:// Jihad performance art
Par Michel Drac, 7 juillet 2005

A l’heure où j’écris, on dénombre déjà quelques dizaines de morts à Londres. Devant cette saloperie sans nom, mes pensées vont évidemment à mes amis anglais. Quelle que soit notre opinion sur l’affaire d’Irak, nous nous tenons aux côtés de nos alliés, lorsqu’ils sont attaqués.

L’enlèvement de Florence Aubenas, par comparaison, n’était qu’une farce. Mais a posteriori, à la lumière justement de ce qui vient de se passer à Londres, il peut être intéressant de revenir sur cette farce. Elle dit quelque chose sur les milieux médiatiques français, sur leur fragilité mentale.

Après tout, Londres aujourd’hui, Madrid hier, Paris demain ? – Demandons-nous donc comment nous réagirions, si la France était attaquée. Essayons de nous jauger, à la lumière du comportement de notre microcosme médiatique, et de la partie de l’opinion qu’il parvint à entraîner derrière lui, à l’occasion de l’affaire Aubenas. Saurions-nous faire face ?

Voici ma thèse : l’affaire Aubenas a démontré que dans une partie non négligeable des « élites » françaises, il existe une soif de soumission.

Souvenons-nous de ce que furent les mois précédant la libération d’Aubenas. Souvenons-nous des festivités surréalistes organisées par les comités de soutien. Souvenons-nous encore de la libération d’Aubenas. Tout était bien qui finissait bien, l’amie Florence regagnait intacte son petit paradis bobo, la fête pouvait continuer, aucun malheur n’était arrivé.

C’est que nous avions fait ce qu’il fallait pour cela, n’est-ce pas ? Rançon payée, toute honte bue. D’ailleurs, nous ferions n’importe quoi pour éviter un malheur. Le malheur est tout simplement quelque chose que nous ne pouvons plus supporter. Nous ne vivons que pour le bonheur. Nous ne comprendrions même pas qu’on nous demande de vivre pour autre chose.

Quand je revois la couverture de l’affaire par les médias français, je me rends compte que la France vit à genoux, et que c’est très exactement ce que les terroristes ont pu constater, à l’occasion de l’affaire Aubenas. Un peuple qui ne vit que pour le bonheur préfèrera toujours l’humiliation à la guerre, parce qu’il aura toujours peur du malheur plus que de la honte. Dans les années 30, Montherlant écrivit de fortes pages à ce sujet – lire « La France et la morale de midinette ».

On connaît la suite. Voilà ce que nous a appris l’affaire Aubenas : Hitler peut revenir, nos élites sont aussi lâches que celles des années 30. Etant donné le nombre de musulmans en France, et l’évidente instabilité de notre régime politique moribond, ce constat n’a rien de rassurant.

Alors que faire ?

D’abord, retracer la généalogie de notre lâcheté. Puis, une fois la racine du mal mise à jour, en éloigner notre peuple – je parle des profondeurs de notre nation, pas des bobos parisianistes couillemollisés : ceux-là sont incurables.

:// \\:

Petit flash-back, pour ceux qui n’auraient pas compris où je veux en venir. Que font les preneurs d’otages ? Ont-ils des revendications politiques crédibles ? Vous y croyez, vous, à cette histoire de voile dans les écoles françaises ? Tout ça sent l’intox à plein nez.

Officiellement, il s’agirait de terrorisme islamiste. Cela reste à vérifier. On peut légitimement soupçonner des réseaux criminels, peut-être instrumentalisés par un des camps en présence. D’ailleurs, dans le phénoménal foutoir irakien « stabilisé » par l’Oncle Sam, la criminalité et la guérilla ne peuvent même plus être distinguées l’une de l’autre. Un type avec un flingue qui collecte l’impôt révolutionnaire, un autre type avec un flingue qui rackette le bon peuple : la différence entre les deux est une simple question de mots.

En somme, nous faisons un fameux cadeau aux terroristes, en interprétant leur geste comme signifiant, en lui donnant un poids politique. Au vrai, nous avons peut-être affaire à de vulgaires truands. D’où l’inévitable question : pourquoi nos médias ont-ils donné à cette affaire un poids qu’on réserverait normalement à une affaire d’Etat ? Comparez Ingrid Betancourt et Florence Aubenas, en termes de couverture médiatique. Il n’y a rien qui vous étonne ? Est-ce qu’on ne se foutrait pas un peu de notre gueule, par hasard ?

Au-delà de la réaction corporatiste des journalistes, au-delà même de la sainte trouille qu’inspire l’islam à nos politiciens, on s’explique mal les emballements médiatiques et politiques qui ont émaillé l’affaire Aubenas. En fait, j’ai parfois eu l’impression que nos médias aimaient cette affaire. Qu’au fond, ça leur plaisait d’avoir un mélodrame à commenter – sachant qu’on anticipait un happy end, bien entendu. A croire qu’il existait une forme de complicité inconsciente entre les ravisseurs et les « comités de soutien » aux otages.

