Rome, la Mecque ou Jérusalem:// Au commencement, la gauche était antisémite

Par Claude Berger

Texte extrait de :

  Les siècles aveugles de la gauche perdue
  Rome, La Mecque ou Jérusalem?

Publié aux Editions Safed en mars 2005

Au commencement, au XIXe siècle, la gauche était antisémite, radicalement, de façon structurelle, dans son essence théorique.

Marx, Proudhon, Bakounine, Fourier... supprimer le judaïsme, rendre les juifs impossibles pour Marx, les exterminer pour Proudhon, les dissoudre pour Bakounine, leur interdire le droit de cité pour Fourier... Il serait naïf de croire que cet antisémitisme fondamental soit resté sans effets sur l'ensemble de la théorie. Qu'il n'ait pas affecté jusqu'à les invalider les principes mêmes qui ont mené la gauche aux impasses actuelles.

La gauche naissante au XIXe siècle était antisémite, elle est aujourd'hui sans projets et les deux faits sont liés, même si en apparence le temps ou la distance thématique les éloignent. Faillite de la gauche dans son projet de changement de société? Si elle reste une force d'opposition conséquente qui recrute une clientèle électorale par la critique de l'exploitation, une critique qui a fait et qui fera toujours recette, les faillites successives du capitalisme d'Etat totalitaire à Moscou et à Berlin et du capitalisme d'Etat démocratique à Paris sous Jospin l'ont rendue impotente.

A l'aise dans la critique de l'exploitation, la gauche l'est moins dans l'invention d'une nouvelle société qui s'en dégagerait. Pour une théorie qui se voulait scientifique et rationnelle et qui avait cru voir dans l'exploitation capitaliste le fondement de l'inégalité et le remède dans la substitution du capitalisme public au capitalisme privé, force est d'admettre qu'il y avait une erreur quelque part. Une erreur dans l'analyse et une autre dans la prospective. Et une autre encore dans les moyens mis en œuvre pour faire aboutir le projet, en l'occurrence la manie revendicative. L'erreur dans l'analyse est à la fois énorme et simple: le capitalisme ne repose pas essentiellement comme le croit la gauche sur l'exploitation, plus exactement elle ne lui est pas spécifique. L'esclavagisme et le servage étaient tout autant exploiteurs. Ce qui spécifie le capitalisme, c'est qu'il repose sur le salariat, et le salariat se définit par la concurrence des salariés entre eux sur un marché du travail et par la transformation du travail en marchandises dont le prix fait l'objet d'un rapport entre l'offre et la demande.

Cette concurrence sur le marché du travail pour être maintenue exige sa pérennisation dans la vie civile par une atomisation des individus et ce sera une des fonctions de l'Etat du salariat que d'organiser cette citoyenneté désolidarisée en brisant toute expression d'une quelconque solidarité économique, communautaire, culturelle, linguistique pouvant menacer l'idéal hégémonique d'Etat dont il dispense le culte, tout en veillant lui-même de très près au déroulement des règles de ce marché.

« La condition d'existence du capital, c'est le salariat. Le salariat repose sur la concurrence des travailleurs entre eux »... « Sans lui, point de capital, point de bourgeoisie, point de société bourgeoise» avait avancé Marx, pour sa part d'analyste lucide. Une part jetée aux oubliettes par la gauche et l'extrême gauche depuis Lassale et Lénine, les maîtres à penser du courant démocrate et du courant totalitaire. Une part censurée au profit de sa part totalisante et dogmatique, celle de la lutte des classes engendrant nécessairement la dictature du prolétariat, celle du « renversement », sédimentée dans le même train idéologique convoyant son antisémitisme inquisitorial. Sur la critique du salariat, Marx suivait d'ailleurs le regard des physiocrates, celui de Turgot en particulier, qui avait fort bien analysé les faits. La conséquence est limpide, pour saisir l'essence de la société capitaliste en passe d'être universelle, il faut partir de cette définition, et non pas de celle de l'exploitation, pour ériger le montage de la société, pour en comprendre les ressorts et pour opérer les transformations souhaitables sans démagogie et sans mystification idéologique. C'est en effet le marché du travail qui conditionne l'exploitation et qui prédomine sur le marché des produits. En toute logique, si l'on veut supprimer l'inégalité dans la production et dans la charge de travail comme dans la distribution des richesses engendrées, si l'on veut supprimer l'exploitation, ou si l'on veut par erreur de cible s'en prendre à la domination apparente du marché des produits par un discours sans portée « contre le profit» ou par un babil anticonsumériste ou altermondaliste, ce n'est pas à ces paravents qu'il faut s'en prendre, c'est le marché du travail concurrentiel qu'il convient de supprimer! Non pas d'un trait de plume mais par la substitution progressive de structures d'association non seulement dans le travail mais également dans l'existence. De façon progressive, tout comme l'invention du salariat et du marché du travail au XVe siècle a fini par supplanter les formes coexistantes du servage, de la tenure ou de l'esclavage qui n'est d'ailleurs pas éteint à ce jour. Des structures qui prennent en mains la production mais reprennent en mains aussi la part de tissu social et de communauté civile extorquée par l'Etat du salariat.

A ce jour, les seules structures existantes d'association non-salariale à la fois dans la production, l'existence et le développement et dans lesquelles le dévouement à une communauté associée par contrat comme motivation du travail s'est substitué à l'appât par le salaire individuel, ont été inventées et perdurent en Israël sous la forme des kibboutzim. Ce n'est d'ailleurs pas le moindre des paradoxes que cette nouvelle forme sociale fût inventée là et non pas- ailleurs face à une gauche adepte du capitalisme et du salariat d'Etat et volontiers antisioniste, dotée d'un pedigree de naissance à la fois honteux et antisémite! Cette nouvelle motivation du travail suppose une éthique et qu'on le veuille ou non, une forme de foi et de spiritualité qui dépassent le simple intérêt individuel. Que l'importance de l'invention n'ait pas été relevée est une autre histoire qui tient à la censure qu'a fait régner l'idéologie dominante et dominatrice de gauche, l'idéologie du capitalisme d'Etat tant totalitaire que démocratique, et à la diabolisation d'Israël.

Ignorante du marché du travail et du salariat comme fondements du système, la cohorte de gauche, lénino-trostkiste ou lénino­stalinienne, maoïste, cubaine ou nord-coréenne ou tout simplement social-démocrate respectueuse du parlementarisme, en étatisant le capital, ne faisait qu'étatiser le salariat, ce qui conservait nécessairement le capitalisme mais en le menant à la faillite tout en inaugurant un salariat d'Etat pire que le salariat privé, assorti de travail forcé dans les régimes totalitaires, pour le profit d'une nouvelle classe exploitante. Reportée à l'époque de la féodalité, l'importance de la bourde, qui dure quand même depuis un siècle et demi, reviendrait à proposer pour l'émancipation des travailleurs serfs la nationalisation de toutes les grandes propriétés féodales tout en conservant le servage! Vive le féodalisme d'Etat!

Cette poutre dans l'œil de la gauche, cette fixation sur l'exploitation par un patronat que l'on veut « réactionnaire» et « démoniaque» ou sur la recherche d'emplois pour l'emploi, si elle donne à la gauche de beaux trémolos de bonne conscience d'être dans le camp de la justice et dans «le sens de l'histoire» a une incidence particulièrement néfaste - une cécité quasi-totale -lorsqu'il s'agit d'analyser la situation de la mondialité actuelle.

En effet, qu'est-ce qui menace les sociétés dans leur cohésion aujourd'hui? Ce n'est pas la mondialisation du marché des produits, chacun s'en satisfait, c'est la mondialisation du marché du travail, c'est l'extension infinie du marché du travail, c'est le nombre croissant des postulants au salariat, vendeurs de leur propre marchandise-travail sur ce marché, des postulants du monde entier, hier encore soumis au féodalisme, au tribalisme ou au salariat d'Etat communiste (qui n'était qu'un des modes de préparation au salariat privé tout comme Mac Donald en est un autre) et qui n'aspirent qu'à une chose: se présenter sur le marché du travail et être enfin salarié et exploité! Ce travail salarié et bien entendu exploité restant le gage d'un accès à un niveau de vie et à son élévation. Cette mondialisation a pour premier effet de faire tomber les cours de la marchandise-travail et pour second effet de faire tomber les valeurs et les identités culturelles des peuples, forgées au cours des épreuves de l'histoire, puis modulées par l'équilibration démocratique elle-même lentement acquise.

Et cela, d'autant que les nouvelles populations jetées sur le marché du travail ne renient pas spontanément les matrices culturelles dans lesquelles elles sont nées, religieuses et totalitaires pour un Islam resté lié au totalitarisme de la conquête et de l'intolérance et au féodalisme conjoint ou fétichistes liées aux anciennes sociétés tribales et hâtivement vernies de monothéisme.

