Ce que n’a pas vu
madame Agacinski, c’est que la réalité prime les discours. En cela, la dame est
représentative de nos soi-disant élites européennes, qu’en bon lecteur de
Maurice G. Dantec, j’ai coutume d’appeler les zélites zéropéennes.
Ces
gens sont dupes de la médiasphère dans laquelle ils évoluent. Conçue au départ
pour leurrer les spectateurs passifs, cette médiasphère est devenue la prison
mentale de ses animateurs. La méconnaissance qu’on voulait imposer au peuple est
désormais le fait des princes : retournement classique dans l’histoire des
régimes politiques finissants.
La preuve de cette
auto-intoxication semble d’ailleurs avoir été donnée par Jacques Chirac
lui-même. Il n’a pas correctement apprécié les risques du référendum. Sans cette
erreur d’appréciation, même pour diviser la gauche, il ne se serait pas lancé
dans cette aventure.
Essayons de décrire plus précisément ce que madame Agacinski n’a pas vu, ou pas
voulu voir. Essayons de saisir l’esprit du temps.
Pour nos zélites
zéropéennes, nul européen ne saurait s’opposer à la Zérope
institutionnelle, puisque celle-ci se confond avec l’Europe réelle. Discours
partial : dans les faits, la Zérope apparaît au contraire comme
l’adversaire de l’Europe réelle.
Depuis quinze ans, à chaque fois que la Zérope dit quelque chose,
l’Europe réelle éprouve le contraire. La Zérope fait l’Euro, et pour cela
impose une politique de désinflation compétitive. Officiellement, il s’agit de
renforcer la rentabilité du capital productif. Mais dans les faits, on assiste
au gonflement de la rente et à la délocalisation des entreprises de main
d’oeuvre. Puis, une fois l’Euro créé, la Zérope proclame le retour de la
croissance. Mais dans les faits, l’Euroland s’enfonce dans la stagnation.
Un tel divorce
entre discours et réalité ne peut pas durer éternellement. Tout se passe comme
si la Zérope institutionnelle prétendait défendre l’Europe réelle, mais
en réalité la défaisait. Du fait de cette contradiction permanente, l’opinion
évolue.
La
plupart des gens n’ont pas encore discerné l’origine du problème, mais ils en
ont ressenti les effets de manière répétée. Ils commencent donc à se poser de
sérieuses questions. Or, plus ils se posent des questions, plus ils sont amenés
à reconsidérer leur point de vue.
Ainsi se détricote
le discours institutionnel. Les spécialistes de l’action psychologique appellent
ce mécanisme une dépersuasion. L’Histoire enseigne que c’est un mécanisme
irréversible, c’est-à-dire qu’une fois le discours institutionnel déconstruit,
il n’est plus possible de le reconstruire. Il faut en inventer un autre.
Tel
est le mécanisme que madame Agacinski n’a pas décelé - ou plutôt tel est le
mécanisme qu’elle a choisi d’ignorer, dans l’espoir de le conjurer. Semblable
ignorance ne peut évidemment conduire nulle part. Les faits sont têtus.
Les électeurs
dépersuadés ne jugent plus en fonction des belles paroles. Ils jugent en
fonction de ce qu’ils voient. Or, ce qu’ils voient, c’est la réalité. Et ce que
leur enseigne cette réalité, c’est que la politique macro-économique poursuivie
sous l’impulsion de la Zérope conduit concrètement à privilégier toujours
plus les revenus du capital spéculatif vagabond, au détriment des revenus du
travail et du capital productif investi localement.
Ces
concepts généraux recouvrent sur le terrain des faits très concrets - hausse du
chômage, chantage à la délocalisation, inflation sauvage. Ce sont ces réalités
indéniables qui expliqueront le « non » populaire. Il est impossible de dire si
ce « non » sera majoritaire dans le pays, mais ce qui est certain, c’est qu’il
sera non négligeable.
A ce « non »
populaire, il ne faudra pas chercher des justifications élaborées. C’est une
réaction instinctive, l’expression d’une exaspération parfois légitime, parfois
illégitime.
Exaspération légitime, la réaction de l’ouvrier licencié, à qui la commission
européenne présente les délocalisations comme un « phénomène positif ». Notre
homme en déduira fort logiquement que la commission européenne parle d’un
phénomène positif pour la rentabilité du capital spéculatif - et non,
évidemment, pour les intérêts relativement convergents des travailleurs et du
petit patronat. D’où un certain sentiment de dépossession chez les petites gens.
