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Au commencement, la gauche était
antisémitePar
Claude Berger
Texte extrait de :
Les siècles aveugles de la gauche
perdue
Rome, La Mecque ou Jérusalem?
Publié aux Editions Safed en mars
2005
Au
commencement, au XIXe siècle, la gauche était antisémite, radicalement, de façon
structurelle, dans son essence théorique.
Marx, Proudhon, Bakounine,
Fourier... supprimer le judaïsme, rendre les juifs impossibles pour Marx, les
exterminer pour Proudhon, les dissoudre pour Bakounine, leur interdire le droit
de cité pour Fourier... Il serait naïf de croire que cet antisémitisme
fondamental soit resté sans effets sur l'ensemble de la théorie. Qu'il n'ait pas
affecté jusqu'à les invalider les principes mêmes qui ont mené la gauche aux
impasses actuelles.
La
gauche naissante au XIXe siècle était antisémite, elle est aujourd'hui sans
projets et les deux faits sont liés, même si en apparence le temps ou la
distance thématique les éloignent. Faillite de la gauche dans son projet de
changement de société? Si elle reste une force d'opposition conséquente qui
recrute une clientèle électorale par la critique de l'exploitation, une critique
qui a fait et qui fera toujours recette, les faillites successives du
capitalisme d'Etat totalitaire à Moscou et à Berlin et du capitalisme d'Etat
démocratique à Paris sous Jospin l'ont rendue impotente.
A l'aise dans la critique de
l'exploitation, la gauche l'est moins dans l'invention d'une nouvelle société
qui s'en dégagerait. Pour une théorie qui se voulait scientifique et rationnelle
et qui avait cru voir dans l'exploitation capitaliste le fondement de
l'inégalité et le remède dans la substitution du capitalisme public au
capitalisme privé, force est d'admettre qu'il y avait une erreur quelque part.
Une erreur dans l'analyse et une autre dans la prospective. Et une autre encore
dans les moyens mis en œuvre pour faire aboutir le projet, en l'occurrence la
manie revendicative. L'erreur dans l'analyse est à la fois énorme et simple: le
capitalisme ne repose pas essentiellement comme le croit la gauche sur
l'exploitation, plus exactement elle ne lui est pas spécifique. L'esclavagisme
et le servage étaient tout autant exploiteurs. Ce qui spécifie le capitalisme,
c'est qu'il repose sur le salariat, et le salariat se définit par la concurrence
des salariés entre eux sur un marché du travail et par la transformation du
travail en marchandises dont le prix fait l'objet d'un rapport entre l'offre et
la demande.
Cette concurrence sur le marché du travail pour être maintenue exige sa
pérennisation dans la vie civile par une atomisation des individus et ce sera
une des fonctions de l'Etat du salariat que d'organiser cette citoyenneté
désolidarisée en brisant toute expression d'une quelconque solidarité
économique, communautaire, culturelle, linguistique pouvant menacer l'idéal
hégémonique d'Etat dont il dispense le culte, tout en veillant lui-même de très
près au déroulement des règles de ce marché.
« La condition d'existence du
capital, c'est le salariat. Le salariat repose sur la concurrence des
travailleurs entre eux »... « Sans lui, point de capital, point de bourgeoisie,
point de société bourgeoise» avait avancé Marx, pour sa part d'analyste lucide.
Une part jetée aux oubliettes par la gauche et l'extrême gauche depuis Lassale
et Lénine, les maîtres à penser du courant démocrate et du courant totalitaire.
Une part censurée au profit de sa part totalisante et dogmatique, celle de la
lutte des classes engendrant nécessairement la dictature du prolétariat, celle
du « renversement », sédimentée dans le même train idéologique convoyant son
antisémitisme inquisitorial. Sur la critique du salariat, Marx suivait
d'ailleurs le regard des physiocrates, celui de Turgot en particulier, qui avait
fort bien analysé les faits. La conséquence est limpide, pour saisir l'essence
de la société capitaliste en passe d'être universelle, il faut partir de cette
définition, et non pas de celle de l'exploitation, pour ériger le montage de la
société, pour en comprendre les ressorts et pour opérer les transformations
souhaitables sans démagogie et sans mystification idéologique. C'est en effet le
marché du travail qui conditionne l'exploitation et qui prédomine sur le marché
des produits. En toute logique, si l'on veut supprimer l'inégalité dans la
production et dans la charge de travail comme dans la distribution des richesses
engendrées, si l'on veut supprimer l'exploitation, ou si l'on veut par erreur de
cible s'en prendre à la domination apparente du marché des produits par un
discours sans portée « contre le profit» ou par un babil anticonsumériste ou
altermondaliste, ce n'est pas à ces paravents qu'il faut s'en prendre, c'est le
marché du travail concurrentiel qu'il convient de supprimer! Non pas d'un trait
de plume mais par la substitution progressive de structures d'association non
seulement dans le travail mais également dans l'existence. De façon progressive,
tout comme l'invention du salariat et du marché du travail au XVe siècle a fini
par supplanter les formes coexistantes du servage, de la tenure ou de
l'esclavage qui n'est d'ailleurs pas éteint à ce jour. Des structures qui
prennent en mains la production mais reprennent en mains aussi la part de tissu
social et de communauté civile extorquée par l'Etat du salariat.
A ce
jour, les seules structures existantes d'association non-salariale à la fois
dans la production, l'existence et le développement et dans lesquelles le
dévouement à une communauté associée par contrat comme motivation du travail
s'est substitué à l'appât par le salaire individuel, ont été inventées et
perdurent en Israël sous la forme des kibboutzim. Ce n'est d'ailleurs pas le
moindre des paradoxes que cette nouvelle forme sociale fût inventée là et non
pas- ailleurs face à une gauche adepte du capitalisme et du salariat d'Etat et
volontiers antisioniste, dotée d'un pedigree de naissance à la fois honteux et
antisémite! Cette nouvelle motivation du travail suppose une éthique et qu'on le
veuille ou non, une forme de foi et de spiritualité qui dépassent le simple
intérêt individuel. Que l'importance de l'invention n'ait pas été relevée est
une autre histoire qui tient à la censure qu'a fait régner l'idéologie dominante
et dominatrice de gauche, l'idéologie du capitalisme d'Etat tant totalitaire que
démocratique, et à la diabolisation d'Israël.
Ignorante du marché du travail et
du salariat comme fondements du système, la cohorte de gauche, lénino-trostkiste
ou léninostalinienne, maoïste, cubaine ou nord-coréenne ou tout simplement
social-démocrate respectueuse du parlementarisme, en étatisant le capital, ne
faisait qu'étatiser le salariat, ce qui conservait nécessairement le capitalisme
mais en le menant à la faillite tout en inaugurant un salariat d'Etat pire que
le salariat privé, assorti de travail forcé dans les régimes totalitaires, pour
le profit d'une nouvelle classe exploitante. Reportée à l'époque de la
féodalité, l'importance de la bourde, qui dure quand même depuis un siècle et
demi, reviendrait à proposer pour l'émancipation des travailleurs serfs la
nationalisation de toutes les grandes propriétés féodales tout en conservant le
servage! Vive le féodalisme d'Etat!
Cette poutre dans l'œil de la gauche, cette fixation sur l'exploitation par un
patronat que l'on veut « réactionnaire» et « démoniaque» ou sur la recherche
d'emplois pour l'emploi, si elle donne à la gauche de beaux trémolos de bonne
conscience d'être dans le camp de la justice et dans «le sens de l'histoire» a
une incidence particulièrement néfaste - une cécité quasi-totale -lorsqu'il
s'agit d'analyser la situation de la mondialité actuelle.
En effet, qu'est-ce qui menace les
sociétés dans leur cohésion aujourd'hui? Ce n'est pas la mondialisation du
marché des produits, chacun s'en satisfait, c'est la mondialisation du marché du
travail, c'est l'extension infinie du marché du travail, c'est le nombre
croissant des postulants au salariat, vendeurs de leur propre
marchandise-travail sur ce marché, des postulants du monde entier, hier encore
soumis au féodalisme, au tribalisme ou au salariat d'Etat communiste (qui
n'était qu'un des modes de préparation au salariat privé tout comme Mac Donald
en est un autre) et qui n'aspirent qu'à une chose: se présenter sur le marché du
travail et être enfin salarié et exploité! Ce travail salarié et bien entendu
exploité restant le gage d'un accès à un niveau de vie et à son élévation. Cette
mondialisation a pour premier effet de faire tomber les cours de la
marchandise-travail et pour second effet de faire tomber les valeurs et les
identités culturelles des peuples, forgées au cours des épreuves de l'histoire,
puis modulées par l'équilibration démocratique elle-même lentement acquise.
Et
cela, d'autant que les nouvelles populations jetées sur le marché du travail ne
renient pas spontanément les matrices culturelles dans lesquelles elles sont
nées, religieuses et totalitaires pour un Islam resté lié au totalitarisme de la
conquête et de l'intolérance et au féodalisme conjoint ou fétichistes liées aux
anciennes sociétés tribales et hâtivement vernies de monothéisme.
