et nous y sommes tombés. Nous y sommes tombés
d’autant mieux que nous avions envie d’y tomber. Nous y sommes tombés parce que
nous avions envie d’être confrontés, en rêve, à un malheur que, dans la
réalité, nous n’acceptons plus. Nous sommes bon public pour les messes noires.
Oh, bien sûr,
nous avons cachés notre capitulation mentale derrière les apparences de la
vertu. Nous avons fait mine de déconstruire la dramaturgie voulue par les
terroristes, avec nos lâchers de ballons, nos gigateufs, nos concerts
solidaires, etc. etc. C’est à cela, aussi, qu’a servi l’agitation « pour
Florence et Hussein » : à permettre d’en parler le plus possible, tout en ayant
l’air de désapprouver.
Mais en réalité, derrière notre inquiétude
affectée, nous jouissions. Quelqu’un était en risque. Quelqu’un, mais pas
nous. Quelque part, le Diable sacrifiait des innocents. Quelque part,
mais pas chez nous. Youpi ! La fête continue !
Résultat :
une caisse de résonance médiatique absolument disproportionnée. Avec, au bout du
compte, une inflation du cours de l’otage français. Que voilà une excellente
nouvelle pour les finances du terrorisme !
Quand je repense à l’affaire Aubenas, je me
sens sale.
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Revenons à la
question de départ : que faire ? Comment nous prémunir contre la fascination du
mal ? Comment ne plus tomber dans le piège terroriste ? Quelle attitude
promouvoir, quel discours tenir ? - Réponse : faisons le contraire de ce qui a
été fait pendant l’affaire Aubenas. Ne parlons plus du terrorisme, ou alors
seulement pour démontrer que loin de nous affaiblir, ses coups nous
renforcent.
Ses coups nous renforcent moralement, parce
qu’ils nous rappellent qu’on ne se réalise que dans l’épreuve surmontée par le
sacrifice. Retrouvons le sens du sacrifice, et nous aurons vaincu les
terroristes. Nous les aurons vaincus, en ce sens que nous aurons rendu leur
action vaine, du point de vue même des intérêts qu’ils défendent. Le terrorisme
continuera, mais il ne servira plus à rien, il ne pourra plus réellement menacer
la stabilité de nos sociétés.
C’est
pourquoi je dis : la fête est finie ! On traitera le terrorisme par le mépris,
on le ramènera à ses véritables effets – c'est-à-dire, malgré tout, assez peu de
choses, pour l’instant du moins.
« Remballe ta camelote, camarade djihadiste.
De ton blabla, nous ne sommes pas dupes ! » – tel sera à l’avenir notre
message. « Comment ? », dirons-nous aux résistants autoproclamés, « Comment ?
Qu’est-ce que vous dites ? Que vous représentez le monde musulman ? – Eh, mais
attendez, d’où tirez-vous votre légitimité, bande de truands ? Personne ne vous
a élus. Et votre discours est d’une vacuité consternante. En fait, si vous
gueulez que vous allez nous charcuter,
c’est parce que vous n’avez rien d’autre à
dire.
« Alors comme
ça, pour toi, camarade djihadiste, l’islam, ça consiste à gueuler que Dieu est
grand, avec une cagoule sur la tête mais en direct à la télé ? Et tu crois qu’en
plus, on va te prendre au sérieux sur le plan religieux ? Eh, dis donc, mon
petit, une question : si ma télé tombe en panne, est-ce que Dieu rétrécit ? –
Allez, va, on t’a reconnu, imposteur ! Tu es encore moins musulman que nous ne
sommes chrétiens, et franchement, ce n’est pas peu dire. »
Voilà l’opinion qu’en filigrane, nos
discours doivent laisser transparaître.
Mais ce n’est
pas encore assez. Pour déstabiliser ces fanatiques, et pour que leurs victimes
ne soient pas mortes pour rien, ajoutons le constat qui pourrait bien leur faire
vraiment mal :
« Continue à nous attaquer, camarade
djihadiste. A contempler ton nihilisme, nous nous guérissons du nôtre. Et un
jour tu verras : les musulmans d’Europe deviendront peut-être des nôtres,
quand tu seras devenu notre ennemi commun. »
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