Exaspération
illégitime, en revanche, la réaction corporatiste du statufié, fonctionnaire ou
autre, qui ne défend guère que ses privilèges, parfois indus.
Mais au fond, peu importe. Qu’il procède ou non d’une exaspération légitime, le
suffrage populaire est légitime sui generis. Même injuste, sa sanction
doit être acceptée, qui révèle à tout le moins un manque de lisibilité dans
l’action politique.
Dans ce contexte,
l’objectif des « nonistes de gauche » est très clair : il s’agit d’exprimer une
exaspération telle que les classes dirigeantes seront contraintes de réviser
leurs choix macro-économiques.
Certains critiquent ce « non », au motif que le sujet du référendum est la
constitution, pas la politique macro-économique. Critique elle-même critiquable,
dans la mesure où la constitution verrouille implicitement le pilotage
macro-économique.
Cette question du
verrouillage des choix macro-économiques nous amène au deuxième « non » : le «
non » politique.
Dans le
prolongement du « non » populaire, touffu et plus ou moins légitime, il y a le «
non » politique, autrement plus structuré. Ce vote-là ne prend pas prétexte
du référendum. Il critique le TCE sur le fond.
Ne
nous attardons pas sur les faiblesses du texte, elles sont bien connues. De la
quasi-impossibilité d’une révision au flou dans la définition du périmètre de
l’Union, le TCE est un tissu de contradictions et de compromis boiteux. Ceux qui
veulent en savoir plus peuvent se reporter aux sites spécialisés.
Demandons-nous
plutôt comment on en est arrivé là. La procédure de rédaction en dit long sur le
contexte idéologique zéropéen.
Cette procédure est la copie presque conforme de celle adoptée en 1787 pour
rédiger la constitution des Etats-Unis. Délégation par les Etats de
représentants siégeant en assemblée, lesquels s’interdisent de rien communiquer
de leurs délibérations avant l’achèvement de leurs travaux, puis soumettent leur
projet à la ratification des Etats constituants. En Amérique, le résultat fut un
texte de 4000 mots, clair et synthétique, énonçant de grands principes souples,
élaborés au terme d’un processus transactionnel concluant.
Le moins qu’on
puisse dire, c’est qu’en Zérope, le résultat a été moins concluant.
Pour comprendre les raisons de cet échec, il faut nous demander ce qu’est
l’Europe réelle, par opposition à ce que la Zérope institutionnelle
voudrait qu’elle soit. En effet, l’essence de l’Europe réelle est
constituée par ses nations, alors que la Zérope institutionnelle voudrait
justement se construire au mépris de cette essence.
Nos dirigeants ont
voulu refaire l’Histoire américaine. Mais ce faisant, ils ont nié l’Europe
réelle. La procédure américaine était bien adaptée à d’anciennes colonies
britanniques, désireuses de se constituer en une nation, homogène de par
son héritage institutionnel et culturel. Cette procédure de rédaction
centralisée traduisait un fait national dans le domaine institutionnel.
A
l’inverse, il n’y a aucun fait national zéropéen. Les nations européennes
restent constituées, de par leur originalité linguistique. Dotées chacune de
leur personnalité historique propre, poursuivant des intérêts parfois
divergents, elles ne peuvent se fondre réellement dans un ensemble
supranational. C’est pourquoi la Zérope institutionnelle est
structurellement boiteuse.
En fait, pour
sortir de l’impasse du traité de Nice, deux procédures étaient envisageables.
Soit l’on décidait de créer les Etats-Unis d’Europe, et alors, dans une optique
franchement révolutionnaire, il fallait élire une assemblée constituante au
scrutin continental par liste, consacrant ainsi la naissance d’une nation
européenne. Soit l’on constatait que les nations européennes restaient
les réalités essentielles du continent, et l’on revenait tout bonnement à une
Europe de la coopération.
A
l’inverse, le TCE prononce le divorce entre l’Europe réelle et la Zérope
institutionnelle. D’un côté des intérêts divergents, de l’autre une souveraineté
théoriquement supérieure, mais sans unité de la volonté. Tout cela risque fort
de déboucher sur une paralysie complète.