Ce qui engendre un négationnisme
de l'histoire et des humanités des peuples d'accueil et la menace d'un nouveau
totalitarisme terroriste fondé sur la charia dans un contexte de mixité urbaine
des populations qui ne rend pas facile son éradication.
Car
à bien y regarder, l'inquisition catholique est née en réaction non seulement à
l'introduction du capitalisme nécessairement libéral, au prêt à usure qu'il
réclame mais aussi et avant tout à l'invention du salariat et du marché du
travail qui le conditionne, qui le précède et sans lesquels il ne peut exister.
Cette invention à la fin du XVe siècle ou aujourd'hui son expansion mondiale
signifient liberté et mixité des salariés sur le marché et rupture l'ordre
hégémonique religieux pour les deux seules religions qui soient à la fois
totalisantes et qui furent par moments totalitaires, le catholicisme
inquisitorial et l'Islam de la conquête. Ce versement d'une interprétation
totalisante de l'univers à l'instauration d'un ordre totalitaire dans la société
civile trouve son origine dans un manichéisme qui voue tout autre qu'elles-mêmes
à l'enfer et qui ne peut se. concevoir sans la conversion du monde entier à
leurs dogmes. A l'évidence, le catholicisme qui a connu la Réforme et le
concordat après sa phase inquisitionnelle en a pris acte. L'Islam, non! Il sait
qu'il y risque la perte de sa mythologie.
Par mythologie, il faut entendre
la part de fantasme et de fable qui entoure les naissances des religions et qui
enrobe de façon plus ou moins heureuse une conception spiritualiste de l'univers
et avec elle, l'affirmation d'un lien révélateur du divin à l'humain. La part de
légende lorsqu'elle prédomine par faiblesse sur la philosophie et à son
détriment impose alors à la fois la croyance en elle-même mais aussi un ensemble
de modèles de comportements familiaux, sexuels et relationnels qui entendent
donner le sens de l'existence et qui sont liés à ceux, Mahomet ou Jésus, qui
s'affirment ou qui sont présentés comme porteurs de la révélation.
Qu'il soit clair que la critique de la gangue mythologique n'élimine pas la
question d'une conception et d'une vision spiritualistes de l'univers ni son
débat avec une conception matérialiste. La mythologie n'est qu'une des formes
prises au cours de l'histoire par l'investissement de la conception
spiritualiste de l'univers et de la vision du rapport de l'être humain et du
divin, s'il existe. Et puis, l'histoire l'a prouvé, les conceptions
matérialistes de l'univers naissent aussi sous des formes idéologiques, des
mythologies qui ne disent pas leur nom, passant aisément du totalisant au
totalitaire au nom d'un athéisme militant et d'un manichéisme laïc.
L'autre nuage d'aveuglement
déployé par l'idéologie du capitalisme d'Etat et du salariat d'Etat porte sur
les véritables alternatives à la mondialisation du marché du travail. Si le
capitalisme repose essentiellement sur la concurrence sur le marché du travail,
la seule alternative à cette expansion galopante assortie de migrations
massives, de déperdition culturelle et de menace terroriste réside sur la fin du
salariat et du marché du travail, et cette fin ne peut se concevoir que par
l'invention puis le développement de structures associatives, non-salariales, à
la fois volontaires et libérales, qui pourraient rependre le contrat
d'association qui fonde les kibboutzim sans en reproduire les formes
essentiellement rurales. Cela dans les pays recruteurs de mains d'œuvre comme
dans les pays qui en sont exportateurs. Bref tout le contraire d'une « lutte
contre l'exploitation» et « pour les avantages acquis », d'une lutte pour la
retraite fossilisante, tout le contraire d'un salariat d'Etat, tout le contraire
de structures étatiques assistées et subventionnées alors que l'effondrement de
la valeur travail et l'effondrement des valeurs humaines signifient ouvertement
l'ère nouvelle de la crise du salariat, identique à celle que connut l'esclavage
dans le monde antique ou du servage à la fin du moyenâge... Mais Sœur Anne, ne
vois-tu rien venir? Non, ma sœur, pas le moindre petit kibboutz à l'horizon !
Reprenons, il serait naïf de croire, écrivions-nous, que l'antisémitisme
originel des pères fondateurs de la pensée de gauche soit resté sans effets sur
l'ensemble de sa théorie, quelles que soient ses composantes et leurs errements.
A la question : « Y a-t-il un lien entre cet antisémitisme fondateur et cette
faillite du salariat d'Etat, entre cet antisémitisme et cette bévue qui continue
d'agir? » ... nous répondrons par l'affirmative. Oui, il y a un lien,
l'antisémitisme représente un élément irrationnel introduit à l'origine dans
l'édifice idéologique de la gauche et la bévue sur l'exploitation au coeur d'une
théorie qui se voulait matérialiste et scientifique en représente un autre.
L'antisémitisme autant que « l'erreur » auront une même origine dans la
sécularisation de l'idéologie chrétienne et les deux résulteront d'un processus
identique de mutation.
Seconde question qui surgit immédiatement
au regard du renouveau de l'antisémitisme, de la montée du terrorisme islamiste
de New-York à Madrid, de Bali à Beersheva et de l'ambivalence pour le moins
d'une certaine gauche qui se retrouve en phase de convergence «
anti-impérialiste » avec le nouvel obscurantisme islamiste : Y a-t-il un lien
entre cette volonté de dissolution du fait et du peuple juifs de l'antisémitisme
d'origine de la gauche et son aveuglement laxiste devant l'intention de
l'islamisme de promouvoir une hégémonie totalitaire fondée sur le Coran par le
biais du terrorisme? A-t-il encore à voir avec la diabolisation et les velléités
de délégitimation d'Israël et des Juifs eux-mêmes comme peuple, à peine un
demi-siècle après la Shoa, et avec le soutien au mouvement palestinien dans ce
qu'il a lui-même d'obscurantiste, d'islamiste et de terroriste, fusse au
détriment de l'émergence d'un courant démocratique en son sein acceptant la
coexistence de deux Etats?
Là encore, nous serons contraints de répondre par l'affirmative. La bévue sur «
l'exploitation » sévira également pour ce qui concerne les luttes dites de «
libération » contre l'exploitation ou la domination impérialiste, fussent-elles
terroristes ou islamistes ou les deux à la fois, abstraction faite de toute
référence à des chocs culturels ou de toute confrontation entre l'extension de
la société de salariat et les formes résiduelles de société tribales ou
féodales. Il suffirait selon elle, que les dominés chassent l'impérialisme,
expulsent les éléments transplantés réputés colonisateurs, nationalisent les
moyens de production détenus par le capitalisme initiateur et international pour
que tout aille mieux dans le meilleur des mondes ou tout au moins qu'un grand
pas soit franchi dans l'émancipation et la libération.
Là encore, cette théorie «
progressiste » a engendré plus de dictatures sanglantes et de massacres que de
libération, plus de corruption chez les initiateurs du capitalisme d'Etat que de
richesses pour les peuples opprimés. Toutes les politiques de nationalisations
des entreprises du capital international, donc d'installations de capitalismes
d'Etat et de salariat d'Etat entrepris dans ces pays ont surtout favorisé une
nouvelle classe profiteuse sans davantage « émanciper les travailleurs »
concernés et sans ralentir les dictatures ou les guerres d'hégémonie dans leur
fonction de briser les anciennes formes communautaires avant l'introduction d'un
salariat massif.
Le bêtisier de la bonne conscience de la gauche «
progressiste » toute heureuse de trouver une convergence entre « la lutte contre
l'exploitation capitaliste » et « les luttes anti-impérialistes » affectera de
dénoncer « l'exploitation impérialiste »... or pour être exploité, il faut
d'abord travailler comme salarié et les peuples des pays restés à l'écart du
marché mondial du travail sont majoritairement postulants sur ce marché. Leur
souhait le plus vif est d'être exploités... Cherche patron désespérément... A
moins que l'hégémonie islamiste apeurée n'oppose une « résistance » à ce
qu'induit l'introduction du salariat et avec elle l'émancipation des femmes. Ces
peuples sont donc pillés par les puissances dominantes en mesure de profiter de
leurs richesses naturelles, pourboire à l'appui pour les maîtres des palais de
ces royaumes. Pillés et non pas exploités, ce qui n'est pas la même chose.
L'antisémitisme des pères
fondateurs de la pensée de gauche avait son origine dans la simple
sécularisation de l'antisémitisme chrétien, celui
de Paul notamment dans les
Épîtres, mais il n'y a pas que l'antisémitisme qui fut sécularisé par la pensée
de gauche qui succédait à la totalisation chrétienne hégémonique pour formuler
une autre vision de l'univers et de l'histoire. C'est l'ensemble de la matrice
culturelle chrétienne qui fut sécularisé sous forme « matérialiste » par les
penseurs originels de la gauche et cette sécularisation de l'irrationnel pèse
encore aujourd'hui.
