Je suis complètement d’accord pour dire
qu’étant donné les trois premiers points listés ci-dessus, l’urgence, le
29 mai 2005, était de voter non.
En effet, ce sont bel et bien les oligarques, bénéficiaires du système de
confiscation, qui rédigèrent l’obscène TCE. Et c’est encore eux qui, la gueule
enfarinée, eurent le magistral toupet de nous présenter ce machin comme
le texte fondateur de notre destin collectif.
Dans ces conditions, pourquoi cautionner la
démarche desdits oligarques ? Dans l’espoir que, prisonniers de leurs
contradictions, ils ne finissent par se tirer une balle dans le pied ? – Calcul
tentant, bien sûr, mais dangereux, car il suppose que la technocratie régnante
va perdre spontanément le contrôle de la situation. Mauvais calcul, à mon avis,
car le TCE était en fait un levier, sur lequel les oligarchies entendaient peser
pour capter à leur profit les conséquences du changement.
Approuver le TCE, c’était prolonger la mécanique de dépossession dont nos
peuples européens sont en train de crever. C’était se résigner à la passivité
devant un système inique, pour qui la libéralisation est d’abord une occasion de
pantouflage offerte à des promotions entières d’énarques à la compétence
incertaine. C’était cautionner l’inflation des instances technocratiques, et
donc des fauteuils, strapontins et sinécures offerts à nos politiciens
cumulards. Voter oui, c’était admettre que pour défendre nos industries de
souveraineté, nous nous accommoderions sans mal d’une commissaire
européenne placée là d’abord pour servir les intérêts de multinationales
déterritorialisées, lesquelles sont généralement plus ou moins contrôlées par
les fonds de placement opaques. C’était encore accepter que la question de
l’immigration en Europe ne soit considérée que sous l’angle économétrique, sans
considération pour la cohésion de nos sociétés. Bref, c’était du suicide.
A l’inverse, le non renvoyait à une
démarche dynamique. Voter non, c’était le moyen le plus sûr d’accélérer la perte
de contrôle par la technocratie régnante. C’était contester aux technocrates les
instruments dont ils avaient visiblement besoin, puisque justement ils les
demandaient. C’était une manière de leur mettre des bâtons dans les roues,
si j’ose dire.
Le « non » va en effet déverrouiller le système.
● Lucien-Samir
nous invite à ne pas confondre « privativisme » et privatisation –
sachant que par « privativisme », il décrit en gros le phénomène que j’ai appelé
la « féodalisation ».
Il faut refuser les simplifications abusives, bien d’accord. Mais permettez !
Une question : est-ce nous qui confondons ? Ne serait-ce pas plutôt les
oligarchies en place qui, dans les faits, dissimulent le « privativisme » sous
le prétexte commode des privatisations ? Ai-je tort quand je dis que, derrière
le discours de « performance » tenu par Michel Bon à France Télécom, il y avait
bel et bien des milliards d’euros, disparus dans une des faillites les plus
scandaleuses de l’histoire ? Des milliards d’euros qui, à mon humble avis, ne
furent pas perdus pour tout le monde…
Il faudra bien qu’un jour on nous explique
où est passé cet argent. Qui a creusé le trou que nous allons devoir boucher
avec nos impôts, pendant des années et des années ? A qui demander des comptes,
aujourd’hui ? Même question pour Vivendi, en fait la compagnie générale des
eaux, évidemment très liée à la sphère publique. Même question pour Alsthom.
Même question pour la vente de Péchiney à son concurrent canadien – on nous
parle de délits d’initiés, dont la source, soit dit en passant, se trouverait
justement au cœur des institutions bruxelloises…
Quant à moi, tant qu’on ne m’aura pas démontré que les bénéficiaires de ces
affaires sont insolvables et/ou irréprochables, tant qu’on aura pas – surtout –
modifié les règles de fonctionnement de notre capitalisme d’Etat et pris les
mesures nécessaires pour préserver l’intérêt national, je continuerai à regarder
avec suspicion tout mouvement de privatisation et de déréglementation, quand
bien même ledit mouvement serait en théorie libérateur. Et donc, je regarderai
avec la même suspicion un texte soi-disant constituant, mais qui semble surtout
fait pour enclencher un système de cliquets rendant irréversible le mouvement
général de privatisation.
Pour dire les choses encore plus
nettement : je ne me dessaisirai certainement pas des faibles moyens de censure
que nous donne le suffrage populaire inscrit dans un cadre politique éprouvé par
l’usage, alors que l’actuel gouverneur de la BCE se trouve avoir été, dans une
vie antérieure, chargé de contrôler le Crédit Lyonnais – avec les résultats
qu’on sait. Après tout, je me vois mal, le jour où je transmettrai les livres de
comptes à mes enfants, expliquer comment et pourquoi je fus assez bête pour
faire d’un incapable mon fondé de pouvoir.
Et cela, quand bien même ledit fondé de pouvoir m’aurait pris en otage,
prétextant qu’il était la seule alternative à un conservatisme mortifère que,
par ailleurs, il s’appliquait à faire prospérer. Je regrette : quand des
racketteurs pourrissent mon quartier pour que j’achète leur protection, je
refuse d’entrer dans leur jeu. Advienne que pourra ! Mon refus aura au moins le
mérite de les obliger à abattre leurs cartes.
● Lucien-Samir
nous rappelle que les solutions prônées par les altermondialistes n’ont
jamais fonctionné, nulle part. C’est là un fait historique indiscutable.