A ce point de la
réflexion, une question se pose : le TCE a-t-il pour but de créer une Union
Européenne viable ? Et si c’était un leurre ? Et si la paralysie des
institutions était en réalité une incidence acceptable, du point de vue des
inspirateurs du texte ?
Demandons-nous qui en fait dirige l’Union Européenne. A quoi pensent ces gens-là
? Quel est leur horizon temporel ?
Ecoutons les
connaisseurs des institutions zéropéennes. Leur constat est sans appel :
en pratique, les commissaires contrôlent difficilement leurs propres services.
Ce sont les fonctionnaires qui dirigent la Zérope. Et à travers eux, les
lobbys.
Ce
constat explique comment l’Europe des fondateurs s’est réduite à la Zérope.
En réalité, il n’y a plus de vision politique derrière la construction
zéropéenne. Les véritables inspirateurs de cette construction sont
exclusivement préoccupés de questions économiques, et ils ont de l’économie une
vision très financiarisée. Les questions politiques fondamentales ne les
intéressent pas. C’est pourquoi non seulement ils ne s’inquiètent guère des
éventuels blocages institutionnels, mais en outre ils en escomptent une position
d’arbitrage.
Ainsi, la coquille
institutionnelle européenne est désormais squattée par le projet zéropéen.
Les classes dirigeantes européennes ne parviennent pas à penser notre
civilisation, même pas par opposition au reste du monde : ne reste que le
pouvoir de l’argent.
Quelques exemples.
Prenons la question
turque, pour commencer. Bien sûr, l’entrée de la Turquie en Europe est
planifiée. Le référendum sur cette question ne sera organisé qu’une fois la
population « mûre », idéologiquement et ethniquement. C’est l’évidence.
Mais pourquoi la Zérope tient-elle tant à intégrer la Turquie ? En
apparence, c’est absurde. Ce grand pays appartient principalement à l’aire de
civilisation musulmane. Il est très lié à l’Asie Centrale, il a peu d’intérêts
convergents avec l’Europe. L’entrée de la Turquie, c’est la paralysie garantie
pour la Zérope.
S’agit-il
d’acquérir un surcroît de puissance ? Voire. La Turquie n’offre aucune ressource
naturelle vitale. Même dans le cadre d’une grande politique arabe, la carte
turque est assez contestable. Au reste, le règne du tout pétrole s’achève et à
long terme, il est plus intéressant de se tourner vers la Russie.
Alors pourquoi l’insistance de la Zérope à se fourrer dans le guêpier
turc ? - Tout simplement parce que la rentabilité du capital spéculatif exige
qu’on importe en Europe une main d’œuvre abondante et bon marché. L’objectif est
évident : il s’agit de réviser le partage des surplus de productivité. Et peu
importe si, à long terme, l’Europe réelle est submergée par le monde musulman.
L’essentiel est que sur une période de trente ans, le rendement du capital soit
maximisé !
Prenons un autre
sujet sensible : la réforme de l’Etat. Tout le monde en France sait que la
fonction publique doit être réformée. Et cependant, on ne fait rien. Mieux :
alors que nos partis politiques sont étroitement liés aux confédérations
syndicales, politiciens et syndicalistes nous offrent un affrontement de
comparses, avec pour seul résultat le maintien des corporatismes.
Situation absurde : l’Etat programme sa propre faillite.
Situation absurde,
mais qui s’explique très bien dans le cadre d’une stratégie de pourrissement.
Si nos dirigeants ne réforment pas l’Etat, c’est parce qu’ils ne le veulent pas
! Leur logique est de restreindre le choix politique à deux alternatives
également mortifères : ou bien le maintien des conservatismes, ou bien la
soumission aux intérêts du capital spéculatif à travers la privatisation
générale de la société.
En
somme, à l’imitation des grands féodaux du Moyen Âge, par un enchaînement
complexe de stratégies conscientes et de réflexes de caste, les oligarchies
technocratiques déconstruisent l’ordre public pour rendre désirables les
souverainetés privées. Tel est le fond de l’affaire. En la matière, la
construction zéropéenne fonctionne comme un système de cliquets : elle
institutionnalise à son tour chaque étape de ce processus de démolition
générale, ce qui rend les évolutions irréversibles.