Ainsi la bévue sur l'exploitation, elle aussi, a
son origine dans la théologie chrétienne. Cette théologie induit une idéologie
du « renversement»: la pureté succédera au péché, le paradis céleste à l'enfer
terrestre, les derniers sur terre, déclarés plus «proches du Seigneur », seront
les premiers au ciel et sanctifiés a priori comme victimes de l'injustice, et
cela sans transition, sans progression, par rupture au moment du jugement
dernier et par apocalypse. La sécularisation de « l'idéologie du renversement »
par la gauche matérialiste affrontée à la question de l'inégalité sociale,
procédera de la façon suivante: lorsque les Évangiles affirmeront que le bien
supplantera le mal et que les derniers seront les premiers, la traduction
laïcisée prêchera: les travailleurs seront les maîtres et le capitalisme d'Etat
et son Etat populaire et sinon les ouvriers prendront par « renversement » la
place du capitalisme privé et de son « Etat bourgeois » « au service du capital
».
Mais ici, de surcroît, s'agissant
de la lutte « contre l'exploitation impérialiste » des « peuples en voie de
libération » et de la convergence que la gauche y voit avec sa propre lutte «
contre l'exploitation capitaliste » s'ajoutera directement à propos des
Palestiniens et des peuples de l'univers islamique notamment, une transcription
de la théorie chrétienne de la compassion pour la victime décrétée plus proche
du Seigneur. Et ce d'autant qu'elle serait victime des juifs, ce qui soulagerait
enfin de la culpabilité des occidentaux à l'égard des juifs tout au long de
l'histoire et particulièrement durant la Shoa et ce qui rétablirait l'image plus
conforme à l'Évangile du juif bourreau du Christ et par là, du monde entier, sûr
de lui et dominateur, en devenant soudain ravisseur d'un pays non seulement aux
Palestiniens « victimes » des Juifs (alors qu'ils sont surtout victimes
d'eux-mêmes par leur refus de construire leur État en 1948) mais à la prétendue
nation arabe tout entière...
On revient ainsi à la case départ de l'idéologie
de la gauche. Dans les Épîtres, le juif est fils du diable et il est porteur du
péché originel tout autant qu'il est à l'origine de la chute de l'humanité une
seconde fois par la mort de son sauveur. Dans l'oeuvre des penseurs de la
gauche, il fait à nouveau chuter l'humanité par l'introduction du change et dans
la focalisation de la gauche aujourd'hui sur le conflit du monde arabe avec
Israël, les juifs et Israël reprennent tout aussi « spontanément » leur rôle
d'antan dans l'imagerie moderne, celui d'une menace pesant sur le monde entier.
La boucle est bouclée.
De l'antisémitisme et de la
volonté de dissolution du fait juif par les penseurs originels de la gauche, on
en vient à se trouver en convergence anti-capitaliste avec des mouvements qui
affichent clairement leur phobie antijuive. Il suffit de se souvenir d'un récent
sondage effectué en Europe désignant Israël comme facteur de guerre et de la
phrase d'un Mikis Theodorakis ex-compagnon de route du stalinisme désignant les
juifs à l'origine du mal... Pour alimenter cette imagerie il faudra donc
manipuler sans cesse l'information pour transformer les terroristes palestiniens
en victimes de la répression israélienne contre le peuple palestinien ou en «
combattants » justifiés et de faire oublier qu'en Israël même qu'on accusera par
ailleurs d'e apartheid », un habitant sur cinq est arabe et israélien! Mais le
non-dit de la convergence « anti-impérialiste » qui affleure ici et là dans les
discours de gauche focalisés sur le Moyen-Orient s'exprime quelque fois
ouvertement:
« Nous voulons montrer — est-il écrit dans Études
marxistes (janvier-mars 2003, n° 61 sous la plume de Maria Mac Gavigan) — qu'une
alliance anti-impérialiste entre les communistes et certains courants
"islamistes" est possible et parfois souhaitable »... (Avec un but) : « la
construction d'un front révolutionnaire contre la guerre »... « l'unification du
monde arabe, que les musulmans voient comme se basant sur l'Islam, est une tâche
du prolétariat, dirigé par les communistes... »
Le brûlot antisémite
Près de deux siècles d'aveuglement de la gauche pour aboutir à l'impasse au nom
de la lutte contre l'exploitation et pour le capitalisme d'Etat. Près de deux
siècles pour aboutir à la faillite et à l'écroulement d'un système qui fit des
millions de victimes en ex-Urss - soixante millions de personnes passées au
goulag -, en Chine, au Cambodge..., et des millions de désillusionnés tant dans
la social-démocratie totalitaire que démocratique : il est temps de remonter le
cours de l'irrationnel de cette mythologie moderne en commençant par son
antisémitisme, la porte d'entrée en quelle que sorte de son obscurantisme baigné
en apparence du sceau de la rationalité avec la bénédiction des philosophes des
Lumières.
Antisémite à ses débuts, la gauche le fut,
radicalement, structurellement. Dans son essence. La thématique chrétienne issue
des Évangiles d'abord, de l'Inquisition ensuite, anti-judaïque par excellence,
subit une série de mutations qui la place à l'origine des formes ultérieures de
l'antisémitisme. Cette thématique fut simplement sécularisée aux siècles du
matérialisme, en premier lieu par une partie des philosophes des Lumières,
Voltaire à leur tête, puis par les pères fondateurs du socialisme matérialiste
et scientifique » et, devrait-on ajouter, « antisémite », Marx, Proudhon,
Bakounine, Fourier, en même temps qu'elle l'était par les ancêtres et plus tard
les apôtres du national-socialisme. C'était le constat de Léon Poliakov. Pour
ceux qui en douteraient, il suffit de se reporter aux citations mises en exergue
en tête de cet ouvrage et qui ne constituent qu'un maigre aperçu de leur
élaboration sur ce thème.
Sécularisation de l'antisémitisme chrétien? Certes, à condition de ne pas le
borner à l'accusation de déicide. Un discours accusatif, un procès sont toujours
réversibles. Ils peuvent être édulcorés, amoindris, révisés. A la suite des
travaux et de l'action de Jules Isaac
(Jésus et Israël, Ed. Calmann-Lévy),
l'Église elle-même a révisé ce discours.
Ce qui l'est moins, c'est la
matrice culturelle, et ici la matrice culturelle chrétienne qui a véritablement
façonné l'occident. Une matrice culturelle fabrique des moules prégnants, des «
patrons », de prêts à penser, à vivre, à mourir. Elle donne le champ de
l'investissement de la spiritualité dans son rapport avec le vécu et avec le
temps, elle fixe des croyances et des symboles, voire des dogmes
incontournables, elle dresse un cadre modèle pour la gestion de la sexualité, de
l'amour, de la reproduction, de la parentèle et du chemin qui va de la naissance
à la vie adulte et à la mort. Elle tente de donner sens. Et cette matrice
continue d'exercer sa prégnance même après sa laïcisation, bien longtemps après
que l'athéisme ait remplacé la religiosité officielle.
Or, ce qui frappe dans les textes fondateurs de la
chrétienté (cités en tête de cet ouvrage), c'est l'équivalence de statut de la
chair et des juifs : Ils sont dénoncés par la même expression, les deux sont
déclarés « hostiles à Dieu »: « ils ne plaisent point à Dieu » nous dit-on.
L'acte de chair y signifie la mort de la même façon que les juifs y sont
décrétés « les ennemis du genre humain ». Pas moins ! Le tabou sur le sexe muté
en péché originel a pour pendant le tabou sur les juifs. L'un et les autres sont
décrétés intolérables, l'un et les autres sont des émanations du diable. « Par
un seul homme, le péché est entré dans le monde et par le péché la mort a envahi
tous les hommes » (Romains, 5)... « Il n'y a pas de distinction, tous ont péché
et sont privés de la gloire de Dieu et tous sont justifiés gratuitement par sa
grâce en vertu de la rédemption qui est dans le Christ Jésus, que Dieu a établi
moyen de propitiation par son sang grâce à la foi » (Romains, 5).
Chaque être humain doit donc se
sauver du pêché originel réédité dans l'acte de chair par l'eucharistie et
surtout s'abstenir, « fuir la fornication », même pour un couple dûment marié...
Par « concession » et non « par ordre », il est accepté que femme et mari
s'acquittent de leur devoir mais « de peur que Satan ne profite pour vous tenter
de votre incontinence » (Corinthiens 1,7). Manger le corps et boire le sang du
Christ, fusionner dans son être peuvent seuls assurer le salut céleste, lui seul
ayant été conçu hors du péché originel par immaculée conception avant de se
retrouver victime des Juifs diaboliques, sa mort provoquée permettant ainsi
l'expiation de la faute du monde entier.