Mais permettez ! N’est-il pas étrange, justement, que le système médiatique,
entièrement verrouillé par les oligarchies en place, n’accorde un espace si
important aux altermondialistes de toutes obédiences ? Ne pourrait-on pas y voir
comme la marque d’une opposition sur mesure ? Une opposition que l’on
aurait en quelque sorte calibrée pour être à la fois séduisante et inopérante ?
Quant à moi, je le dis tout net : les
papotages altermondialistes, je m’en tamponne ! Je n’en tiens aucun compte, et à
vrai dire, je crois que si le système médiatique cautionne les niaiseries
altermondialistes, c’est tout bonnement pour que des critiques comme
Lucien-Samir Oulahbib tombent dans le piège de la « réduction à ATTAC ».
Syllogisme : ATTAC n’a rien à proposer, ATTAC est contre le TCE, donc le TCE est
la seule proposition qui vaille.
Pas d’accord. On peut être à la fois contre ATTAC et contre le TCE. C’est mon
cas. Et le fait de le dire, haut et fort, me semble de nature à fragiliser le
cadre limitatif dans lequel le système politico-médiatique tente d’enfermer la
réflexion. Dire non quand on vous a placé dans la situation de devoir choisir
entre oui et rien, c’est aussi une façon de refuser jusqu’à la question
elle-même.
● Lucien-Samir
nous rappelle qu’au lieu de larmoyer sur la percée du textile chinois,
il eut été préférable de mettre à profit les dix années qui nous étaient
laissées pour nous y préparer. Il nous rappelle aussi, et là encore à juste
titre, que les profits des Chinois leur permettront de nous acheter de la haute
technologie.
Seulement, et là nous touchons au fond de l’affaire, j’aurais tendance à
préciser :
… que les profits des Chinois leur
permettront de nous acheter de la haute technologie militaire.
Cessons de raisonner en économistes. Posons les vraies questions soulevées par
le TCE, c'est-à-dire les questions politiques. Il faut garder à l’esprit
que quand on parle d’un traité dont les dispositions primeraient les droits
constitutionnels nationaux, on touche à la définition même de notre cité.
En réalité, derrière la farce du TCE, il y
avait la volonté des zélites zéropéennes de détruire les nations, parce
que le cadre national est celui dans lequel s’exerce la souveraineté populaire.
Vous me direz : pourquoi les zélites voudraient-elles détruire la
souveraineté populaire ? Eh bien, je vous réponds : parce que les peuples
veulent exister dans la longue durée, alors que les zélites n’ont en tête
que leur enrichissement à court terme – et si cela impose qu’ils s’entendent
avec l’oligarchie communiste de Pékin, comptez sur eux : entre oligarques, on
trouve toujours à s’arranger.
Dans ce contexte, devant ces élites corrompues, enfermées dans une
catastrophique logique de prédation, il devenait urgent de réhabiliter le
politique en Europe. Et pour cela, nous devions d’abord faire imploser l’énorme
bulle institutionnelle zéropéenne, précisément pour que la situation
échappe au contrôle de la technocratie régnante.
A présent que la mécanique du TCE a été
grippée, nous devrions pouvoir lancer de vrais débats. Nous allons renvoyer les
technocrates à leurs responsabilités politiques, et ainsi les
obliger soit à se refonder, soit à abdiquer. Nous devons leur
demander : « Nous avez-vous préparés à affronter la concurrence chinoise ? A
défaut, êtes-vous capables de dresser des barrières efficaces, comme
l’administration Bush vient de le faire, aux Etats-Unis ? Oui ? D’accord, vous
commandez la manœuvre. Non ? Alors foutez-le camp ! Dégagez ! Nous avons besoin
d’être dirigés par des gens qui ont une stratégie ! Figurez-vous que nous, nous
avons en tête un horizon de planification un peu plus long que le CAC 40 du mois
prochain ! Nous sommes un peuple, nous pensons notre destin à l’échelle de
l’Histoire. Et si Bruxelles ne veut pas d’une Europe qui se défende, fuck
Brussel ! On fera l’Europe entre nous, entre peuples ! – et ne nous dites
pas que nous serons seuls : les Hollandais, au moins, risquent fort de marcher
avec nous, semble-t-il, et puis il paraît peu probable que les Allemands
s’accommodent longtemps d’une économie en voie de bazardisation… »
Voilà ce dont il était question, le 29 mai 2005, et voilà en gros ce qu’à mon
humble avis, les plus lucides, parmi les électeurs du non, tentèrent de dire, à
quelques nuances près. Voilà aussi, naturellement, ce que l’ensemble de notre
classe politico-médiatique démonétisée s’applique à ne pas entendre, depuis le
29 mai au soir. Mauvais calcul, car si ces gens persistent dans leur refus de
comprendre, ils ne dureront plus très longtemps. Personnellement, j’avoue que je
ne pleurerai pas, si leur trajectoire se termine en crash.
C’est pourquoi, en conclusion, je crois
devoir renchérir sur le propos de Lucien-Samir Oulahbib. Non seulement il serait
temps qu’un vrai parti libéral se constitue en France, mais en outre, il serait
temps de refonder tous les partis politiques. En France et sans doute
dans une grande partie de l’Europe.
Moralité : plus j’y repense, plus je suis convaincu d’avoir eu raison, le 29
mai, en disant : « niet ». Relire le papier de Dantec à ce sujet : une fois de
plus, il a touché juste. Il devait être en phase ascendante….
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