:// Où est passé l'argent ?
Par Michel Drac, 30 juin 2005

Lucien-Samir Oulahbib me demande mes objections sur son texte "Le libéralisme en bouc émissaire" publié en mai sur Subversiv.com, au sujet du Traité Constitutionnel Européen.

Je ne chercherai pas à critiquer en elle-même la thèse de fond de son article, qui me paraît très solide. Si je résume :

1. L’anti-libéralisme, plus ou moins combiné avec l’anti-américanisme, tient plus de la pathologie paranoïde que d’une opinion argumentée.

2. En réalité, il n’y a pas un, mais des libéralismes, qui sont d’ailleurs concurrents. La cartographie de cette nébuleuse n’est concevable que sous la forme d’une matrice étudiant les trajectoires idéologiques sous deux axes croisés :

- quels sont les intérêts de classe et/ou de réseau sous-jacents à tel ou tel discours libéral ?

- sur quel plan (économique, sociologique, philosophique) se situe le discours en question ?

A la lumière de cette analyse croisée, on verra que les clivages opératoires ne correspondent nullement à l’opposition manichéenne « méchants ultralibéraux » / « gentils altermondialiste », mais qu’ils découpent un paysage complexe et fluctuant.

3. Au vrai, le simplisme antilibéral sert de paravent à une effarante dénégation du réel. En effet, la véritable question en France est aujourd’hui la mise en sujétion des forces vives par un Etat « vorace voire cannibale », lequel maintient en survie artificielle une société conservatrice dans le plus mauvais sens du terme, pour le plus grand bénéfice des oligarchies en place.

4. Donc, pour déstabiliser ce système de dépossession, il faut utiliser la construction européenne comme un accélérateur chaotique.

Eh bien, je suis complètement d’accord.

Sauf que…

Je suis complètement d’accord pour dire qu’étant donné les trois premiers points listés ci-dessus, l’urgence, le 29 mai 2005, était de voter non.

En effet, ce sont bel et bien les oligarques, bénéficiaires du système de confiscation, qui rédigèrent l’obscène TCE. Et c’est encore eux qui, la gueule enfarinée, eurent le magistral toupet de nous présenter ce machin comme le texte fondateur de notre destin collectif.

Dans ces conditions, pourquoi cautionner la démarche desdits oligarques ? Dans l’espoir que, prisonniers de leurs contradictions, ils ne finissent par se tirer une balle dans le pied ? – Calcul tentant, bien sûr, mais dangereux, car il suppose que la technocratie régnante va perdre spontanément le contrôle de la situation. Mauvais calcul, à mon avis, car le TCE était en fait un levier, sur lequel les oligarchies entendaient peser pour capter à leur profit les conséquences du changement.

Approuver le TCE, c’était prolonger la mécanique de dépossession dont nos peuples européens sont en train de crever. C’était se résigner à la passivité devant un système inique, pour qui la libéralisation est d’abord une occasion de pantouflage offerte à des promotions entières d’énarques à la compétence incertaine. C’était cautionner l’inflation des instances technocratiques, et donc des fauteuils, strapontins et sinécures offerts à nos politiciens cumulards. Voter oui, c’était admettre que pour défendre nos industries de souveraineté, nous nous accommoderions sans mal d’une commissaire européenne placée là d’abord pour servir les intérêts de multinationales déterritorialisées, lesquelles sont généralement plus ou moins contrôlées par les fonds de placement opaques. C’était encore accepter que la question de l’immigration en Europe ne soit considérée que sous l’angle économétrique, sans considération pour la cohésion de nos sociétés. Bref, c’était du suicide.

A l’inverse, le non renvoyait à une démarche dynamique. Voter non, c’était le moyen le plus sûr d’accélérer la perte de contrôle par la technocratie régnante. C’était contester aux technocrates les instruments dont ils avaient visiblement besoin, puisque justement ils les demandaient. C’était une manière de leur mettre des bâtons dans les roues, si j’ose dire.

Le « non » va en effet déverrouiller le système.

● Lucien-Samir nous invite à ne pas confondre « privativisme » et privatisation – sachant que par « privativisme », il décrit en gros le phénomène que j’ai appelé la « féodalisation ».