Le choix alternatif est donc réduit; soit on tombe
du coté de Satan et de ses suppôts juifs, soit on se sauve par l'eucharistie. Le
péché originel et l'obligation de l'eucharistie seront alors les fondements
exclusifs de la vision de la formation sociale. Une vision totalisante qui
versera dans l'exercice expansif et totalitaire, lors des Croisades et de
l'Inquisition. L'heure finale du Jugement dernier et le retour du Dieu-Messie
sur terre ne pourront survenir qu'après l'élimination de ceux désignés sous le
vocable de l'Antéchrist: les Juifs et les endiablés qui persistent dans la chair
hostile à Dieu. « Que seulement disparaisse celui qui fait obstacle, et alors se
révélera l'impie que le Seigneur détruira du souffle de sa bouche et anéantira
de l'éclat de son Avènement. » (Thessaloniciens, II, 2).
Ce schéma du juif et de l'acte de
chair tabous que l'on doit éliminer de la surface de la terre pour que
s'accomplisse le retour du Fils-Dieu, ne prend sens que si on le rapporte aux
deux figures emblématiques du christianisme : le Fils-Dieu et la Mère Vierge,
leur couple impliquant la disparition de la semence du père et de l'acte de
chair.
Sous l'imagerie de ce couple matériel, vénéré,
statufié, célébré, il sera aisé d'y décrypter l'expression de la projection d'un
amour incestueux entre la mère et le fils assorti du meurtre symbolique du père,
et ce bien entendu indépendamment de tout contexte réel. Un tel amour interdit
sur terre pour être simplement représenté suppose la négation immédiate du sexe
et une origine immaculée. L'acte de chair devient ipso facto sujet de
réprobation, instigation du diable, péché originel pour tout être humain sur
terre. Cet amour né immaculé du Fils Dieu et de la Mère vierge ne peut être vécu
qu'au ciel dans la pureté céleste, loin de la terre où règne le péché originel
de l'acte de chair qui a fait chuter l'humanité.
Outre le modèle d'amour pur
proposé, outre l'image magnifiée de la femme-mère pure qui suppose à l'opposé la
prostituée repentante comme idéal féminin, la Marie-Madeleine, l'idéal impliqué
et proposé du temps à vivre sur terre est celui de l'abrogation, la véritable
vie se situant dans la pureté céleste loin du péché de chair. Cette fuite
proposée vers la vie pure au ciel suppose de laisser l'ordre social intact: «
Esclaves, obéissez en tout à vos maîtres d'ici-bas... en retour, le Seigneur
vous fera part de son héritage » (Colossiens, 3)... « Étais-tu esclave lors de
ton appel? Ne t'en soucie pas... car celui qui était esclave est un affranchi du
Seigneur: de même, celui qui était libre... est un esclave du Christ!
(Corinthiens, 1,7)
La justice véritable s'exercera elle aussi après
la mort mais dans l'inversion, dans le renversement des signes terrestres : les
derniers, les exploités, les victimes des maîtres seront les premiers au même
titre que les abstinents volontaires, le ciel du Bien supplantant définitivement
le Mal terrestre. Ainsi naîtra la matrice de « l'idéologie du renversement » que
nous avons évoquée et que nous retrouverons ultérieurement sécularisée sous une
forme matérialiste dans les idéologies de gauche.
Le Juif qui maintient la religion
du Dieu unique immatériel et intemporel et qui maintient le père lui-même et qui
ne reconnaît pas le Fils-Dieu ni l'inauguration du règne du fils, prend alors le
statut de témoin du meurtre symbolique du père et de représentant et de porteur
de la semence disparue du père assassiné symboliquement. Il a donc immédiatement
le statut du foutre paternel hors du ventre de la mère: il est la souillure, il
est visqueux et pervers et il hante la conscience du meurtrier symbolique qui le
soupçonne de comploter par en dessous et de façon diffuse pour rétablir le
pouvoir du père et sa filiation. Il est donc à l'origine de la souillure de
l'humanité, il est à l'origine d'un complot permanent et son élimination est
nécessaire pour rétablir la pureté de l'inceste céleste. « ce sont les désirs de
votre père que vous voulez accomplir» est-il écrit dans Jean qui précise bien
que le père des juifs est le diable.
« les mauvais juifs... on devrait les tuer comme
des chiens » proférera plus tard Chrétien de Troyes dans le Conte du Graal qui
popularise la mythologie chrétienne.
Souillure à l'origine, impureté
permanente, complot et nécessité d'élimination, tels seront les quatre lignes
directrices de la matrice culturelle de l'antisémitisme chrétien puis de ses
mutations dans les antisémitismes ultérieurs, celui du Coran, celui des
croisades massacrant les juifs au passage, celui des tribunaux de l'inquisition,
celui des expulsions royales, celui des pogromes, ceux de Marx, Bakounine,
Proudhon, Fourier, celui du nazisme exterminateur, celui du stalinisme assassin,
celui de l'islamisme aujourd'hui. Ces quatre thèmes se retrouvent chaque fois
dans toutes les formes d'antisémitisme de façon immuable. Ils suintent du
Protocole des Sages de Sion, version tsariste, stalinienne ou islamiste, comme
des petits mots minables d'un José Bové suspectant le Mossad d'être à l'origine
du 11 septembre ou d'un Dieudonné associant l'image du Juif à celle du nazi dans
la logique de l'inversion du juif en bourreau.
Cette matrice culturelle fondée sur le meurtre
symbolique du père suscite une pulsion d'élimination du Juif, témoin de ce
meurtre symbolique et représentant de la semence paternelle ou encore un certain
plaisir ou une lâche indifférence source de soulagement secret devant son
élimination ou sa persécution. La soi-disant indifférence devant la persécution
des Juifs et lors de la mise à mort des Juifs d'Europe pendant la seconde guerre
mondiale, ne fut en effet jamais neutre et permit l'exercice du pire.
Cette même matrice fondée sur une
vision totalisante dressée sur le péché originel édicte encore pour le couple
idéal abstinent la soumission des femmes à leurs époux « car le mari est le chef
de la femme comme le Christ est le chef de l'Église, lui, le Sauveur du corps »
(Romains, 5). Ce modèle de sexualité familiale fondé sur l'interdit,
l'abstinence, la frustration, la soumission des femmes, la sublimation par
l'investissement de la foi spirituelle dans un schéma d'inceste caché et de
meurtre symbolique du père est source à la fois d'absolu et de pulsions de mort
contre le juif au statut satanique mais également de pulsions de conversion et
d'unification du monde entier sur son modèle.
Pour exister sans être tenté par la chair où règne
Satan, il lui faut plier le monde entier uniformément à la multiplication de sa
copie. Le modèle est en effet invivable si d'autres modèles cohabitent. Il
engendre donc une exigence paroxystique, viscérale, de conversion et
d'uniformisation qui a pris au cours de l'histoire une dimension criminelle,
militaire et sadique. Celle-ci s'exerça non seulement contre les Juifs mais
également contre les Indiens et les Noirs, le prétexte de leur conversion forcée
étant bien entendu attribuée à la volonté missionnaire pour la diffusion de la
bonne parole et de la vérité: Il y avait là quant au fond la volonté de
fusionner le monde entier dans le Christ et ainsi de l'uniformiser:
« Il n'y a ni juif, ni grec, il
n'y a ni esclave ni homme libre, il n'y a ni homme, ni femme; vous n'êtes tous
qu'un dans le Christ Jésus » (Galates 3).
« Devenez semblable à moi, puisque je me suis fait semblable à vous » (Galates,
4).
Pour ce qui concerne l'antisémitisme, la mutation
sécularisée de cette matrice à la gauche du capital par la bande des quatre,
Marx, Bakounine, Proudhon, Fourier, sera réalisée de la façon suivante : le juif
ne sera plus à l'origine de la chute de l'humanité par la souillure du péché
originel mais par la nouvelle souillure, par l'introduction du change, du «
trafic », de « son dieu profane, l'argent » (Marx) qui permettra à la classe
capitaliste elle-même diabolisée de se constituer. En conséquence, il conviendra
pour Marx de « Rendre le juif impossible » et de « supprimer le judaïsme »...
Marx, qui par ailleurs cultivait la haine de ses origines et de son peuple,
lui-même fils d'un juif ayant choisi la conversion pour conserver son poste
d'universitaire. Proudhon dont se réclame toujours une lignée du syndicalisme
français, était plus expéditif: « Exterminer cette race ou la renvoyer en Asie
». Cette tâche apparemment impérative pour le « révolutionnaire » fut exactement
celle que le nazisme, au siècle suivant, se chargea de mettre en oeuvre.
Bakounine, pour les mêmes causes de souillure et de complot permanent tient les
mêmes propos: « la race des Juifs »...il faut « la dissoudre ». Ce voeu devait
donc représenter un des objectifs de la révolution libertaire. Aussi
n'hésitait-il pas à considérer les massacres de juifs comme une « conséquence
naturelle » de « toute révolution populaire » opposée à ceux qu'il appelle dans
le même texte les « petits juifs immondes » ou les journalistes juifs qui «ne se
nourrissent que d'ordures, comme certains insectes qui courent les rues, en été!