Ce qui engendre un négationnisme de l'histoire et des humanités des peuples d'accueil et la menace d'un nouveau totalitarisme terroriste fondé sur la charia dans un contexte de mixité urbaine des populations qui ne rend pas facile son éradication.

Car à bien y regarder, l'inquisition catholique est née en réaction non seulement à l'introduction du capitalisme nécessairement libéral, au prêt à usure qu'il réclame mais aussi et avant tout à l'invention du salariat et du marché du travail qui le conditionne, qui le précède et sans lesquels il ne peut exister. Cette invention à la fin du XVe siècle ou aujourd'hui son expansion mondiale signifient liberté et mixité des salariés sur le marché et rupture l'ordre hégémonique religieux pour les deux seules religions qui soient à la fois totalisantes et qui furent par moments totalitaires, le catholicisme inquisitorial et l'Islam de la conquête. Ce versement d'une interprétation totalisante de l'univers à l'instauration d'un ordre totalitaire dans la société civile trouve son origine dans un manichéisme qui voue tout autre qu'elles-mêmes à l'enfer et qui ne peut se. concevoir sans la conversion du monde entier à leurs dogmes. A l'évidence, le catholicisme qui a connu la Réforme et le concordat après sa phase inquisitionnelle en a pris acte. L'Islam, non! Il sait qu'il y risque la perte de sa mythologie.

Par mythologie, il faut entendre la part de fantasme et de fable qui entoure les naissances des religions et qui enrobe de façon plus ou moins heureuse une conception spiritualiste de l'univers et avec elle, l'affirmation d'un lien révélateur du divin à l'humain. La part de légende lorsqu'elle prédomine par faiblesse sur la philosophie et à son détriment impose alors à la fois la croyance en elle-même mais aussi un ensemble de modèles de comportements familiaux, sexuels et relationnels qui entendent donner le sens de l'existence et qui sont liés à ceux, Mahomet ou Jésus, qui s'affirment ou qui sont présentés comme porteurs de la révélation.

Qu'il soit clair que la critique de la gangue mythologique n'élimine pas la question d'une conception et d'une vision spiritualistes de l'univers ni son débat avec une conception matérialiste. La mythologie n'est qu'une des formes prises au cours de l'histoire par l'investissement de la conception spiritualiste de l'univers et de la vision du rapport de l'être humain et du divin, s'il existe. Et puis, l'histoire l'a prouvé, les conceptions matérialistes de l'univers naissent aussi sous des formes idéologiques, des mythologies qui ne disent pas leur nom, passant aisément du totalisant au totalitaire au nom d'un athéisme militant et d'un manichéisme laïc.

L'autre nuage d'aveuglement déployé par l'idéologie du capitalisme d'Etat et du salariat d'Etat porte sur les véritables alternatives à la mondialisation du marché du travail. Si le capitalisme repose essentiellement sur la concurrence sur le marché du travail, la seule alternative à cette expansion galopante assortie de migrations massives, de déperdition culturelle et de menace terroriste réside sur la fin du salariat et du marché du travail, et cette fin ne peut se concevoir que par l'invention puis le développement de structures associatives, non-salariales, à la fois volontaires et libérales, qui pourraient rependre le contrat d'association qui fonde les kibboutzim sans en reproduire les formes essentiellement rurales. Cela dans les pays recruteurs de mains d'œuvre comme dans les pays qui en sont exportateurs. Bref tout le contraire d'une « lutte contre l'exploitation» et « pour les avantages acquis », d'une lutte pour la retraite fossilisante, tout le contraire d'un salariat d'Etat, tout le contraire de structures étatiques assistées et subventionnées alors que l'effondrement de la valeur travail et l'effondrement des valeurs humaines signifient ouvertement l'ère nouvelle de la crise du salariat, identique à celle que connut l'esclavage dans le monde antique ou du servage à la fin du moyen­âge... Mais Sœur Anne, ne vois-tu rien venir? Non, ma sœur, pas le moindre petit kibboutz à l'horizon !

Reprenons, il serait naïf de croire, écrivions-nous, que l'antisémitisme originel des pères fondateurs de la pensée de gauche soit resté sans effets sur l'ensemble de sa théorie, quelles que soient ses composantes et leurs errements. A la question : « Y a-t-il un lien entre cet antisémitisme fondateur et cette faillite du salariat d'Etat, entre cet antisémitisme et cette bévue qui continue d'agir? » ... nous répondrons par l'affirmative. Oui, il y a un lien, l'antisémitisme représente un élément irrationnel introduit à l'origine dans l'édifice idéologique de la gauche et la bévue sur l'exploitation au coeur d'une théorie qui se voulait matérialiste et scientifique en représente un autre. L'antisémitisme autant que « l'erreur » auront une même origine dans la sécularisation de l'idéologie chrétienne et les deux résulteront d'un processus identique de mutation.

Seconde question qui surgit immédiatement au regard du renouveau de l'antisémitisme, de la montée du terrorisme islamiste de New-York à Madrid, de Bali à Beersheva et de l'ambivalence pour le moins d'une certaine gauche qui se retrouve en phase de convergence « anti-impérialiste » avec le nouvel obscurantisme islamiste : Y a-t-il un lien entre cette volonté de dissolution du fait et du peuple juifs de l'antisémitisme d'origine de la gauche et son aveuglement laxiste devant l'intention de l'islamisme de promouvoir une hégémonie totalitaire fondée sur le Coran par le biais du terrorisme? A-t-il encore à voir avec la diabolisation et les velléités de délégitimation d'Israël et des Juifs eux-mêmes comme peuple, à peine un demi-siècle après la Shoa, et avec le soutien au mouvement palestinien dans ce qu'il a lui-même d'obscurantiste, d'islamiste et de terroriste, fusse au détriment de l'émergence d'un courant démocratique en son sein acceptant la coexistence de deux Etats?

Là encore, nous serons contraints de répondre par l'affirmative. La bévue sur « l'exploitation » sévira également pour ce qui concerne les luttes dites de « libération » contre l'exploitation ou la domination impérialiste, fussent-elles terroristes ou islamistes ou les deux à la fois, abstraction faite de toute référence à des chocs culturels ou de toute confrontation entre l'extension de la société de salariat et les formes résiduelles de société tribales ou féodales. Il suffirait selon elle, que les dominés chassent l'impérialisme, expulsent les éléments transplantés réputés colonisateurs, nationalisent les moyens de production détenus par le capitalisme initiateur et international pour que tout aille mieux dans le meilleur des mondes ou tout au moins qu'un grand pas soit franchi dans l'émancipation et la libération.

Là encore, cette théorie « progressiste » a engendré plus de dictatures sanglantes et de massacres que de libération, plus de corruption chez les initiateurs du capitalisme d'Etat que de richesses pour les peuples opprimés. Toutes les politiques de nationalisations des entreprises du capital international, donc d'installations de capitalismes d'Etat et de salariat d'Etat entrepris dans ces pays ont surtout favorisé une nouvelle classe profiteuse sans davantage « émanciper les travailleurs » concernés et sans ralentir les dictatures ou les guerres d'hégémonie dans leur fonction de briser les anciennes formes communautaires avant l'introduction d'un salariat massif.

Le bêtisier de la bonne conscience de la gauche « progressiste » toute heureuse de trouver une convergence entre « la lutte contre l'exploitation capitaliste » et « les luttes anti-impérialistes » affectera de dénoncer « l'exploitation impérialiste »... or pour être exploité, il faut d'abord travailler comme salarié et les peuples des pays restés à l'écart du marché mondial du travail sont majoritairement postulants sur ce marché. Leur souhait le plus vif est d'être exploités... Cherche patron désespérément... A moins que l'hégémonie islamiste apeurée n'oppose une « résistance » à ce qu'induit l'introduction du salariat et avec elle l'émancipation des femmes. Ces peuples sont donc pillés par les puissances dominantes en mesure de profiter de leurs richesses naturelles, pourboire à l'appui pour les maîtres des palais de ces royaumes. Pillés et non pas exploités, ce qui n'est pas la même chose.

L'antisémitisme des pères fondateurs de la pensée de gauche avait son origine dans la simple sécularisation de l'antisémitisme chrétien, celui de Paul notamment dans les Épîtres, mais il n'y a pas que l'antisémitisme qui fut sécularisé par la pensée de gauche qui succédait à la totalisation chrétienne hégémonique pour formuler une autre vision de l'univers et de l'histoire. C'est l'ensemble de la matrice culturelle chrétienne qui fut sécularisé sous forme « matérialiste » par les penseurs originels de la gauche et cette sécularisation de l'irrationnel pèse encore aujourd'hui.