Il faut refuser les simplifications abusives, bien d’accord. Mais permettez ! Une question : est-ce nous qui confondons ? Ne serait-ce pas plutôt les oligarchies en place qui, dans les faits, dissimulent le « privativisme » sous le prétexte commode des privatisations ? Ai-je tort quand je dis que, derrière le discours de « performance » tenu par Michel Bon à France Télécom, il y avait bel et bien des milliards d’euros, disparus dans une des faillites les plus scandaleuses de l’histoire ? Des milliards d’euros qui, à mon humble avis, ne furent pas perdus pour tout le monde…

Il faudra bien qu’un jour on nous explique où est passé cet argent. Qui a creusé le trou que nous allons devoir boucher avec nos impôts, pendant des années et des années ? A qui demander des comptes, aujourd’hui ? Même question pour Vivendi, en fait la compagnie générale des eaux, évidemment très liée à la sphère publique. Même question pour Alsthom. Même question pour la vente de Péchiney à son concurrent canadien – on nous parle de délits d’initiés, dont la source, soit dit en passant, se trouverait justement au cœur des institutions bruxelloises…

Quant à moi, tant qu’on ne m’aura pas démontré que les bénéficiaires de ces affaires sont insolvables et/ou irréprochables, tant qu’on aura pas – surtout – modifié les règles de fonctionnement de notre capitalisme d’Etat et pris les mesures nécessaires pour préserver l’intérêt national, je continuerai à regarder avec suspicion tout mouvement de privatisation et de déréglementation, quand bien même ledit mouvement serait en théorie libérateur. Et donc, je regarderai avec la même suspicion un texte soi-disant constituant, mais qui semble surtout fait pour enclencher un système de cliquets rendant irréversible le mouvement général de privatisation.

Pour dire les choses encore plus nettement : je ne me dessaisirai certainement pas des faibles moyens de censure que nous donne le suffrage populaire inscrit dans un cadre politique éprouvé par l’usage, alors que l’actuel gouverneur de la BCE se trouve avoir été, dans une vie antérieure, chargé de contrôler le Crédit Lyonnais – avec les résultats qu’on sait. Après tout, je me vois mal, le jour où je transmettrai les livres de comptes à mes enfants, expliquer comment et pourquoi je fus assez bête pour faire d’un incapable mon fondé de pouvoir.

Et cela, quand bien même ledit fondé de pouvoir m’aurait pris en otage, prétextant qu’il était la seule alternative à un conservatisme mortifère que, par ailleurs, il s’appliquait à faire prospérer. Je regrette : quand des racketteurs pourrissent mon quartier pour que j’achète leur protection, je refuse d’entrer dans leur jeu. Advienne que pourra ! Mon refus aura au moins le mérite de les obliger à abattre leurs cartes.

● Lucien-Samir nous rappelle que les solutions prônées par les altermondialistes n’ont jamais fonctionné, nulle part. C’est là un fait historique indiscutable.

Mais permettez ! N’est-il pas étrange, justement, que le système médiatique, entièrement verrouillé par les oligarchies en place, n’accorde un espace si important aux altermondialistes de toutes obédiences ? Ne pourrait-on pas y voir comme la marque d’une opposition sur mesure ? Une opposition que l’on aurait en quelque sorte calibrée pour être à la fois séduisante et inopérante ?

Quant à moi, je le dis tout net : les papotages altermondialistes, je m’en tamponne ! Je n’en tiens aucun compte, et à vrai dire, je crois que si le système médiatique cautionne les niaiseries altermondialistes, c’est tout bonnement pour que des critiques comme Lucien-Samir Oulahbib tombent dans le piège de la « réduction à ATTAC ». Syllogisme : ATTAC n’a rien à proposer, ATTAC est contre le TCE, donc le TCE est la seule proposition qui vaille.

Pas d’accord. On peut être à la fois contre ATTAC et contre le TCE. C’est mon cas. Et le fait de le dire, haut et fort, me semble de nature à fragiliser le cadre limitatif dans lequel le système politico-médiatique tente d’enfermer la réflexion. Dire non quand on vous a placé dans la situation de devoir choisir entre oui et rien, c’est aussi une façon de refuser jusqu’à la question elle-même.