»
Fait flagrant de mutation de la matrice
culturelle antisémite des Épîtres, Bakounine et Marx s'accordaient donc sur ce
point: les juifs diabolisés étaient coupables d'avoir introduit le venin du
change et des lettres de crédit et d'avoir ainsi empoisonné l'univers tout en se
rendant selon l'expression de Bakounine «les maîtres à peu près exclusifs » de
«l'âme du commerce international» (Adresse à la fédération jurassienne, (t 3, p.
5, Éditions champ libre). Ce qui n'empêchait pas le même Bakounine de dénoncer
en Marx « un Juif allemand », partie d'une « secte exploitante, (d')un peuple
sangsue » (o. c, t.2, p.123). Quant à Charles Fourier, il fallait tout bonnement
interdire aux juifs le droit de cité !
Le même canevas chrétien en mutation, à la droite
du capital, entre des mains nationalistes extrêmes, entre les mains
national-socialistes et hitlériennes, accusera le juif de souiller la race pure
nationale et de comploter pour dominer les peuples: « Le juif... est et demeure
le parasite-type, l'écornifleur qui, tel un bacille nuisible, s'étend toujours
plus loin sitôt qu'un sol favorable l'y invite. Là où il se fixe, le peuple qui
l'accueille s'éteint au bout de plus ou moins longtemps... Il empoisonne le sang
des autres, mais préserve le sien de toute altération... sa raison d'être est de
réduire en esclavage et, par là, d'anéantir tous les peuples non-juifs... »
(Hitler, Mein Kampf). S'ensuivra comme chacun sait la quasi-élimination d'Europe
au nom de la pureté et ce jusqu'aux derniers jours de la guerre.
La même trame, souillure-complot,
impureté-élimination, issue de la même matrice culturelle prévaudra encore à
l'époque de Staline, les médecins juifs seront accusés d'avoir fomenté un
complot « sioniste » et d'empoisonner Joseph Staline, cet ex-fils du peuple
idolâtré tel un dieu vivant et consacré comme le père des peuples. En
conséquence l'élite juive sera assassinée de la même façon que les juifs seront
massacrés au Moyen-âge en Europe après avoir été accusés d'avoir empoisonné,
souillé, les puits des chrétiens lors de la peste noire...
Une matrice culturelle n'est donc pas un discours.
Une matrice culturelle formate les individus et contraint le phénotype à des
choix impératifs : ici, c'est le péché originel, la souillure ou l'eucharistie,
c'est l'enfer terrestre ou le paradis céleste, c'est l'impureté sur terre ou
l'élimination des Juifs et du judaïsme: il n'y a pas d'autre alternative, c'est
une exigence viscérale, paroxystique qui exige le plaisir du soulagement... par
la solution finale. Et ce, dans les différentes versions de la matrice, mystique
ou sécularisée, inquisitoriale, nazie ou stalinienne et peut-être pire encore
comme l'histoire l'a prouvé dans les versions matérialistes qui ont pour ainsi
dire le mythe caché et honteux et qui n'ont pas en compensation les discours de
compassion et d'amour de l'humanité propres aux religions, discours qui peuvent
contredire les effets de la matrice culturelle dans ce qu'elle a de fondamental.
Le Coran n'altère pas cette
matrice culturelle de façon significative même si le modèle familial et sexuel
qu'incarne Mahomet diffère de celui symbolisé par le Jésus de l'Évangile. Le
modèle féminin des femmes du Prophète oscille entre l'amour porté à la
femme-mère, Kahdija, veuve de 40 ans alors qu'il est orphelin (de père dès la
naissance et de mère alors qu'il est enfant) puis à Sawda, autre veuve épousée à
la mort de la première puis aux femmes-enfants vierges dont la première Nicha
verra son mariage consommé à l'âge de neuf ans. On peut donc lire en filigrane
un amour de type incestueux avec une maîtresse-femme, assorti d'une absence du
père qui évoque un meurtre symbolique du disparu puis une appropriation « de
femmes exemptes de toute souillure » comme il est promis au paradis des fidèles
(Sourate III, 13), les hommes étant proclamés supérieurs aux femmes et en droit
de les battre en cas de désobéissance (Sourate IV, 38). Ces deux cas d'inégalité
dans la relation homme-femme engendrent un état de frustration et de violence
auquel vient s'ajouter les effets de la polygamie recommandée de quatre femmes.
Si les riches possèdent quatre femmes, les célibataires appauvris doivent rester
en attente et vivre d'espoir et se réfugier dans le rêve de l'amour porté à la
femme mère ou dans celui de l'appropriation de vierges sans souillure et sinon
fantasmer les acquérir au ciel. Au vu de quoi la vie sur terre est déclarée «
une jouissance trompeuse », « la retraite délicieuse » se trouvant auprès de
Dieu (Sourate 3,12). Le modèle familial et sexuel coranique n'altère donc pas
radicalement le modèle des frustrations nées du déséquilibre de la relation
homme-femme induit par le meurtre symbolique du père, par l'inceste caché et la
soumission des femmes dans les Évangiles. Le seul déplacement s'exerce sur la
consommation de l'acte; la femme-mère et veuve est consommée tout autant que les
femmes-enfants réduites à des objets de servitude « sans souillure ». Animé
d'une même exigence « nerveuse » paroxystique, il réclame pour lui à la fois
l'abrogation de la vie sur terre et la conversion uniforme de l'univers entier
comme exutoire y compris par la guerre sainte suicidaire considérée comme une
des meilleures portes d'entrée de l'univers céleste. De la même façon que le
christianisme élevé sur des fondements totalisants s'engageait autrefois dans
l'expansion politique totalitaire au moyen de la force armée en vue d'une
conversion uniforme de l'univers. En conséquence de quoi, la religion des «
frères » musulmans affuble les Juifs du statut du père mort qui revient sur
terre hanter le règne du fils prophète désormais époux de la veuve âgée, un père
gênant, un falsificateur, un pervers qui ne peut être que menteur et
fantomatique. Vis-à-vis d'eux, le Coran maintient donc les quatre thèmes
récurrents de l'antisémitisme chrétien, la souillure de l'humanité à l'origine,
le complot, l'impureté permanente et la nécessité de leur élimination.
Dieu les a maudits... ils altérèrent la parole de
Dieu... la plupart d'entre eux ne sont que des pervers... Faites-leur la guerre
jusqu'à ce qu'ils payent le tribut de leurs propres mains et qu'ils soient
soumis... » « Que Dieu fasse la guerre! Qu'ils marchent à rebours !...» « Ce
n'est pas vous qui les tuez, c'est Dieu... » S'y ajoutera dans la « La vie de
Mohammed » d'Aboû L'Fidâ, l'accusation de tentative d'assassinat — par
empoisonnement — de Mohammed par une juive nommée Zaïnab.
On retrouve tous ces thèmes dans
les diatribes antijuives d'origine islamique et dans les signatures des
multiples agressions antisémites émanant de ce bord. L'OLP avait autrefois
accusé Israël « d'empoisonner les puits » des villes palestiniennes et tout
récemment Arafat accusait Israël de diffuser des substances radioactives sur la
population palestinienne pour la faire périr par le cancer! Comme de surcroît,
le juif, qui n'a jamais cessé d'entretenir des liens étroits avec la terre de
l'ancien royaume d'Israël — la population juive de Jérusalem a toujours été
majoritaire —, revient sur une terre qui fut conquise par les Arabes après
l'avoir été par les Romains, les Byzantins puis les Croisés et avant de l'être
par les Ottomans et les Anglais, on ajoutera à la dénégation du judaïsme
impossible pour l'Islam qui se considère comme la religion « dernière » de Dieu,
la dénégation des juifs comme peuple donc sans possibilité d'existence autre
qu'imaginaire, ni en Israël, ni en diaspora, à l'instar du « père fantôme » et
usurpateur! La charte de l'organisation de « libération » de la Palestine,
toujours en vigueur, est éloquente sur ce point. On ira même jusqu'à vouloir
rayer les traces historiques du peuple juif, empêcher les fouilles
archéologiques, s'opposer au percement d'un tunnel destiné à mettre au jour les
fondements du Temple et la ville hasmonéenne! Et de la sorte les juifs pourront
paraître des intrus et des falsificateurs dans une Palestine « colonisée », qui
elle, il faut le rappeler, n'eut jamais d'existence politique, de façon à les
rendre conformes à l'imagerie anti-coloniale et anti-impérialiste avec laquelle
l'islamisme qui est au coeur de la thématique palestinienne dans le refus du
fait juif se sent en convergence. Ce nouvel antisémitisme actualisé d'origine
islamique profite de la cécité qui règne à gauche devant le panislamisme
radical, terroriste et totalitaire, qui a pris la relève de l'ancien
tiers-mondisme « anti-impérialiste » et du panarabisme. Il profite aussi de la
cécité qui affecte le soutien quasi-inconditionnel au mouvement palestinien,
qui, il serait temps de s'en rendre compte, loin d'être un mouvement de
libération » démocratique et raisonnable est né dans les termes de l'islamisme
au point d'en avoir été une des toutes premières manifestations. Ne fut-il dès
le départ ancré dans le refus du fait juif, du peuple juif, de l'Etat juif et du
plan de partition adopté par les Nations unies en 1948 qui prévoyait deux Etats
pour deux peuples? N'était-il pas grevé dès l'origine de l'hypothèque du refus
radical etnégatif posée par le grand mufti de Jérusalem, ami du nazisme
anti-juif qui n'hésitait pas du temps d'Hitler de faire le voyage à Berlin?