Nous pourrions
continuer ainsi sur des pages et des pages, à propos de la stratégie des leurres
mise en place par la deuxième gauche, à propos de l’immigrationnisme aberrant de
certains milieux islamophobes, à propos de bien d’autres sujets encore… Faute de
place, nous ne développerons pas davantage. Constatons simplement que les
incohérences de nos classes dirigeantes s’expliquent très bien, dès lors qu’on
admet leur allégeance au capital spéculatif.
C’est le rejet de cette féodalisation illégitime qui structure secrètement le «
non » politique. Même si la racine du problème est ignorée de certains acteurs,
tous ont perçu la nécessité d’une refondation du principe de souveraineté.
A partir de ce
rejet fondateur, le « non » politique déploie une arborescence complexe,
vivante, mouvante. Il s’agit d’un vote contestataire et conservateur à la fois.
Contestataire envers le nouvel ordre féodal, mais conservateur par sa défense de
l’Etat-nation. D’où une certaine ambiguïté. En outre la droite pose franchement
le problème en termes de souveraineté, alors que par réflexe, la gauche de
combat privilégie le clivage entre solidarités populaires et capitalisme
sauvage.
Et
cependant, malgré cette polyphonie parfois dissonante, il semble que le « non »
possède une surprenante capacité à faire s’adosser ses tendances les unes aux
autres. Comme s’il existait une unité idéologique latente derrière la diversité
évidente des « non » de droite et de gauche.
Il nous faut à
présent parler des enjeux métapolitiques.
Un « non »
métapolitique
La politique peut
être vue comme une intermédiation entre les exigences de l’époque et les
revendications du peuple. Mais elle peut aussi se montrer volontariste. Dans
cette optique, elle est reliée non seulement à l’économique et au social, mais
aussi au spirituel et au culturel. Là commence le débat métapolitique. Il s’agit
de gérer l’espace mental collectif, au-delà de l’espace matériel.
Cet
aspect de la situation paraîtra irréel, mais il ne faut pas s’y tromper : c’est
dans le domaine métapolitique que se trouve la matrice conceptuelle des forces
agissantes. Généralement, il s’agit de façonner la société à travers la culture,
par un effet de choc en retour. Plus rarement, les acteurs métapolitiques visent
réellement le domaine symbolique pour lui-même.
Quand il s’agit
d’approuver une constitution, la question métapolitique est incontournable.
Ce
qui saute aux yeux, quand on lit le TCE, c’est l’emprise des signifiants sur les
schémas mentaux de ses rédacteurs. On dirait que pour ces gens-là, les
signifiants justifient les signifiés, comme si ceux-ci pouvaient s’émanciper
impunément de l’ordre des choses. Telle est la formule de pensée de nos
zélites zéropéennes : c’est un nominalisme perverti.
C’est ainsi que la
Zérope prétend exister uniquement à travers ses institutions, au point de
ne pas toujours distinguer dans ses finalités entre le bien de ses citoyens et
celui du reste du monde. Etrange construction politique, qui ne se pense pas en
fonction de sa substance charnelle, mais se constitue pour ainsi dire comme une
administration anonyme.
Au-delà des intérêts immédiats du capital vagabond, comment une telle formule de
pensée a-t-elle pu s’imposer au sommet de notre continent ? Pourquoi
imprègne-t-elle à ce point nos élites ? Car on voit bien qu’il s’agit d’un
problème de fond, n’est-ce pas ? Pourquoi avons-nous besoin de ce simulacre,
interposé entre l’Europe réelle et la perception que nous en avons ? Qu’est-ce
que nous cherchons à ne pas voir ?
La vérité que nous
cache le simulacre zéropéen, c’est que l’Europe réelle est morte, parce
qu’elle n’est plus une civilisation. Elle n’a plus de projet autre que sa
préservation, elle ne cherche plus à élever le réel jusqu’à la beauté, elle ne
structure plus l’espace mental des peuples. Elle ne
fait pas rêver.
Nous autres zéropéens, nous n’existons plus que comme profiteurs du
monde. Nous nous gobergeons frénétiquement pour oublier que nous n’avons pas
d’avenir. Nous ne sommes plus qu’une foule, hantée par le désir compulsif de
régresser vers la matrice fusionnelle. D’où la nécessité du simulacre, qui nous
dissimule notre pourrissement.