● Lucien-Samir nous rappelle qu’au lieu de larmoyer sur la percée du textile chinois, il eut été préférable de mettre à profit les dix années qui nous étaient laissées pour nous y préparer. Il nous rappelle aussi, et là encore à juste titre, que les profits des Chinois leur permettront de nous acheter de la haute technologie.

Seulement, et là nous touchons au fond de l’affaire, j’aurais tendance à préciser :

… que les profits des Chinois leur permettront de nous acheter de la haute technologie militaire.

Cessons de raisonner en économistes. Posons les vraies questions soulevées par le TCE, c'est-à-dire les questions politiques. Il faut garder à l’esprit que quand on parle d’un traité dont les dispositions primeraient les droits constitutionnels nationaux, on touche à la définition même de notre cité.

En réalité, derrière la farce du TCE, il y avait la volonté des zélites zéropéennes de détruire les nations, parce que le cadre national est celui dans lequel s’exerce la souveraineté populaire. Vous me direz : pourquoi les zélites voudraient-elles détruire la souveraineté populaire ? Eh bien, je vous réponds : parce que les peuples veulent exister dans la longue durée, alors que les zélites n’ont en tête que leur enrichissement à court terme – et si cela impose qu’ils s’entendent avec l’oligarchie communiste de Pékin, comptez sur eux : entre oligarques, on trouve toujours à s’arranger.

Dans ce contexte, devant ces élites corrompues, enfermées dans une catastrophique logique de prédation, il devenait urgent de réhabiliter le politique en Europe. Et pour cela, nous devions d’abord faire imploser l’énorme bulle institutionnelle zéropéenne, précisément pour que la situation échappe au contrôle de la technocratie régnante.

A présent que la mécanique du TCE a été grippée, nous devrions pouvoir lancer de vrais débats. Nous allons renvoyer les technocrates à leurs responsabilités politiques, et ainsi les obliger soit à se refonder, soit à abdiquer. Nous devons leur demander : « Nous avez-vous préparés à affronter la concurrence chinoise ? A défaut, êtes-vous capables de dresser des barrières efficaces, comme l’administration Bush vient de le faire, aux Etats-Unis ? Oui ? D’accord, vous commandez la manœuvre. Non ? Alors foutez-le camp ! Dégagez ! Nous avons besoin d’être dirigés par des gens qui ont une stratégie ! Figurez-vous que nous, nous avons en tête un horizon de planification un peu plus long que le CAC 40 du mois prochain ! Nous sommes un peuple, nous pensons notre destin à l’échelle de l’Histoire. Et si Bruxelles ne veut pas d’une Europe qui se défende, fuck Brussel ! On fera l’Europe entre nous, entre peuples ! – et ne nous dites pas que nous serons seuls : les Hollandais, au moins, risquent fort de marcher avec nous, semble-t-il, et puis il paraît peu probable que les Allemands s’accommodent longtemps d’une économie en voie de bazardisation… »

Voilà ce dont il était question, le 29 mai 2005, et voilà en gros ce qu’à mon humble avis, les plus lucides, parmi les électeurs du non, tentèrent de dire, à quelques nuances près. Voilà aussi, naturellement, ce que l’ensemble de notre classe politico-médiatique démonétisée s’applique à ne pas entendre, depuis le 29 mai au soir. Mauvais calcul, car si ces gens persistent dans leur refus de comprendre, ils ne dureront plus très longtemps. Personnellement, j’avoue que je ne pleurerai pas, si leur trajectoire se termine en crash.

C’est pourquoi, en conclusion, je crois devoir renchérir sur le propos de Lucien-Samir Oulahbib. Non seulement il serait temps qu’un vrai parti libéral se constitue en France, mais en outre, il serait temps de refonder tous les partis politiques. En France et sans doute dans une grande partie de l’Europe.

Moralité : plus j’y repense, plus je suis convaincu d’avoir eu raison, le 29 mai, en disant : « niet ». Relire le papier de Dantec à ce sujet : une fois de plus, il a touché juste. Il devait être en phase ascendante….

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