Ainsi la bévue sur l'exploitation, elle aussi, a son origine dans la théologie chrétienne. Cette théologie induit une idéologie du « renversement»: la pureté succédera au péché, le paradis céleste à l'enfer terrestre, les derniers sur terre, déclarés plus «proches du Seigneur », seront les premiers au ciel et sanctifiés a priori comme victimes de l'injustice, et cela sans transition, sans progression, par rupture au moment du jugement dernier et par apocalypse. La sécularisation de « l'idéologie du renversement » par la gauche matérialiste affrontée à la question de l'inégalité sociale, procédera de la façon suivante: lorsque les Évangiles affirmeront que le bien supplantera le mal et que les derniers seront les premiers, la traduction laïcisée prêchera: les travailleurs seront les maîtres et le capitalisme d'Etat et son Etat populaire et sinon les ouvriers prendront par « renversement » la place du capitalisme privé et de son « Etat bourgeois » « au service du capital ».

Mais ici, de surcroît, s'agissant de la lutte « contre l'exploitation impérialiste » des « peuples en voie de libération » et de la convergence que la gauche y voit avec sa propre lutte « contre l'exploitation capitaliste » s'ajoutera directement à propos des Palestiniens et des peuples de l'univers islamique notamment, une transcription de la théorie chrétienne de la compassion pour la victime décrétée plus proche du Seigneur. Et ce d'autant qu'elle serait victime des juifs, ce qui soulagerait enfin de la culpabilité des occidentaux à l'égard des juifs tout au long de l'histoire et particulièrement durant la Shoa et ce qui rétablirait l'image plus conforme à l'Évangile du juif bourreau du Christ et par là, du monde entier, sûr de lui et dominateur, en devenant soudain ravisseur d'un pays non seulement aux Palestiniens « victimes » des Juifs (alors qu'ils sont surtout victimes d'eux-mêmes par leur refus de construire leur État en 1948) mais à la prétendue nation arabe tout entière...

On revient ainsi à la case départ de l'idéologie de la gauche. Dans les Épîtres, le juif est fils du diable et il est porteur du péché originel tout autant qu'il est à l'origine de la chute de l'humanité une seconde fois par la mort de son sauveur. Dans l'oeuvre des penseurs de la gauche, il fait à nouveau chuter l'humanité par l'introduction du change et dans la focalisation de la gauche aujourd'hui sur le conflit du monde arabe avec Israël, les juifs et Israël reprennent tout aussi « spontanément » leur rôle d'antan dans l'imagerie moderne, celui d'une menace pesant sur le monde entier. La boucle est bouclée.

De l'antisémitisme et de la volonté de dissolution du fait juif par les penseurs originels de la gauche, on en vient à se trouver en convergence anti-capitaliste avec des mouvements qui affichent clairement leur phobie antijuive. Il suffit de se souvenir d'un récent sondage effectué en Europe désignant Israël comme facteur de guerre et de la phrase d'un Mikis Theodorakis ex-compagnon de route du stalinisme désignant les juifs à l'origine du mal... Pour alimenter cette imagerie il faudra donc manipuler sans cesse l'information pour transformer les terroristes palestiniens en victimes de la répression israélienne contre le peuple palestinien ou en « combattants » justifiés et de faire oublier qu'en Israël même qu'on accusera par ailleurs d'e apartheid », un habitant sur cinq est arabe et israélien! Mais le non-dit de la convergence « anti-impérialiste » qui affleure ici et là dans les discours de gauche focalisés sur le Moyen-Orient s'exprime quelque fois ouvertement:

« Nous voulons montrer — est-il écrit dans Études marxistes (janvier-mars 2003, n° 61 sous la plume de Maria Mac Gavigan) — qu'une alliance anti-impérialiste entre les communistes et certains courants "islamistes" est possible et parfois souhaitable »... (Avec un but) : « la construction d'un front révolutionnaire contre la guerre »... « l'unification du monde arabe, que les musulmans voient comme se basant sur l'Islam, est une tâche du prolétariat, dirigé par les communistes... »

Le brûlot antisémite

Près de deux siècles d'aveuglement de la gauche pour aboutir à l'impasse au nom de la lutte contre l'exploitation et pour le capitalisme d'Etat. Près de deux siècles pour aboutir à la faillite et à l'écroulement d'un système qui fit des millions de victimes en ex-Urss - soixante millions de personnes passées au goulag -, en Chine, au Cambodge..., et des millions de désillusionnés tant dans la social-démocratie totalitaire que démocratique : il est temps de remonter le cours de l'irrationnel de cette mythologie moderne en commençant par son antisémitisme, la porte d'entrée en quelle que sorte de son obscurantisme baigné en apparence du sceau de la rationalité avec la bénédiction des philosophes des Lumières.

Antisémite à ses débuts, la gauche le fut, radicalement, structurellement. Dans son essence. La thématique chrétienne issue des Évangiles d'abord, de l'Inquisition ensuite, anti-judaïque par excellence, subit une série de mutations qui la place à l'origine des formes ultérieures de l'antisémitisme. Cette thématique fut simplement sécularisée aux siècles du matérialisme, en premier lieu par une partie des philosophes des Lumières, Voltaire à leur tête, puis par les pères fondateurs du socialisme matérialiste et scientifique » et, devrait-on ajouter, « antisémite », Marx, Proudhon, Bakounine, Fourier, en même temps qu'elle l'était par les ancêtres et plus tard les apôtres du national-socialisme. C'était le constat de Léon Poliakov. Pour ceux qui en douteraient, il suffit de se reporter aux citations mises en exergue en tête de cet ouvrage et qui ne constituent qu'un maigre aperçu de leur élaboration sur ce thème.

Sécularisation de l'antisémitisme chrétien? Certes, à condition de ne pas le borner à l'accusation de déicide. Un discours accusatif, un procès sont toujours réversibles. Ils peuvent être édulcorés, amoindris, révisés. A la suite des travaux et de l'action de Jules Isaac (Jésus et Israël, Ed. Calmann-Lévy), l'Église elle-même a révisé ce discours.

Ce qui l'est moins, c'est la matrice culturelle, et ici la matrice culturelle chrétienne qui a véritablement façonné l'occident. Une matrice culturelle fabrique des moules prégnants, des « patrons », de prêts à penser, à vivre, à mourir. Elle donne le champ de l'investissement de la spiritualité dans son rapport avec le vécu et avec le temps, elle fixe des croyances et des symboles, voire des dogmes incontournables, elle dresse un cadre modèle pour la gestion de la sexualité, de l'amour, de la reproduction, de la parentèle et du chemin qui va de la naissance à la vie adulte et à la mort. Elle tente de donner sens. Et cette matrice continue d'exercer sa prégnance même après sa laïcisation, bien longtemps après que l'athéisme ait remplacé la religiosité officielle.

Or, ce qui frappe dans les textes fondateurs de la chrétienté (cités en tête de cet ouvrage), c'est l'équivalence de statut de la chair et des juifs : Ils sont dénoncés par la même expression, les deux sont déclarés « hostiles à Dieu »: « ils ne plaisent point à Dieu » nous dit-on. L'acte de chair y signifie la mort de la même façon que les juifs y sont décrétés « les ennemis du genre humain ». Pas moins ! Le tabou sur le sexe muté en péché originel a pour pendant le tabou sur les juifs. L'un et les autres sont décrétés intolérables, l'un et les autres sont des émanations du diable. « Par un seul homme, le péché est entré dans le monde et par le péché la mort a envahi tous les hommes » (Romains, 5)... « Il n'y a pas de distinction, tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu et tous sont justifiés gratuitement par sa grâce en vertu de la rédemption qui est dans le Christ Jésus, que Dieu a établi moyen de propitiation par son sang grâce à la foi » (Romains, 5).

Chaque être humain doit donc se sauver du pêché originel réédité dans l'acte de chair par l'eucharistie et surtout s'abstenir, « fuir la fornication », même pour un couple dûment marié... Par « concession » et non « par ordre », il est accepté que femme et mari s'acquittent de leur devoir mais « de peur que Satan ne profite pour vous tenter de votre incontinence » (Corinthiens 1,7). Manger le corps et boire le sang du Christ, fusionner dans son être peuvent seuls assurer le salut céleste, lui seul ayant été conçu hors du péché originel par immaculée conception avant de se retrouver victime des Juifs diaboliques, sa mort provoquée permettant ainsi l'expiation de la faute du monde entier.

Le choix alternatif est donc réduit; soit on tombe du coté de Satan et de ses suppôts juifs, soit on se sauve par l'eucharistie. Le péché originel et l'obligation de l'eucharistie seront alors les fondements exclusifs de la vision de la formation sociale. Une vision totalisante qui versera dans l'exercice expansif et totalitaire, lors des Croisades et de l'Inquisition. L'heure finale du Jugement dernier et le retour du Dieu-Messie sur terre ne pourront survenir qu'après l'élimination de ceux désignés sous le vocable de l'Antéchrist: les Juifs et les endiablés qui persistent dans la chair hostile à Dieu. « Que seulement disparaisse celui qui fait obstacle, et alors se révélera l'impie que le Seigneur détruira du souffle de sa bouche et anéantira de l'éclat de son Avènement. » (Thessaloniciens, II, 2).