Contrairement aux idées répandues non seulement à gauche mais également à droite
en France, l'islamisme ne naît pas de la permanence du conflit qui oppose Israël
et les Palestiniens. C'est le mouvement palestinien qui fut d'emblée une des
toutes premières manifestations et du panarabisme et du panislamisme mêlés et la
permanence du conflit aujourd'hui ne doit qu'au refus islamiste du fait juif y
compris dans les pays musulmans. Il est certain que dans les idées fausses
répandues et fustigeant Israël, outre l'effet de la matrice culturelle
chrétienne inconsciente (et non pas précisons-le le discours de l'Église plutôt
bienveillant) jouent également un malaise et une amnésie vis-à-vis du fait juif
qui ne tient pas qu'au passé de Vichy et des soutiens que son gouvernement a pu
rencontrer au sein de la population française. Si l'on excepte Bordeaux et
compte tenu que le Comtat Venaissin et l'Alsace-Lorraine ne faisaient pas partie
du royaume de France et sans remonter aux massacres commis lors des départs en
Croisade, n'oublions pas que la France fut une terre « vide » de juifs pour les
avoir expulsés en 1394 pour quatre siècles... jusqu'en 1791 où ils obtinrent la
citoyenneté !
Sur quelques effets de la contamination
La contamination du « socialisme
scientifique, matérialiste et dialectique » par l'élément irrationnel antisémite
— le brûlot né dans les Épîtres de Paul, inventeur du christianisme, — ne s'est
pas arrêté au seul antisémitisme. Hormis la critique du salariat et du marché
concurrentiel du travail auquel il opposait l'union révolutionnaire par
l'association, une union qu'il attribuait sans fondements à une classe ouvrière
messie, il revient à Marx d'avoir inauguré la sécularisation de l'idéologie du
renversement. En substituant la lutte des classes au péché originel comme
fondement des sociétés et en substituant le peuple prolétaire au peuple juif
dans sa mission biblique d'humaniser ou de diviniser la terre.
«La question juive» de Marx a été écrite quasiment
en même temps que « le Manifeste du Parti communiste » et contrairement à une
idée répandue par des propagandistes de gauche zélés qui voudraient épargner la
mise en examen du corpus idéologique adjacent, cet antisémitisme fondateur,
commun à tous les pères fondateurs de l'idéologie socialiste n'est pas
conjoncturel, il est structurel. Tous, sauf Saint Simon qu'ils accusaient
d'ailleurs de constituer avec ses amis « une secte juive ».
Structurel, c'est-à-dire non pas
daté selon l'effet de l'air ambiant du temps, non, structurel, c'est-à-dire
indissociable du reste de la théorie, de la méthode d'analyse, des objectifs de
lutte, des projets de société et cela quelles que soient les différences
notables entre les porteurs, Marx, Proudhon, Bakounine, Fourier, unanimes dans
leur haine des juifs et dans leur volonté de les rendre « impossibles ».
L'ensemble théorique et analytique, avec des
spécificités propres à chacun, fut conçu dans le même moule déformant. Le même
moule déformant inquisitorial qui transmis l'antisémitisme et qui bien entendu,
matérialisme athée aidant, fut simplement sécularisé en s'érigeant sur la
dénonciation du spiritualisme essentiellement chrétien qui l'avait précédé. Il
est temps de dresser l'inventaire des effets du moule déformant dans les
différentes postures idéologiques de la gauche aujourd'hui et dans les bribes
confuses qui subsistent de l'édifice idéologique et dans lequel luttes des
classes, lutte contre l'exploitation, lutte contre l'impérialisme forment un
tout mythologique avec l'antisémitisme des origines.
C'était l'intuition géniale de
Léon Poliakov, historien incontournable de l'antisémitisme.
Analysant le processus de transmission par
sécularisation du brûlot antisémite et anti-judaïque des Épîtres de Paul et des
Évangiles à certains philosophes des Lumières puis chemin faisant à la gauche et
à la droite extrême du capitalisme triomphant, Léon Poliakov avait suspecté
cette troublante affaire : la sécularisation sous forme matérialiste, «
révolutionnaire » ou fascisante de la pensée inquisitoriale.
On croit deviner les raisons pour
lesquelles l'érudition du )(Xe siècle préfère se taire sur les diatribes
anti-juives d'un Voltaire ou d'un Kant, d'un Proudhon ou d'un Marx. On peut les
considérer comme des propos sans conséquence, comme un tribut négligemment payé
aux idées reçues du temps, ou au contraire se demander s'ils n'expriment pas une
orientation essentielle de la pensée occidentale... » déclarait Poliakov qui
affirmait en même temps qu'à ses yeux « c'est à la théologie... que revient le
rôle primordial (celui d'une infrastructure si l'on veut) dans les mutations de
gauche et de droite de l'antisémitisme » (Avertissement, Histoire de
l'antisémitisme, t 3, Calmann-Lévy)
Il est temps d'ouvrir les yeux, de procéder à
l'examen critique des principes et des projets qui obscurcissent l'horizon et
qui fourvoient l'humanité au nom du « progressisme » depuis près de deux siècles
pour aboutir aux impasses connues et réprouvées d'aujourd'hui: la faillite du
capitalisme d'État totalitaire façon communiste, maoïste ou trotskiste, cubaine
ou coréenne ou démocratique, façon socialiste. Il est temps de découvrir que le
principe majeur qui définissait le capitalisme par l'exploitation était une
bourde majeure. C'est cette bourde qui conditionne et le projet de capitalisme
d'Etat donc de salariat d'État et la manie revendicative permanente censée
autrefois provoquer « la crise révolutionnaire » ou aujourd'hui encore porter la
gauche au pouvoir même sans autre projet que de jouer aux assistantes sociales
d'un marché du travail explosif jusque dans les bourgades les plus reculées. La
variante « branchée » de l'écologie anti-pollution quant à elle n'est qu'un
cache poussière d'un projet idéologique et de principes inchangés. La manie
revendicative des diverses gauches porte toujours en elle mais dans le non-dit,
le projet du capitalisme d'Etat et du salariat d'État et dans ce concert ceux
qui s'auto-proclament révolutionnaires par rapport à ceux qu'ils dénoncent comme
partisans du compromis de classe s'en retournent au vieux langage ringard
léniniste-trostkiste plutôt que lénino-stalinien passé de mode.
L'inconscience du salariat et du
marché du travail comme fondements du système les empêche de voir, bonne
conscience de gauche aidant et quelques soient les crimes commis par le
socialisme totalitaire, que dans les faits, le capitalisme d'État du communisme
fut la meilleure préparation au salariat privé pour les grands empires
tyranniques, Chine et ex-Urss, où désormais les masses anciennement
communautaires ont été transformées en mentalité en postulants individualistes
livrables clés en mains sur le marché du travail.
Quant à la manie revendicative, qui est au coeur
de la stratégie de la gauche, elle ne fait que pousser le capitalisme et le
patronat à rechercher de nouvelles mains d'oeuvres moins onéreuses sur un marché
du travail ouvert, par importation, par induction de flux migratoires, par
délocalisations, par invention de nouvelles machineries plus productives ou de
nouveaux produits. C'est cette manie qui est à la source de l'élargissement
permanent du marché du travail jusqu'à sa mondialisation encore inachevée et de
la mercantilisation des activités humaines — culture, corps, sexe, tourisme —
ouvrant ainsi de nouvelles zones de salariat. La dissolution des nations suit
alors l'effondrement des valeurs morales et culturelles et l'effondrement de la
valeur du travail sur son marché. La valeur d'achat du travail chinois est
quarante fois moindre que celui d'un travailleur français et celui d'un
travailleur russe cinq fois moindre! La crise du salariat identique à celle de
l'esclavagisme antique est ouverte ! La même bourde, on l'a vu, incite la gauche
au nom de la lutte contre l'exploitation impérialiste à soutenir sans
perspicacité les velléités de capitalismes d'État à condition qu'elles soient
anti-américaines sans égard pour les cultures obscurantistes, le fétichisme des
sociétés tribales, ou l'Islam de l'époque féodale des populations mises sur
orbite du marché mondial du travail. Aveugle sur son propre moule culturel et
déformant, la gauche joint l'apologie de la victime à celle de l'exploité pour
se solidariser avec un sentiment inébranlable d'être inscrit comme progressiste
sur l'autoroute du bon sens de l'histoire.