:// \\:

Je crois qu’en fait, la sensibilité de nos milieux médiatique entre en résonance avec la démarche des terroristes. Le caractère dramatique des évènements d’Irak fait ressortir par contraste le bonheur un peu ennuyeux qui est le nôtre, et que nos médias ont pour mission de nous faire aimer. D’où la médiatisation de l’affaire irakienne. Je n’irais pas jusqu’à évoquer une manipulation pure et simple, n’exagérons rien. Mais enfin constatons qu’une prise d’otages en Irak est une aubaine pour les médias français – et je ne vous parle pas du tirage de Libération.

Il faut bien dire que nous adorons qu’un drame, correctement mis en scène, nous rappelle à quel point nous sommes heureux. C’est un peu le même mécanisme qui nous fait aimer les films d’horreur : nous savons qu’à la fin du film, les lumières se rallumeront, et que nous reviendront à une petite vie tranquille – vie qui nous paraîtra d’autant plus tranquille que nous nous serons bien fait peur, en rêve.

Voilà pourquoi nous aimons le gore : parce qu’il crée une rupture symbolique dans une vie où nous n’acceptons plus de rupture réelle. Cela, visiblement, les metteurs en scène du sanguinolent guignol irakien l’ont bien compris. Décidément, ces gens-là nous connaissent très bien.

Leur technique me fait d’ailleurs un peu penser à un style bien précis, que les Américains appellent le performance art. Il s’agit d’accomplir un acte parfaitement gratuit – un acte supposé créer le sens justement parce qu’étant gratuit, il est sa propre vérité. C’est assez à la mode, dans les milieux artistes US.

Tous otages !

Laurent James jette la première pierre aux journaleux: Servitude de Libération.

Qui prend les iraniens en otage? Kaveh nous initie aux joies de la  Buy-Back Connection!.

Charley s'interroge sur le droit de rétension. Il signe : Tous otages !.

Lucien Samir sent comme un vent de révolution : Otages de préjugés injustifiés..., libérez-vous!.

Evidemment, chez les branchés new-yorkais, il n’est pas question de violence. La performance, c’est généralement une gonzesse aux seins nus qui danse avec des torches dans les mains, ou alors un mec à poil en train de se vernir les ongles des pieds. Il y a des gens à qui ça plaît – tant mieux pour eux, d’ailleurs. L’idée, si j’ai bien compris, c’est que le sens est créé par le regard du public. C’est pourquoi, généralement, l’artiste ne transmet aucun message, sinon justement qu’il n’a pas de message à transmettre.

La démarche se veut libératrice, mais à mon avis, elle est d’abord destructrice. Dire que l’acte est la vérité, c’est énoncer qu’il n’y a pas de vérité à rechercher dans le discours. C’est pourquoi, toujours à mon humble avis, le performance art correspond à une régression intellectuelle. S’il suffit de poser un acte pour créer du sens, alors à quoi bon la raison dialectique ? A ce compte-là, pourquoi Socrate dialoguait-il ? Pour remuer les esprits, il n’avait qu’à s’empoisonner d’entrée de jeu !

Quand on étudie d’un peu près les ressorts du performance art, on prend conscience de la fabuleuse détresse de nos contemporains. Faut-il que nous soyons paniqués par la vie, pour gober une arnaque pareille ! Faut-il que nous ayons besoin de nous évader de nous-mêmes, pour nous contenter d’un acte gratuit, un seul acte gratuit, en guise d’échappée belle.

Les islamistes ont parfaitement compris la faiblesse mentale que révèle notre fascination pour la performance. Ils savent parfaitement ce qu’ils font, avec leur répugnant snuff movie terroriste, leur sanguinolent jihad performance art. Encore plus gore que l’attentat mais bien moins coûteux à produire : techniquement, il faut reconnaître que c’est très bien vu. L’impact médiatique est énorme. Par nature, le snuff movie est la performance ultime, puisque c’est la seule qu’on ne peut pas répéter. On ne filmera jamais une deuxième fois la décapitation de Nicolas Berg, d’où la charge émotionnelle monstrueuse de cette prise de vue unique.

Il y a visiblement une parenté entre situationnisme médiatique et terrorisme. Dans un cas comme dans l’autre, le spectateur est pris en otage : à lui d’inventer un sens à ce qui n’en n’a pas, s’il veut se délivrer de l’absurde.

:// \\:

Le symbolisme des exécutions filmées est évident. Pour des musulmans, l’égorgement rappelle la fête du mouton. Par conséquent, en terre d’islam, égorger son ennemi, c’est nier qu’il puisse avoir été racheté comme le fils d’Abraham. C’est un geste lourd de sens – et la décapitation, opérée dans les conditions qu’on sait, peut apparaître comme un superlatif de ce geste-là.