Ce schéma du juif et de l'acte de chair tabous que l'on doit éliminer de la surface de la terre pour que s'accomplisse le retour du Fils-Dieu, ne prend sens que si on le rapporte aux deux figures emblématiques du christianisme : le Fils-Dieu et la Mère Vierge, leur couple impliquant la disparition de la semence du père et de l'acte de chair.

Sous l'imagerie de ce couple matériel, vénéré, statufié, célébré, il sera aisé d'y décrypter l'expression de la projection d'un amour incestueux entre la mère et le fils assorti du meurtre symbolique du père, et ce bien entendu indépendamment de tout contexte réel. Un tel amour interdit sur terre pour être simplement représenté suppose la négation immédiate du sexe et une origine immaculée. L'acte de chair devient ipso facto sujet de réprobation, instigation du diable, péché originel pour tout être humain sur terre. Cet amour né immaculé du Fils Dieu et de la Mère vierge ne peut être vécu qu'au ciel dans la pureté céleste, loin de la terre où règne le péché originel de l'acte de chair qui a fait chuter l'humanité.

Outre le modèle d'amour pur proposé, outre l'image magnifiée de la femme-mère pure qui suppose à l'opposé la prostituée repentante comme idéal féminin, la Marie-Madeleine, l'idéal impliqué et proposé du temps à vivre sur terre est celui de l'abrogation, la véritable vie se situant dans la pureté céleste loin du péché de chair. Cette fuite proposée vers la vie pure au ciel suppose de laisser l'ordre social intact: « Esclaves, obéissez en tout à vos maîtres d'ici-bas... en retour, le Seigneur vous fera part de son héritage » (Colossiens, 3)... « Étais-tu esclave lors de ton appel? Ne t'en soucie pas... car celui qui était esclave est un affranchi du Seigneur: de même, celui qui était libre... est un esclave du Christ! (Corinthiens, 1,7)

La justice véritable s'exercera elle aussi après la mort mais dans l'inversion, dans le renversement des signes terrestres : les derniers, les exploités, les victimes des maîtres seront les premiers au même titre que les abstinents volontaires, le ciel du Bien supplantant définitivement le Mal terrestre. Ainsi naîtra la matrice de « l'idéologie du renversement » que nous avons évoquée et que nous retrouverons ultérieurement sécularisée sous une forme matérialiste dans les idéologies de gauche.

Le Juif qui maintient la religion du Dieu unique immatériel et intemporel et qui maintient le père lui-même et qui ne reconnaît pas le Fils-Dieu ni l'inauguration du règne du fils, prend alors le statut de témoin du meurtre symbolique du père et de représentant et de porteur de la semence disparue du père assassiné symboliquement. Il a donc immédiatement le statut du foutre paternel hors du ventre de la mère: il est la souillure, il est visqueux et pervers et il hante la conscience du meurtrier symbolique qui le soupçonne de comploter par en dessous et de façon diffuse pour rétablir le pouvoir du père et sa filiation. Il est donc à l'origine de la souillure de l'humanité, il est à l'origine d'un complot permanent et son élimination est nécessaire pour rétablir la pureté de l'inceste céleste. « ce sont les désirs de votre père que vous voulez accomplir» est-il écrit dans Jean qui précise bien que le père des juifs est le diable.

« les mauvais juifs... on devrait les tuer comme des chiens » proférera plus tard Chrétien de Troyes dans le Conte du Graal qui popularise la mythologie chrétienne.

Souillure à l'origine, impureté permanente, complot et nécessité d'élimination, tels seront les quatre lignes directrices de la matrice culturelle de l'antisémitisme chrétien puis de ses mutations dans les antisémitismes ultérieurs, celui du Coran, celui des croisades massacrant les juifs au passage, celui des tribunaux de l'inquisition, celui des expulsions royales, celui des pogromes, ceux de Marx, Bakounine, Proudhon, Fourier, celui du nazisme exterminateur, celui du stalinisme assassin, celui de l'islamisme aujourd'hui. Ces quatre thèmes se retrouvent chaque fois dans toutes les formes d'antisémitisme de façon immuable. Ils suintent du Protocole des Sages de Sion, version tsariste, stalinienne ou islamiste, comme des petits mots minables d'un José Bové suspectant le Mossad d'être à l'origine du 11 septembre ou d'un Dieudonné associant l'image du Juif à celle du nazi dans la logique de l'inversion du juif en bourreau.

Cette matrice culturelle fondée sur le meurtre symbolique du père suscite une pulsion d'élimination du Juif, témoin de ce meurtre symbolique et représentant de la semence paternelle ou encore un certain plaisir ou une lâche indifférence source de soulagement secret devant son élimination ou sa persécution. La soi-disant indifférence devant la persécution des Juifs et lors de la mise à mort des Juifs d'Europe pendant la seconde guerre mondiale, ne fut en effet jamais neutre et permit l'exercice du pire.

Cette même matrice fondée sur une vision totalisante dressée sur le péché originel édicte encore pour le couple idéal abstinent la soumission des femmes à leurs époux « car le mari est le chef de la femme comme le Christ est le chef de l'Église, lui, le Sauveur du corps » (Romains, 5). Ce modèle de sexualité familiale fondé sur l'interdit, l'abstinence, la frustration, la soumission des femmes, la sublimation par l'investissement de la foi spirituelle dans un schéma d'inceste caché et de meurtre symbolique du père est source à la fois d'absolu et de pulsions de mort contre le juif au statut satanique mais également de pulsions de conversion et d'unification du monde entier sur son modèle.

Pour exister sans être tenté par la chair où règne Satan, il lui faut plier le monde entier uniformément à la multiplication de sa copie. Le modèle est en effet invivable si d'autres modèles cohabitent. Il engendre donc une exigence paroxystique, viscérale, de conversion et d'uniformisation qui a pris au cours de l'histoire une dimension criminelle, militaire et sadique. Celle-ci s'exerça non seulement contre les Juifs mais également contre les Indiens et les Noirs, le prétexte de leur conversion forcée étant bien entendu attribuée à la volonté missionnaire pour la diffusion de la bonne parole et de la vérité: Il y avait là quant au fond la volonté de fusionner le monde entier dans le Christ et ainsi de l'uniformiser:

« Il n'y a ni juif, ni grec, il n'y a ni esclave ni homme libre, il n'y a ni homme, ni femme; vous n'êtes tous qu'un dans le Christ Jésus » (Galates 3).
« Devenez semblable à moi, puisque je me suis fait semblable à vous » (Galates, 4).

Pour ce qui concerne l'antisémitisme, la mutation sécularisée de cette matrice à la gauche du capital par la bande des quatre, Marx, Bakounine, Proudhon, Fourier, sera réalisée de la façon suivante : le juif ne sera plus à l'origine de la chute de l'humanité par la souillure du péché originel mais par la nouvelle souillure, par l'introduction du change, du « trafic », de « son dieu profane, l'argent » (Marx) qui permettra à la classe capitaliste elle-même diabolisée de se constituer. En conséquence, il conviendra pour Marx de « Rendre le juif impossible » et de « supprimer le judaïsme »... Marx, qui par ailleurs cultivait la haine de ses origines et de son peuple, lui-même fils d'un juif ayant choisi la conversion pour conserver son poste d'universitaire. Proudhon dont se réclame toujours une lignée du syndicalisme français, était plus expéditif: « Exterminer cette race ou la renvoyer en Asie ». Cette tâche apparemment impérative pour le « révolutionnaire » fut exactement celle que le nazisme, au siècle suivant, se chargea de mettre en oeuvre. Bakounine, pour les mêmes causes de souillure et de complot permanent tient les mêmes propos: « la race des Juifs »...il faut « la dissoudre ». Ce voeu devait donc représenter un des objectifs de la révolution libertaire. Aussi n'hésitait-il pas à considérer les massacres de juifs comme une « conséquence naturelle » de « toute révolution populaire » opposée à ceux qu'il appelle dans le même texte les « petits juifs immondes » ou les journalistes juifs qui «ne se nourrissent que d'ordures, comme certains insectes qui courent les rues, en été! »

Fait flagrant de mutation de la matrice culturelle antisémite des Épîtres, Bakounine et Marx s'accordaient donc sur ce point: les juifs diabolisés étaient coupables d'avoir introduit le venin du change et des lettres de crédit et d'avoir ainsi empoisonné l'univers tout en se rendant selon l'expression de Bakounine «les maîtres à peu près exclusifs » de «l'âme du commerce international» (Adresse à la fédération jurassienne, (t 3, p. 5, Éditions champ libre). Ce qui n'empêchait pas le même Bakounine de dénoncer en Marx « un Juif allemand », partie d'une « secte exploitante, (d')un peuple sangsue » (o. c, t.2, p.123). Quant à Charles Fourier, il fallait tout bonnement interdire aux juifs le droit de cité !