Elle s'aveugle ainsi au nom de
l'anti-impérialisme sur le fascislamisme tout comme elle s'aveugla sur les
totalitarismes du siècle passé à commencer par celui dont elle accoucha et qui
fut aussi antisémite. La vieille théorie de gauche concevant Israël comme le fer
de lance de l'impérialisme américain cède peu à peu le pas à la version
islamiste concevant les États-Unis à la solde du complot sioniste mené par
Israël diabolisé. Se retrouvant ainsi pro-palestinienne, anti-sioniste et
laxiste devant l'islamisme, la gauche fait ainsi place à la logique coranique de
réduction des juifs à une religion perverse pour les dénier comme peuple. Dans
cette logique, Israël devient ainsi un pays de trop sur terre et les juifs
eux-mêmes un peuple de trop sur terre. Et ce schéma islamiste s'accorde en tous
points avec la version de gauche concevant Israël sous la forme d'un État colon,
d'un pays intrus et finalement d'un pays de trop sur terre, ce qui,
implicitement, réintroduit à l'identique la notion d'un peuple de trop sur
terre, un peuple n'ayant place ni en Israël, ni en diaspora. De la sorte, on
s'accommodera du fait que les juifs soient interdits de circulation et de
résidence dans certains pays musulmans sans jamais y trouver à redire y compris
lorsqu'il s'agit du projet de l'État palestinien!
Les quatre constantes de l'antisémitisme issues
lointainement de la matrice culturelle chrétienne puis reprises par l'Islam
peuvent alors refaire surface et circuler quasiment librement comme en 1940
lorsque la loi interdisant les propos antijuifs fut levée, mais désormais — «
démocratie oblige » — au nom de la liberté d'expression: Primo, le juif ou
Israël, souillure originelle. Secundo, le juif corps étranger et parasite
permanent et bourreau de l'humanité. Tierço, le juif comploteur international,
et pour terminer la nécessité viscérale de son élimination. La dissolution du
fait juif que la gauche portait en elle depuis l'origine, quitte ainsi son état
de latence et retrouve les accents des pères fondateurs du matérialisme
scientifique et « révolutionnaire »... Renvoyer cette race en Asie ou
l'exterminer, rendre le juif impossible, supprimer le judaïsme... » on aura
compris concernant la gauche qu'il s'agit d'un peu plus que d'une simple
convergence « anti-impérialiste »... « Plus, si affinités ? »
Si l'on saisit l'importance de la
crise du salariat parvenu à son apothéose en déchaussant les lunettes
déformantes de la gauche perdue, on s'apercevra en même temps que le petit
Israël a innové sur deux points essentiels pour l'avenir de l'humanité face à la
mondialisation du salariat et à l'impasse du capitalisme d'Etat
socialocommuniste. Le premier point réside dans l'invention du kibboutz, qui
répond aux critères d'une société associative non salariale. Le second point
repose sur la traduction politique de la notion du chemin de vie d'un peuple
propre au judaïsme et à l'Etat d'Israël, notion qui peut servir de référence
pour les autres peuples face à la déperdition négationniste des cultures
humanistes soumises sous l'effet du mercantilisme et de l'envolée du marché du
travail, à un affadissement fétichiste ou à la menace d'un Islam radical. Dans
la structure mentale de l'antisémite laïque ou non, de gauche ou non, façonnée
par la matrice culturelle du catholicisme inquisitorial ou de celle de l'Islam
radical, le Juif répond au modèle symbolique du témoin gênant du meurtre
symbolique du père et de l'inceste caché, celui du Fils-Dieu et de la
Mère-vierge, celui du Fils orphelin et prophète époux de la veuve-mère puis
acquéreur de vierges-enfants soumises. Fait nouveau, dans la structure mentale
de la bonne conscience anti-sioniste progressiste », Israël joue le rôle de
révélateur insupportable de la cécité et des impasses des conservateurs de
gauche du salariat. Israël et les juifs seront donc diabolisés dans le même
mouvement. Tel est le fond du rôle privilégié que joue Israël pour une certaine
gauche « anti-impérialiste » qui, parmi les conflits qui agitent le monde n'en
voient plus qu'un seul. Bye-Bye Tibet! Bye-Bye Darfour! Bye-Bye l'Islam du
Djihad, qui de Madrid à java agresse le monde entier!
Dans les cécités de la gauche actuelle, on
retrouve donc les grands principes des Épîtres de Paul, fondateur du
christianisme, simplement sécularisés. On peut en dresser la liste. Le
renversement du capitalisme privé par le capitalisme d'Etat, en premier lieu,
n'est qu'une simple traduction matérialiste de l'idéologie manichéenne du «
renversement» par les victimes sanctifiées du capital luttant contre «
l'exploitation ».
L'idéologie chrétienne de la
victime elle aussi sécularisée doublera de compassion la défense de l'exploité.
Elle assurera « le pauvre », celui qu'on appelle le dernier dans les Épîtres,
d'une surcharge de sainteté car il sera promis au ciel avant les premiers. La
victime présumée de l'exploitation quant à elle, aura toujours raison et quelle
que soit son éthique, trouvera des circonstances atténuantes dans sa condition
sociale. On sait que cette posture fonde une certaine justice de gauche dans sa
volonté de minorer la part de responsabilité individuelle dans les forfaits que
peuvent commettre tous ceux que l'on peut présenter comme des victimes de la
société.
Cette même idéologie de la victime, nous l'avons
évoqué, surchargeait de sainteté de la même façon « la victime de l'impérialisme
» et particulièrement le Palestinien, « victime des Juifs », ancré dans le refus
du fait juif puis de l'Etat d'Israël, fût-il un terroriste sanguinaire. Et là
encore, la théorie de la victime sanctifiée était partie liée à celle du «
renversement ». Mais ici le renversement transformait les juifs en bourreau de
l'humanité comme ils l'avaient été du Christ par le biais d'un Israël fantasmé,
une fois levé le silence obligé par la Shoa. Et tout « naturellement », ce «
renversement » autorisait à nouveau la théorie du complot juif et frappait la
gauche de cécité devant un terrorisme qui frappe les juifs mais aussi la
démocratie dans le monde entier.
L'affirmation que les derniers
seront les premiers, sécularisée, engendrera le messianisme du peuple prolétaire
et avec lui le renversement de l'enfer capitaliste par le paradis socialiste
identique à la substitution du paradis céleste et pur à la société souillée par
le péché originel.
Le voeu du soir final de la révolution
purificatrice prendra la place de l'annonce du Jugement dernier et de
l'apocalypse. Les juifs, quant à eux, garderont leur rôle présumé d'initiateurs
de la faute, l'introduction du change à la place du péché originel et de la
souillure par le désir du père, fera pareillement chuter l'humanité au point de
se satisfaire de leur dissolution ou de leur disparition.
Que quelques Juifs s'affirmant «
de gauche » participent à l'affaire et exhibent leur aveuglement dans le concert
médiatique, témoigne seulement de leur volonté d'auto-dissolution, une volonté
apparentée à la haine de soi et à la conversion cachée à une religion chrétienne
sécularisée qui les a fait soutenir autrefois le totalitarisme soviétique
antisémite et qui les fait soutenir aujourd'hui un « antisionisme » qui ne fait
plus illusion.
Quant à la lutte des classes et l'exploitation,
elles deviendront l'infrastructure du tout selon le modèle de la fonction
attribuée par Paul au péché originel et le salut par la révolution se
substituera à l'eucharistie salvatrice de l'humanité.
L'absolu totalisant du cadre
conceptuel de la société délimité par le péché originel et l'eucharistie dans
les Épîtres sera simplement sécularisé au profit du cadre conceptuel de la lutte
des classes et de la révolution. Et dans chaque cas, l'embrasement totalitaire
poindra au bout de l'absolu totalisant sorti de son carré réducteur.
La volonté que tous soient semblables sous
l'hégémonie communiste socialiste, révolutionnaire ou démocratique, proclamée
progressiste, tiendra de la même exigence de conversion de l'univers entier des
deux seules religions à caractère totalisant et à penchant totalitaire, l'Église
d'antan inquisitoriale et croisée et l'Islam radical. Celui des omeyades d'hier,
celui de la guerre sainte et de Ben Laden, celui des mollahs iraniens et des
extrémistes algériens ou du Hamas et autres combattants d'El Aqsa, du Hezbollah
ou du Djihad islamique d'aujourd'hui. Le principe édicté dans les Épîtres que
tous soient semblables dans la fusion et dans le rejet de « l'impureté » est
passé de la matrice culturelle chrétienne à celles de l'Islam et du marxisme
social-démocrate tout en se réinstallant pleinement au coeur de chaque
problématique.