Ce que nous montrent les islamistes, c’est donc l’inversion du sacrifice d’Abraham. Dans le symbolisme musulman, leur acte est un peu l’équivalent d’une messe noire dans le monde chrétien. C’est une invocation satanique, ni plus ni moins. « Voyez ! Je ne suis rien, mon discours n’a pas de sens, mais je suis tout, parce que je prends la vie d’un innocent ! »

C’est exactement la signification que nous avons accordée à leur geste atroce, dès l’instant où nous l’avons vu. Les égorgeurs nous ont tendu un piège, et nous y sommes tombés. Nous y sommes tombés d’autant mieux que nous avions envie d’y tomber. Nous y sommes tombés parce que nous avions envie d’être confrontés, en rêve, à un malheur que, dans la réalité, nous n’acceptons plus. Nous sommes bon public pour les messes noires.

Oh, bien sûr, nous avons cachés notre capitulation mentale derrière les apparences de la vertu. Nous avons fait mine de déconstruire la dramaturgie voulue par les terroristes, avec nos lâchers de ballons, nos gigateufs, nos concerts solidaires, etc. etc. C’est à cela, aussi, qu’a servi l’agitation « pour Florence et Hussein » : à permettre d’en parler le plus possible, tout en ayant l’air de désapprouver.

Mais en réalité, derrière notre inquiétude affectée, nous jouissions. Quelqu’un était en risque. Quelqu’un, mais pas nous. Quelque part, le Diable sacrifiait des innocents. Quelque part, mais pas chez nous. Youpi ! La fête continue !

Résultat : une caisse de résonance médiatique absolument disproportionnée. Avec, au bout du compte, une inflation du cours de l’otage français. Que voilà une excellente nouvelle pour les finances du terrorisme !

Quand je repense à l’affaire Aubenas, je me sens sale.

:// \\:

Revenons à la question de départ : que faire ? Comment nous prémunir contre la fascination du mal ? Comment ne plus tomber dans le piège terroriste ? Quelle attitude promouvoir, quel discours tenir ? - Réponse : faisons le contraire de ce qui a été fait pendant l’affaire Aubenas. Ne parlons plus du terrorisme, ou alors seulement pour démontrer que loin de nous affaiblir, ses coups nous renforcent.

Ses coups nous renforcent moralement, parce qu’ils nous rappellent qu’on ne se réalise que dans l’épreuve surmontée par le sacrifice. Retrouvons le sens du sacrifice, et nous aurons vaincu les terroristes. Nous les aurons vaincus, en ce sens que nous aurons rendu leur action vaine, du point de vue même des intérêts qu’ils défendent. Le terrorisme continuera, mais il ne servira plus à rien, il ne pourra plus réellement menacer la stabilité de nos sociétés.

C’est pourquoi je dis : la fête est finie ! On traitera le terrorisme par le mépris, on le ramènera à ses véritables effets – c'est-à-dire, malgré tout, assez peu de choses, pour l’instant du moins.

« Remballe ta camelote, camarade djihadiste. De ton blabla, nous ne sommes pas dupes ! » – tel sera à l’avenir notre message. « Comment ? », dirons-nous aux résistants autoproclamés, « Comment ? Qu’est-ce que vous dites ? Que vous représentez le monde musulman ? – Eh, mais attendez, d’où tirez-vous votre légitimité, bande de truands ? Personne ne vous a élus. Et votre discours est d’une vacuité consternante. En fait, si vous gueulez que vous allez nous charcuter, c’est parce que vous n’avez rien d’autre à dire.

« Alors comme ça, pour toi, camarade djihadiste, l’islam, ça consiste à gueuler que Dieu est grand, avec une cagoule sur la tête mais en direct à la télé ? Et tu crois qu’en plus, on va te prendre au sérieux sur le plan religieux ? Eh, dis donc, mon petit, une question : si ma télé tombe en panne, est-ce que Dieu rétrécit ? – Allez, va, on t’a reconnu, imposteur ! Tu es encore moins musulman que nous ne sommes chrétiens, et franchement, ce n’est pas peu dire. »

Voilà l’opinion qu’en filigrane, nos discours doivent laisser transparaître.

Mais ce n’est pas encore assez. Pour déstabiliser ces fanatiques, et pour que leurs victimes ne soient pas mortes pour rien, ajoutons le constat qui pourrait bien leur faire vraiment mal :

« Continue à nous attaquer, camarade djihadiste. A contempler ton nihilisme, nous nous guérissons du nôtre. Et un jour tu verras : les musulmans d’Europe deviendront peut-être des nôtres, quand tu seras devenu notre ennemi commun. »

>> Chronique précédente:  Où est passé l'argent ?...


[HOME] - [SCHWARTZ] - [JUSTINE] - [GOSSEYN] - [MGTRASH] - [FORUM] - [INDEX]