Le même canevas chrétien en mutation, à la droite du capital, entre des mains nationalistes extrêmes, entre les mains national-socialistes et hitlériennes, accusera le juif de souiller la race pure nationale et de comploter pour dominer les peuples: « Le juif... est et demeure le parasite-type, l'écornifleur qui, tel un bacille nuisible, s'étend toujours plus loin sitôt qu'un sol favorable l'y invite. Là où il se fixe, le peuple qui l'accueille s'éteint au bout de plus ou moins longtemps... Il empoisonne le sang des autres, mais préserve le sien de toute altération... sa raison d'être est de réduire en esclavage et, par là, d'anéantir tous les peuples non-juifs... » (Hitler, Mein Kampf). S'ensuivra comme chacun sait la quasi-élimination d'Europe au nom de la pureté et ce jusqu'aux derniers jours de la guerre.

La même trame, souillure-complot, impureté-élimination, issue de la même matrice culturelle prévaudra encore à l'époque de Staline, les médecins juifs seront accusés d'avoir fomenté un complot « sioniste » et d'empoisonner Joseph Staline, cet ex-fils du peuple idolâtré tel un dieu vivant et consacré comme le père des peuples. En conséquence l'élite juive sera assassinée de la même façon que les juifs seront massacrés au Moyen-âge en Europe après avoir été accusés d'avoir empoisonné, souillé, les puits des chrétiens lors de la peste noire...

Une matrice culturelle n'est donc pas un discours. Une matrice culturelle formate les individus et contraint le phénotype à des choix impératifs : ici, c'est le péché originel, la souillure ou l'eucharistie, c'est l'enfer terrestre ou le paradis céleste, c'est l'impureté sur terre ou l'élimination des Juifs et du judaïsme: il n'y a pas d'autre alternative, c'est une exigence viscérale, paroxystique qui exige le plaisir du soulagement... par la solution finale. Et ce, dans les différentes versions de la matrice, mystique ou sécularisée, inquisitoriale, nazie ou stalinienne et peut-être pire encore comme l'histoire l'a prouvé dans les versions matérialistes qui ont pour ainsi dire le mythe caché et honteux et qui n'ont pas en compensation les discours de compassion et d'amour de l'humanité propres aux religions, discours qui peuvent contredire les effets de la matrice culturelle dans ce qu'elle a de fondamental.

Le Coran n'altère pas cette matrice culturelle de façon significative même si le modèle familial et sexuel qu'incarne Mahomet diffère de celui symbolisé par le Jésus de l'Évangile. Le modèle féminin des femmes du Prophète oscille entre l'amour porté à la femme-mère, Kahdija, veuve de 40 ans alors qu'il est orphelin (de père dès la naissance et de mère alors qu'il est enfant) puis à Sawda, autre veuve épousée à la mort de la première puis aux femmes-enfants vierges dont la première Nicha verra son mariage consommé à l'âge de neuf ans. On peut donc lire en filigrane un amour de type incestueux avec une maîtresse-femme, assorti d'une absence du père qui évoque un meurtre symbolique du disparu puis une appropriation « de femmes exemptes de toute souillure » comme il est promis au paradis des fidèles (Sourate III, 13), les hommes étant proclamés supérieurs aux femmes et en droit de les battre en cas de désobéissance (Sourate IV, 38). Ces deux cas d'inégalité dans la relation homme-femme engendrent un état de frustration et de violence auquel vient s'ajouter les effets de la polygamie recommandée de quatre femmes. Si les riches possèdent quatre femmes, les célibataires appauvris doivent rester en attente et vivre d'espoir et se réfugier dans le rêve de l'amour porté à la femme mère ou dans celui de l'appropriation de vierges sans souillure et sinon fantasmer les acquérir au ciel. Au vu de quoi la vie sur terre est déclarée « une jouissance trompeuse », « la retraite délicieuse » se trouvant auprès de Dieu (Sourate 3,12). Le modèle familial et sexuel coranique n'altère donc pas radicalement le modèle des frustrations nées du déséquilibre de la relation homme-femme induit par le meurtre symbolique du père, par l'inceste caché et la soumission des femmes dans les Évangiles. Le seul déplacement s'exerce sur la consommation de l'acte; la femme-mère et veuve est consommée tout autant que les femmes-enfants réduites à des objets de servitude « sans souillure ». Animé d'une même exigence « nerveuse » paroxystique, il réclame pour lui à la fois l'abrogation de la vie sur terre et la conversion uniforme de l'univers entier comme exutoire y compris par la guerre sainte suicidaire considérée comme une des meilleures portes d'entrée de l'univers céleste. De la même façon que le christianisme élevé sur des fondements totalisants s'engageait autrefois dans l'expansion politique totalitaire au moyen de la force armée en vue d'une conversion uniforme de l'univers. En conséquence de quoi, la religion des « frères » musulmans affuble les Juifs du statut du père mort qui revient sur terre hanter le règne du fils prophète désormais époux de la veuve âgée, un père gênant, un falsificateur, un pervers qui ne peut être que menteur et fantomatique. Vis-à-vis d'eux, le Coran maintient donc les quatre thèmes récurrents de l'antisémitisme chrétien, la souillure de l'humanité à l'origine, le complot, l'impureté permanente et la nécessité de leur élimination.

Dieu les a maudits... ils altérèrent la parole de Dieu... la plupart d'entre eux ne sont que des pervers... Faites-leur la guerre jusqu'à ce qu'ils payent le tribut de leurs propres mains et qu'ils soient soumis... » « Que Dieu fasse la guerre! Qu'ils marchent à rebours !...» « Ce n'est pas vous qui les tuez, c'est Dieu... » S'y ajoutera dans la « La vie de Mohammed » d'Aboû L'Fidâ, l'accusation de tentative d'assassinat — par empoisonnement — de Mohammed par une juive nommée Zaïnab.

On retrouve tous ces thèmes dans les diatribes antijuives d'origine islamique et dans les signatures des multiples agressions antisémites émanant de ce bord. L'OLP avait autrefois accusé Israël « d'empoisonner les puits » des villes palestiniennes et tout récemment Arafat accusait Israël de diffuser des substances radioactives sur la population palestinienne pour la faire périr par le cancer! Comme de surcroît, le juif, qui n'a jamais cessé d'entretenir des liens étroits avec la terre de l'ancien royaume d'Israël — la population juive de Jérusalem a toujours été majoritaire —, revient sur une terre qui fut conquise par les Arabes après l'avoir été par les Romains, les Byzantins puis les Croisés et avant de l'être par les Ottomans et les Anglais, on ajoutera à la dénégation du judaïsme impossible pour l'Islam qui se considère comme la religion « dernière » de Dieu, la dénégation des juifs comme peuple donc sans possibilité d'existence autre qu'imaginaire, ni en Israël, ni en diaspora, à l'instar du « père fantôme » et usurpateur! La charte de l'organisation de « libération » de la Palestine, toujours en vigueur, est éloquente sur ce point. On ira même jusqu'à vouloir rayer les traces historiques du peuple juif, empêcher les fouilles archéologiques, s'opposer au percement d'un tunnel destiné à mettre au jour les fondements du Temple et la ville hasmonéenne! Et de la sorte les juifs pourront paraître des intrus et des falsificateurs dans une Palestine « colonisée », qui elle, il faut le rappeler, n'eut jamais d'existence politique, de façon à les rendre conformes à l'imagerie anti-coloniale et anti-impérialiste avec laquelle l'islamisme qui est au coeur de la thématique palestinienne dans le refus du fait juif se sent en convergence. Ce nouvel antisémitisme actualisé d'origine islamique profite de la cécité qui règne à gauche devant le panislamisme radical, terroriste et totalitaire, qui a pris la relève de l'ancien tiers-mondisme « anti-impérialiste » et du panarabisme. Il profite aussi de la cécité qui affecte le soutien quasi-inconditionnel au mouvement palestinien, qui, il serait temps de s'en rendre compte, loin d'être un mouvement de libération » démocratique et raisonnable est né dans les termes de l'islamisme au point d'en avoir été une des toutes premières manifestations. Ne fut-il dès le départ ancré dans le refus du fait juif, du peuple juif, de l'Etat juif et du plan de partition adopté par les Nations unies en 1948 qui prévoyait deux Etats pour deux peuples? N'était-il pas grevé dès l'origine de l'hypothèque du refus radical etnégatif posée par le grand mufti de Jérusalem, ami du nazisme anti-juif qui n'hésitait pas du temps d'Hitler de faire le voyage à Berlin? Contrairement aux idées répandues non seulement à gauche mais également à droite en France, l'islamisme ne naît pas de la permanence du conflit qui oppose Israël et les Palestiniens. C'est le mouvement palestinien qui fut d'emblée une des toutes premières manifestations et du panarabisme et du panislamisme mêlés et la permanence du conflit aujourd'hui ne doit qu'au refus islamiste du fait juif y compris dans les pays musulmans. Il est certain que dans les idées fausses répandues et fustigeant Israël, outre l'effet de la matrice culturelle chrétienne inconsciente (et non pas précisons-le le discours de l'Église plutôt bienveillant) jouent également un malaise et une amnésie vis-à-vis du fait juif qui ne tient pas qu'au passé de Vichy et des soutiens que son gouvernement a pu rencontrer au sein de la population française. Si l'on excepte Bordeaux et compte tenu que le Comtat Venaissin et l'Alsace-Lorraine ne faisaient pas partie du royaume de France et sans remonter aux massacres commis lors des départs en Croisade, n'oublions pas que la France fut une terre « vide » de juifs pour les avoir expulsés en 1394 pour quatre siècles... jusqu'en 1791 où ils obtinrent la citoyenneté !