Ainsi, notre
Zérope n’est pas chrétienne : elle adore Mammon, elle est fondamentalement
satanique. Mais il serait injuste d’imputer ce malheur à nos seules zélites
zéropéennes. Celles-ci n’ont rien fait pour résoudre le problème, certes,
mais elles ne l’ont pas pour autant créé. Le mal est en chacun de nous. Il ne
retranche pas de la vérité une classe sociale donnée. En chaque européen, et
donc en chaque Français, il y a une part du mensonge. C’est du cœur de notre
culture que jaillit la source mortifère.
Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut nous interroger sur
la nature de l’Europe occidentale d’après 1945, ou de l’Europe orientale d’après
1989. Ces Zéropes d’après le cataclysme n’ont plus d’âme. Elles forment
un continent zombi - au mieux un prolongement apathique du véritable cœur de
l’Occident, à savoir les Etats-Unis.
Seulement, ce qui
fonctionne outre-Atlantique ne fonctionne pas chez nous.
La
société américaine a un sens en Amérique. Là-bas, elle renvoie à l’essence
secrète d’un projet national, en l’occurrence la libre expérimentation
spirituelle. Mais ce projet-là n’est pas le nôtre, et pourtant nous n’avons
aucun projet alternatif à lui substituer. Nous ne pouvons donc que singer le
système américain, alors qu’il ne correspond pas à notre nature profonde.
C’est ainsi que
notre Zérope est devenue le monde le plus bête de l’Histoire. Un monde en
pleine implosion culturelle, démographique et même économique, un monde qui ne
tient que par la supériorité illusoire d’un avantage technologique momentané. Et
un monde, cependant, qui s’acharne à se perpétuer, dans l’attente de sa chute.
Le
drame des zélites zéropéennes, c’est justement que la chute approche.
D’où la fuite en avant.
Pour assurer son
pouvoir, la social-démocratie européenne a promu un système de références
débilitant, destiné à modeler des consommateurs compulsifs et des salariés
dociles. Le résultat de cette entreprise d’abrutissement général, c’est une
fragilisation extrême du corps social. L’Europe n’a plus de tripes.
Or,
avec l’épuisement des ressources naturelles et la montée en puissance de blocs
rivaux, nous entrons dans un monde où il faudra avoir de la tripe ! Il devient
donc nécessaire de retrouver une certaine volonté de puissance, faute de quoi
nous serons balayés.
Dans ce contexte,
on peut lire l’attitude de nos dirigeants comme une stratégie de classe
partiellement programmée. Du point de vue de la bourgeoisie, en effet, il s’agit
désormais de préserver son mode de vie, ce qui suppose que quelqu’un
d’autre acquitte le prix amer de la re-mobilisation économique du continent.
D’où la décision de réduire les classes moyennes à une certaine insécurité. D’où
la nécessité d’un verrouillage institutionnel, ce qui est le véritable objectif
du TCE.
Le
problème est que cette stratégie de classe n’a aucun sens à long terme. Elle
renvoie à une perception réductrice du fait politique. Une société ne peut être
viable, qui a cessé de se représenter à elle-même. La Zérope va tenter de
masquer momentanément la crise, mais ce faisant, elle va nous jeter dans une
fuite en avant désastreuse. Pour redonner vie à l’Europe, il faudra lui offrir
bien autre chose qu’une dérisoire utopie libérale – libertaire, énième avatar de
l’idolâtrie marchande.
Derrière la
multiplicité des « non » qui vont s’exprimer le 29 mai, il y aura souvent le
pressentiment de cet enjeu métapolitique. Une motivation inconsciente que nous
pourrions baptiser le désir de catastrophe.
Ressentant confusément leur responsabilité historique, de nombreux Français
veulent en fait la dislocation de la Zérope. Ils veulent déchirer le
voile qui cache l’ampleur du désastre. Ils veulent que l’Europe se découvre
morte, parce qu’à l’instant où elle se saura morte, elle commencera à renaître.
Spirituellement, culturellement, et par contrecoup démographiquement et
politiquement.
Ce « non »
métapolitique ne visera donc aucun objectif institutionnel zéropéen.
D’ailleurs, beaucoup d’électeurs du « non » ne souhaitent plus discuter avec les
dirigeants. Ils souhaitent au contraire que les dirigeants se taisent, parce
qu’ils n’ont plus rien à dire. En ce sens, le rejet de la Zérope
exprimera parfois une revendication sécessionniste.