Sur quelques effets de la contamination

La contamination du « socialisme scientifique, matérialiste et dialectique » par l'élément irrationnel antisémite — le brûlot né dans les Épîtres de Paul, inventeur du christianisme, — ne s'est pas arrêté au seul antisémitisme. Hormis la critique du salariat et du marché concurrentiel du travail auquel il opposait l'union révolutionnaire par l'association, une union qu'il attribuait sans fondements à une classe ouvrière messie, il revient à Marx d'avoir inauguré la sécularisation de l'idéologie du renversement. En substituant la lutte des classes au péché originel comme fondement des sociétés et en substituant le peuple prolétaire au peuple juif dans sa mission biblique d'humaniser ou de diviniser la terre.

«La question juive» de Marx a été écrite quasiment en même temps que « le Manifeste du Parti communiste » et contrairement à une idée répandue par des propagandistes de gauche zélés qui voudraient épargner la mise en examen du corpus idéologique adjacent, cet antisémitisme fondateur, commun à tous les pères fondateurs de l'idéologie socialiste n'est pas conjoncturel, il est structurel. Tous, sauf Saint Simon qu'ils accusaient d'ailleurs de constituer avec ses amis « une secte juive ».

Structurel, c'est-à-dire non pas daté selon l'effet de l'air ambiant du temps, non, structurel, c'est-à-dire indissociable du reste de la théorie, de la méthode d'analyse, des objectifs de lutte, des projets de société et cela quelles que soient les différences notables entre les porteurs, Marx, Proudhon, Bakounine, Fourier, unanimes dans leur haine des juifs et dans leur volonté de les rendre « impossibles ».

L'ensemble théorique et analytique, avec des spécificités propres à chacun, fut conçu dans le même moule déformant. Le même moule déformant inquisitorial qui transmis l'antisémitisme et qui bien entendu, matérialisme athée aidant, fut simplement sécularisé en s'érigeant sur la dénonciation du spiritualisme essentiellement chrétien qui l'avait précédé. Il est temps de dresser l'inventaire des effets du moule déformant dans les différentes postures idéologiques de la gauche aujourd'hui et dans les bribes confuses qui subsistent de l'édifice idéologique et dans lequel luttes des classes, lutte contre l'exploitation, lutte contre l'impérialisme forment un tout mythologique avec l'antisémitisme des origines.

C'était l'intuition géniale de Léon Poliakov, historien incontournable de l'antisémitisme.

Analysant le processus de transmission par sécularisation du brûlot antisémite et anti-judaïque des Épîtres de Paul et des Évangiles à certains philosophes des Lumières puis chemin faisant à la gauche et à la droite extrême du capitalisme triomphant, Léon Poliakov avait suspecté cette troublante affaire : la sécularisation sous forme matérialiste, « révolutionnaire » ou fascisante de la pensée inquisitoriale.

On croit deviner les raisons pour lesquelles l'érudition du )(Xe siècle préfère se taire sur les diatribes anti-juives d'un Voltaire ou d'un Kant, d'un Proudhon ou d'un Marx. On peut les considérer comme des propos sans conséquence, comme un tribut négligemment payé aux idées reçues du temps, ou au contraire se demander s'ils n'expriment pas une orientation essentielle de la pensée occidentale... » déclarait Poliakov qui affirmait en même temps qu'à ses yeux « c'est à la théologie... que revient le rôle primordial (celui d'une infrastructure si l'on veut) dans les mutations de gauche et de droite de l'antisémitisme » (Avertissement, Histoire de l'antisémitisme, t 3, Calmann-Lévy)

Il est temps d'ouvrir les yeux, de procéder à l'examen critique des principes et des projets qui obscurcissent l'horizon et qui fourvoient l'humanité au nom du « progressisme » depuis près de deux siècles pour aboutir aux impasses connues et réprouvées d'aujourd'hui: la faillite du capitalisme d'État totalitaire façon communiste, maoïste ou trotskiste, cubaine ou coréenne ou démocratique, façon socialiste. Il est temps de découvrir que le principe majeur qui définissait le capitalisme par l'exploitation était une bourde majeure. C'est cette bourde qui conditionne et le projet de capitalisme d'Etat donc de salariat d'État et la manie revendicative permanente censée autrefois provoquer « la crise révolutionnaire » ou aujourd'hui encore porter la gauche au pouvoir même sans autre projet que de jouer aux assistantes sociales d'un marché du travail explosif jusque dans les bourgades les plus reculées. La variante « branchée » de l'écologie anti-pollution quant à elle n'est qu'un cache poussière d'un projet idéologique et de principes inchangés. La manie revendicative des diverses gauches porte toujours en elle mais dans le non-dit, le projet du capitalisme d'Etat et du salariat d'État et dans ce concert ceux qui s'auto-proclament révolutionnaires par rapport à ceux qu'ils dénoncent comme partisans du compromis de classe s'en retournent au vieux langage ringard léniniste-trostkiste plutôt que lénino-stalinien passé de mode.

L'inconscience du salariat et du marché du travail comme fondements du système les empêche de voir, bonne conscience de gauche aidant et quelques soient les crimes commis par le socialisme totalitaire, que dans les faits, le capitalisme d'État du communisme fut la meilleure préparation au salariat privé pour les grands empires tyranniques, Chine et ex-Urss, où désormais les masses anciennement communautaires ont été transformées en mentalité en postulants individualistes livrables clés en mains sur le marché du travail.

Quant à la manie revendicative, qui est au coeur de la stratégie de la gauche, elle ne fait que pousser le capitalisme et le patronat à rechercher de nouvelles mains d'oeuvres moins onéreuses sur un marché du travail ouvert, par importation, par induction de flux migratoires, par délocalisations, par invention de nouvelles machineries plus productives ou de nouveaux produits. C'est cette manie qui est à la source de l'élargissement permanent du marché du travail jusqu'à sa mondialisation encore inachevée et de la mercantilisation des activités humaines — culture, corps, sexe, tourisme — ouvrant ainsi de nouvelles zones de salariat. La dissolution des nations suit alors l'effondrement des valeurs morales et culturelles et l'effondrement de la valeur du travail sur son marché. La valeur d'achat du travail chinois est quarante fois moindre que celui d'un travailleur français et celui d'un travailleur russe cinq fois moindre! La crise du salariat identique à celle de l'esclavagisme antique est ouverte ! La même bourde, on l'a vu, incite la gauche au nom de la lutte contre l'exploitation impérialiste à soutenir sans perspicacité les velléités de capitalismes d'État à condition qu'elles soient anti-américaines sans égard pour les cultures obscurantistes, le fétichisme des sociétés tribales, ou l'Islam de l'époque féodale des populations mises sur orbite du marché mondial du travail. Aveugle sur son propre moule culturel et déformant, la gauche joint l'apologie de la victime à celle de l'exploité pour se solidariser avec un sentiment inébranlable d'être inscrit comme progressiste sur l'autoroute du bon sens de l'histoire.

Elle s'aveugle ainsi au nom de l'anti-impérialisme sur le fascislamisme tout comme elle s'aveugla sur les totalitarismes du siècle passé à commencer par celui dont elle accoucha et qui fut aussi antisémite. La vieille théorie de gauche concevant Israël comme le fer de lance de l'impérialisme américain cède peu à peu le pas à la version islamiste concevant les États-Unis à la solde du complot sioniste mené par Israël diabolisé. Se retrouvant ainsi pro-palestinienne, anti-sioniste et laxiste devant l'islamisme, la gauche fait ainsi place à la logique coranique de réduction des juifs à une religion perverse pour les dénier comme peuple. Dans cette logique, Israël devient ainsi un pays de trop sur terre et les juifs eux-mêmes un peuple de trop sur terre. Et ce schéma islamiste s'accorde en tous points avec la version de gauche concevant Israël sous la forme d'un État colon, d'un pays intrus et finalement d'un pays de trop sur terre, ce qui, implicitement, réintroduit à l'identique la notion d'un peuple de trop sur terre, un peuple n'ayant place ni en Israël, ni en diaspora. De la sorte, on s'accommodera du fait que les juifs soient interdits de circulation et de résidence dans certains pays musulmans sans jamais y trouver à redire y compris lorsqu'il s'agit du projet de l'État palestinien!

Les quatre constantes de l'antisémitisme issues lointainement de la matrice culturelle chrétienne puis reprises par l'Islam peuvent alors refaire surface et circuler quasiment librement comme en 1940 lorsque la loi interdisant les propos antijuifs fut levée, mais désormais — « démocratie oblige » — au nom de la liberté d'expression: Primo, le juif ou Israël, souillure originelle. Secundo, le juif corps étranger et parasite permanent et bourreau de l'humanité. Tierço, le juif comploteur international, et pour terminer la nécessité viscérale de son élimination. La dissolution du fait juif que la gauche portait en elle depuis l'origine, quitte ainsi son état de latence et retrouve les accents des pères fondateurs du matérialisme scientifique et « révolutionnaire »... Renvoyer cette race en Asie ou l'exterminer, rendre le juif impossible, supprimer le judaïsme... » on aura compris concernant la gauche qu'il s'agit d'un peu plus que d'une simple convergence « anti-impérialiste »... « Plus, si affinités ? »

Si l'on saisit l'importance de la crise du salariat parvenu à son apothéose en déchaussant les lunettes déformantes de la gauche perdue, on s'apercevra en même temps que le petit Israël a innové sur deux points essentiels pour l'avenir de l'humanité face à la mondialisation du salariat et à l'impasse du capitalisme d'Etat socialocommuniste. Le premier point réside dans l'invention du kibboutz, qui répond aux critères d'une société associative non salariale. Le second point repose sur la traduction politique de la notion du chemin de vie d'un peuple propre au judaïsme et à l'Etat d'Israël, notion qui peut servir de référence pour les autres peuples face à la déperdition négationniste des cultures humanistes soumises sous l'effet du mercantilisme et de l'envolée du marché du travail, à un affadissement fétichiste ou à la menace d'un Islam radical. Dans la structure mentale de l'antisémite laïque ou non, de gauche ou non, façonnée par la matrice culturelle du catholicisme inquisitorial ou de celle de l'Islam radical, le Juif répond au modèle symbolique du témoin gênant du meurtre symbolique du père et de l'inceste caché, celui du Fils-Dieu et de la Mère-vierge, celui du Fils orphelin et prophète époux de la veuve-mère puis acquéreur de vierges-enfants soumises. Fait nouveau, dans la structure mentale de la bonne conscience anti-sioniste progressiste », Israël joue le rôle de révélateur insupportable de la cécité et des impasses des conservateurs de gauche du salariat. Israël et les juifs seront donc diabolisés dans le même mouvement. Tel est le fond du rôle privilégié que joue Israël pour une certaine gauche « anti-impérialiste » qui, parmi les conflits qui agitent le monde n'en voient plus qu'un seul. Bye-Bye Tibet! Bye-Bye Darfour! Bye-Bye l'Islam du Djihad, qui de Madrid à java agresse le monde entier!

Dans les cécités de la gauche actuelle, on retrouve donc les grands principes des Épîtres de Paul, fondateur du christianisme, simplement sécularisés. On peut en dresser la liste. Le renversement du capitalisme privé par le capitalisme d'Etat, en premier lieu, n'est qu'une simple traduction matérialiste de l'idéologie manichéenne du « renversement» par les victimes sanctifiées du capital luttant contre « l'exploitation ».

L'idéologie chrétienne de la victime elle aussi sécularisée doublera de compassion la défense de l'exploité. Elle assurera « le pauvre », celui qu'on appelle le dernier dans les Épîtres, d'une surcharge de sainteté car il sera promis au ciel avant les premiers. La victime présumée de l'exploitation quant à elle, aura toujours raison et quelle que soit son éthique, trouvera des circonstances atténuantes dans sa condition sociale. On sait que cette posture fonde une certaine justice de gauche dans sa volonté de minorer la part de responsabilité individuelle dans les forfaits que peuvent commettre tous ceux que l'on peut présenter comme des victimes de la société.

Cette même idéologie de la victime, nous l'avons évoqué, surchargeait de sainteté de la même façon « la victime de l'impérialisme » et particulièrement le Palestinien, « victime des Juifs », ancré dans le refus du fait juif puis de l'Etat d'Israël, fût-il un terroriste sanguinaire. Et là encore, la théorie de la victime sanctifiée était partie liée à celle du « renversement ». Mais ici le renversement transformait les juifs en bourreau de l'humanité comme ils l'avaient été du Christ par le biais d'un Israël fantasmé, une fois levé le silence obligé par la Shoa. Et tout « naturellement », ce « renversement » autorisait à nouveau la théorie du complot juif et frappait la gauche de cécité devant un terrorisme qui frappe les juifs mais aussi la démocratie dans le monde entier.

L'affirmation que les derniers seront les premiers, sécularisée, engendrera le messianisme du peuple prolétaire et avec lui le renversement de l'enfer capitaliste par le paradis socialiste identique à la substitution du paradis céleste et pur à la société souillée par le péché originel.

Le voeu du soir final de la révolution purificatrice prendra la place de l'annonce du Jugement dernier et de l'apocalypse. Les juifs, quant à eux, garderont leur rôle présumé d'initiateurs de la faute, l'introduction du change à la place du péché originel et de la souillure par le désir du père, fera pareillement chuter l'humanité au point de se satisfaire de leur dissolution ou de leur disparition.

Que quelques Juifs s'affirmant « de gauche » participent à l'affaire et exhibent leur aveuglement dans le concert médiatique, témoigne seulement de leur volonté d'auto-dissolution, une volonté apparentée à la haine de soi et à la conversion cachée à une religion chrétienne sécularisée qui les a fait soutenir autrefois le totalitarisme soviétique antisémite et qui les fait soutenir aujourd'hui un « antisionisme » qui ne fait plus illusion.

Quant à la lutte des classes et l'exploitation, elles deviendront l'infrastructure du tout selon le modèle de la fonction attribuée par Paul au péché originel et le salut par la révolution se substituera à l'eucharistie salvatrice de l'humanité.

L'absolu totalisant du cadre conceptuel de la société délimité par le péché originel et l'eucharistie dans les Épîtres sera simplement sécularisé au profit du cadre conceptuel de la lutte des classes et de la révolution. Et dans chaque cas, l'embrasement totalitaire poindra au bout de l'absolu totalisant sorti de son carré réducteur.

La volonté que tous soient semblables sous l'hégémonie communiste socialiste, révolutionnaire ou démocratique, proclamée progressiste, tiendra de la même exigence de conversion de l'univers entier des deux seules religions à caractère totalisant et à penchant totalitaire, l'Église d'antan inquisitoriale et croisée et l'Islam radical. Celui des omeyades d'hier, celui de la guerre sainte et de Ben Laden, celui des mollahs iraniens et des extrémistes algériens ou du Hamas et autres combattants d'El Aqsa, du Hezbollah ou du Djihad islamique d'aujourd'hui. Le principe édicté dans les Épîtres que tous soient semblables dans la fusion et dans le rejet de « l'impureté » est passé de la matrice culturelle chrétienne à celles de l'Islam et du marxisme social-démocrate tout en se réinstallant pleinement au coeur de chaque problématique.

La gauche fut donc « moulée » entièrement par ce cadre conceptuel qui sécularisait à la fois et l'antisémitisme et les modes de pensée de la chrétienté inquisitoriale pour forger une idéologie matérialiste du renversement ». Cette idéologie qui naissait pour partie chez Marx, fut totalement développée chez Lasalle et chez Lénine et ses compères Staline et Trotski. Marx avait pour lui d'avoir découvert dans la lignéedes physiocrates, le salariat concurrentiel comme fondement du capitalisme et il avait formulé la solution : au travail concurrentiel devait s'opposer l'association, ce que tous les socialistes, communistes et trotskistes censureront, mais il plaquait sur ce schéma les concepts sécularisés de l'idéologie du renversement et de l'antisémitisme en attribuant l'institution de l'association à la dictature du prolétariat. Les édiles marxistes à son grand dam* puis les marxistes léninistes ou trotskystes achèveront de parfaire cette idéologie du renversement en censurant la notion d'association opposée au salariat pour imposer le capitalisme et le salariat d'Etat.

Après plus d'un siècle et demi de démagogie, la grande illusion de gauche conservatrice du salariat, e anti-impérialiste » et aujourd'hui pro-palestinienne et antisioniste, doit être démasquée comme obscurantiste et réactionnaire et l'invention de la société associative promue au rang de tâche urgente, pragmatique et progressive pour faire face à la crise de la société de salariat tant dans les pays commanditaires sur le marché du travail que dans ceux qui abondent dans un surcroît d'offres corvéables sur ce marché désormais mondialisé.

Nota Bene

J'ai volontairement condensé ici l'exposé des liens qui unissent l'antisémitisme des pères fondateurs de la gauche à l'aveuglement d'une idéologie qui tout au long du XXe siècle a produit une utopie à caractère fantasmatique aussi grandiose et monstrueuse que l'inquisition et le fascisme. Ce qu'il en reste aujourd'hui, apparemment bon enfant et plus démocratique que totalitaire, n'en est pas moins mystificateur et dangereux face à la crise du salariat et à la montée du fascislamisme. Son incapacité à analyser la réalité telle qu'elle est et à penser l'avenir autrement à long terme et non pas à court terme, après chaque délocalisation ou addition d'une heure aux trente cinq heures de travail hebdomadaire, ne tient pas seulement du dérisoire mais de la cécité. Bien évidemment, ses représentants qualifieront ces textes d'excessifs et d'utopiques... Question: Qui fut et qui est utopique? L'idéologie du salariat d'État et la lutte permanente contre l'exploitation? Pour être plus explicite, nous reprendrons l'ensemble de ces thèmes dans la seconde partie de l'essai « société associative ou société de salariat » à partir d'un fait concret: l'accoutumance des sociétés au chômage et les incantations dérisoires des pseudo-luttes « contre le chômage et pour l'emploi » dans le cadre de la crise du salariat et de l'apothéose du marché du travail mondialisé... Pas le moindre petit kibboutz A. l'horizon... Nulle part ailleurs n'apparaît plus l'inadéquation de la gauche aveugle face à l'effondrement de la valeur travail et des valeurs humaines caractéristique de la crise du salariat. Quant à l'occultation de l'importance de l'invention du Contrat social qui fonde le kibboutz, elle a ses raisons cachées tout comme celles qui règnent sur l'invention du salariat par des marchands ingénieux au XVe siècle au profit de l'imagerie, toute chrétienne, d'un capital diabolisé. Le kibboutz invente en fait une structure sociale non-salariale et un contrat d'association dans l'existence et non pas seulement dans la production, où la motivation du travail repose sur le dévouement à un groupe communautaire et non plus sur la motivation par le salaire dans la concurrence sur le marché du travail. Inconsciemment, il s'inspire du sens communautaire judaïque qui se conçoit comme le seul lieu concret de la transcendance et du lien avec le Divin sur le chemin de vie qui doit mener à la sagesse individuelle et à l'harmonie sur terre. Ce refoulement du mouvement kibboutzique, quelles que soient ses difficultés actuelles, poursuit en fait un vieil affrontement entre la pensée de Rome et aujourd'hui de La Mecque et celle de Jérusalem toujours persécutée ou déniée. Le judaïsme menacé de mort, doit quant à lui sortir du ghetto où on l'avait mis. II doit réaffirmer son sens de l'universel, lequel suppose le respect des identités des peuples et la convergence de leurs chemins de vie vers l'harmonie, la paix et la

reconnaissance de l'exigence morale et de la spiritualité divine. Il doit se renouveler en confrontant sa parole aux problèmes des sociétés contemporaines. Il doit insuffler l'esprit de Jérusalem pour inciter la société associative en tant qu'alternative de la société de salariat. Le contrat d'association « kibboutzique » peut être tenté sous de multiples formes et notamment en ville ou entre ville et milieu rural au sein de communautés d'existence associée. Il suppose une éthique communautaire et un investissement personnel de chaque être à la place du contrat social d'État nécessaire à la société du salariat, contrat dans lequel se dissolvent les responsabilités et se lovent les corruptions des élites de droite et de gauche. Il est possible d'en finir avec le marché du travail et de remodeler les mégalopoles et la ruralité en friche et les disparités entre les zones riches en mains d'oeuvre potentielles et celles riches en appareil productif, agencées selon les nécessités de concentration et de concurrence du marché du travail. Se vendre plus ou avoir plus ou se retrouver sur le pavé des assistés doivent céder le pas à l'être plus, à l'être ensemble et au faire ensemble de la société associative.

Confidence

Petite histoire : en 1974, alors que je publiai « Marx, l'association, l'anti-Lénine » (Vers l'abolition du salariat) aux Éditions Payot, un universitaire crypto-communiste scandalisé m'aborda: « Comment tu oses t'attaquer A. Lénine »? L'époque était encore idolâtre. Aujourd'hui la statue est tombée quoique les trostkistes rivaux des stalinistes voudraient bien la relever mais on doit considérer que les peuples l'ont mise A. terre.

Armé de la même ligne de lecture iconoclaste, au moment de la mort de Mao, j'écrivis un texte intitulé «Suivez le guide, il est mort! »... (dans

Libération) et un autre sur « Georges Marchais et la question juive » dans Le Matin en 1978 qui me valut un titre mémorable de l'Huma: « Certains juifs, le Matin et nous ». Ayant affirmé qu'un antisémitisme pouvait en cacher un autre, le titre infâme d'un journal qui avait tû ou défendu tous les crimes du régime soviétique, y compris dans l'affaire des « blouses blanches », me donnait en quelle que sorte raison! La benoîterie avec laquelle certaines chaînes télévisées célèbrent en 2004 le centième anniversaire de ce journal en dit long sur l'état de la bouillie intellectuelle que l'on sert au téléspectateur considéré comme un amnésique a priori!

Les thèses présentées ici ne sont donc pas nées par génération spontanée, elles résultent d'une recherche inaugurée en 1971 par de nombreux articles dans Politique Aujourd'hui, Les Temps modernes, Spartacus, etc... Gérard Mendel leur offrit son soutien et l'ouvrage Marx, association, l'anti-Lénine qui reçut l'accueil des milieux libertaires universitaires espagnols notamment fut également salué par les colonels portugais apartidaires qui renversèrent Salazar, Le journal « Libération » de l'époque, prenant ses distances avec le maoïsme, lui réserva une place de choix. Il fut bien entendu boycotté par la gauche et l'extrême-gauche mais aussi par ceux qu'on appelait « les nouveaux philosophes » trop pressés de faire oublier leurs textes totalitaires pour se rallier au tout liberté sans jamais songer à d'autres alternatives susceptibles de conjuguer liberté, risque et innovation sociétale. A ce point de ma démarche, j'avais découvert la critique du salariat et le concept de l'association chez Marx sous l'effet de la censure de la social-démocratie totalitaire et démocratique et je rétablissais l'objectif de fin du salariat par un rapport nouveau d'association dans l'existence et la production comme seule alternative libérale au salariat d'État et au salariat privé. Ce fut suffisant pour subir une mise à l'index. Mais je n'avais pas alors décrypté la contradiction entre le Marx critique du salariat et le Marx qui allait fournir à la social-démocratie qu'il fustigeait par ailleurs pour sa théorie du salariat d'État et de l'État ouvrier, l'autre partie totalisante et totalitaire de l'idéologie du renversement. La raison? J'avais éludé à l'époque la question de l'antisémitisme de Marx, de Bakounine de Proudhon, de Fourier. Dans le climat de pesanteur et de suffisance intellectuelle que fait régner la gauche bien pensante et immodeste, je soulevai la question du salariat reprenant la phrase de Marx critiquant le parti de la conservation du salaire parmi les syndicats et les partis « ouvriers », je dénonçai les délires de la secte althussérienne dont les épigones ressassent encore aujourd'hui leur « antisionisme » mais je n'étais pas encore en mesure d'établir le lien entre l'antisémitisme des pères fondateurs de la gauche et la sécularisation du canevas inquisitorial chrétien dans les principes, dans la manie revendicative, dans les projets et dans les censures des gauches actuelles qui toutes, à l'unisson, castrent l'imaginaire social. Le lecteur voudra bien m'accorder que c'est chose faite aujourd'hui. Qu'il me soit permis de rendre hommage à Léon Poliakov qui avait clairement pressenti les effets néfastes de cette sécularisation dans son histoire de l'antisémitisme. C'est précisément en écrivant un essai sur l'antisémitisme à l'époque du procès Papon (Blanchir Vichy? aux Éditions Wern) que je m'engageai à en décrypter les effets. Ma motivation d'ex-enfant étoilé, caché et survivant y était sans doute pour quelque chose.

Le site de Claude Berger: http://claudeberger.fr


[HOME] - [SCHWARTZ] - [JUSTINE] - [GOSSEYN] - [MGTRASH] - [FORUM] - [INDEX]