La gauche fut donc « moulée »
entièrement par ce cadre conceptuel qui sécularisait à la fois et
l'antisémitisme et les modes de pensée de la chrétienté inquisitoriale pour
forger une idéologie matérialiste du renversement ». Cette idéologie qui
naissait pour partie chez Marx, fut totalement développée chez Lasalle et chez
Lénine et ses compères Staline et Trotski. Marx avait pour lui d'avoir découvert
dans la lignéedes physiocrates, le salariat concurrentiel comme fondement du
capitalisme et il avait formulé la solution : au travail concurrentiel devait
s'opposer l'association, ce que tous les socialistes, communistes et trotskistes
censureront, mais il plaquait sur ce schéma les concepts sécularisés de
l'idéologie du renversement et de l'antisémitisme en attribuant l'institution de
l'association à la dictature du prolétariat. Les édiles marxistes à son grand
dam* puis les marxistes léninistes ou trotskystes achèveront de parfaire cette
idéologie du renversement en censurant la notion d'association opposée au
salariat pour imposer le capitalisme et le salariat d'Etat.
Après plus d'un siècle et demi de démagogie, la
grande illusion de gauche conservatrice du salariat, e anti-impérialiste » et
aujourd'hui pro-palestinienne et antisioniste, doit être démasquée comme
obscurantiste et réactionnaire et l'invention de la société associative promue
au rang de tâche urgente, pragmatique et progressive pour faire face à la crise
de la société de salariat tant dans les pays commanditaires sur le marché du
travail que dans ceux qui abondent dans un surcroît d'offres corvéables sur ce
marché désormais mondialisé.
Nota Bene
J'ai volontairement condensé ici l'exposé des
liens qui unissent l'antisémitisme des pères fondateurs de la gauche à
l'aveuglement d'une idéologie qui tout au long du XXe siècle a produit une
utopie à caractère fantasmatique aussi grandiose et monstrueuse que
l'inquisition et le fascisme. Ce qu'il en reste aujourd'hui, apparemment bon
enfant et plus démocratique que totalitaire, n'en est pas moins mystificateur et
dangereux face à la crise du salariat et à la montée du fascislamisme. Son
incapacité à analyser la réalité telle qu'elle est et à penser l'avenir
autrement à long terme et non pas à court terme, après chaque délocalisation ou
addition d'une heure aux trente cinq heures de travail hebdomadaire, ne tient
pas seulement du dérisoire mais de la cécité. Bien évidemment, ses représentants
qualifieront ces textes d'excessifs et d'utopiques... Question: Qui fut et qui
est utopique? L'idéologie du salariat d'État et la lutte permanente contre
l'exploitation? Pour être plus explicite, nous reprendrons l'ensemble de ces
thèmes dans la seconde partie de l'essai « société associative ou société de
salariat » à partir d'un fait concret: l'accoutumance des sociétés au chômage et
les incantations dérisoires des pseudo-luttes « contre le chômage et pour
l'emploi » dans le cadre de la crise du salariat et de l'apothéose du marché du
travail mondialisé... Pas le moindre petit kibboutz A. l'horizon... Nulle part
ailleurs n'apparaît plus l'inadéquation de la gauche aveugle face à
l'effondrement de la valeur travail et des valeurs humaines caractéristique de
la crise du salariat. Quant à l'occultation de l'importance de l'invention du
Contrat social qui fonde le kibboutz, elle a ses raisons cachées tout comme
celles qui règnent sur l'invention du salariat par des marchands ingénieux au
XVe siècle au profit de l'imagerie, toute chrétienne, d'un capital diabolisé. Le
kibboutz invente en fait une structure sociale non-salariale et un contrat
d'association dans l'existence et non pas seulement dans la production, où la
motivation du travail repose sur le dévouement à un groupe communautaire et non
plus sur la motivation par le salaire dans la concurrence sur le marché du
travail. Inconsciemment, il s'inspire du sens communautaire judaïque qui se
conçoit comme le seul lieu concret de la transcendance et du lien avec le Divin
sur le chemin de vie qui doit mener à la sagesse individuelle et à l'harmonie
sur terre. Ce refoulement du mouvement kibboutzique, quelles que soient ses
difficultés actuelles, poursuit en fait un vieil affrontement entre la pensée de
Rome et aujourd'hui de La Mecque et celle de Jérusalem toujours persécutée ou
déniée. Le judaïsme menacé de mort, doit quant à lui sortir du ghetto où on
l'avait mis. II doit réaffirmer son sens de l'universel, lequel suppose le
respect des identités des peuples et la convergence de leurs chemins de vie vers
l'harmonie, la paix et la
reconnaissance de l'exigence
morale et de la spiritualité divine. Il doit se renouveler en confrontant sa
parole aux problèmes des sociétés contemporaines. Il doit insuffler l'esprit de
Jérusalem pour inciter la société associative en tant qu'alternative de la
société de salariat. Le contrat d'association « kibboutzique » peut être tenté
sous de multiples formes et notamment en ville ou entre ville et milieu rural au
sein de communautés d'existence associée. Il suppose une éthique communautaire
et un investissement personnel de chaque être à la place du contrat social
d'État nécessaire à la société du salariat, contrat dans lequel se dissolvent
les responsabilités et se lovent les corruptions des élites de droite et de
gauche. Il est possible d'en finir avec le marché du travail et de remodeler les
mégalopoles et la ruralité en friche et les disparités entre les zones riches en
mains d'oeuvre potentielles et celles riches en appareil productif, agencées
selon les nécessités de concentration et de concurrence du marché du travail. Se
vendre plus ou avoir plus ou se retrouver sur le pavé des assistés doivent céder
le pas à l'être plus, à l'être ensemble et au faire ensemble de la société
associative.
Confidence
Petite histoire : en 1974, alors
que je publiai « Marx, l'association, l'anti-Lénine » (Vers l'abolition du
salariat) aux Éditions Payot, un universitaire crypto-communiste scandalisé
m'aborda: « Comment tu oses t'attaquer A. Lénine »? L'époque était encore
idolâtre. Aujourd'hui la statue est tombée quoique les trostkistes rivaux des
stalinistes voudraient bien la relever mais on doit considérer que les peuples
l'ont mise A. terre.
Armé de la même ligne de lecture iconoclaste, au
moment de la mort de Mao, j'écrivis un texte intitulé «Suivez le guide, il est
mort! »... (dans
Libération) et un autre sur «
Georges Marchais et la question juive » dans Le Matin en 1978 qui me valut un
titre mémorable de l'Huma: « Certains juifs, le Matin et nous ». Ayant affirmé
qu'un antisémitisme pouvait en cacher un autre, le titre infâme d'un journal qui
avait tû ou défendu tous les crimes du régime soviétique, y compris dans
l'affaire des « blouses blanches », me donnait en quelle que sorte raison! La
benoîterie avec laquelle certaines chaînes télévisées célèbrent en 2004 le
centième anniversaire de ce journal en dit long sur l'état de la bouillie
intellectuelle que l'on sert au téléspectateur considéré comme un amnésique a
priori!
Les thèses présentées ici ne sont donc pas nées
par génération spontanée, elles résultent d'une recherche inaugurée en 1971 par
de nombreux articles dans Politique Aujourd'hui, Les Temps modernes, Spartacus,
etc... Gérard Mendel leur offrit son soutien et l'ouvrage Marx, association,
l'anti-Lénine qui reçut l'accueil des milieux libertaires universitaires
espagnols notamment fut également salué par les colonels portugais apartidaires
qui renversèrent Salazar, Le journal « Libération » de l'époque, prenant ses
distances avec le maoïsme, lui réserva une place de choix. Il fut bien entendu
boycotté par la gauche et l'extrême-gauche mais aussi par ceux qu'on appelait «
les nouveaux philosophes » trop pressés de faire oublier leurs textes
totalitaires pour se rallier au tout liberté sans jamais songer à d'autres
alternatives susceptibles de conjuguer liberté, risque et innovation sociétale.
A ce point de ma démarche, j'avais découvert la critique du salariat et le
concept de l'association chez Marx sous l'effet de la censure de la
social-démocratie totalitaire et démocratique et je rétablissais l'objectif de
fin du salariat par un rapport nouveau d'association dans l'existence et la
production comme seule alternative libérale au salariat d'État et au salariat
privé. Ce fut suffisant pour subir une mise à l'index. Mais je n'avais pas alors
décrypté la contradiction entre le Marx critique du salariat et le Marx qui
allait fournir à la social-démocratie qu'il fustigeait par ailleurs pour sa
théorie du salariat d'État et de l'État ouvrier, l'autre partie totalisante et
totalitaire de l'idéologie du renversement. La raison? J'avais éludé à l'époque
la question de l'antisémitisme de Marx, de Bakounine de Proudhon, de Fourier.
Dans le climat de pesanteur et de suffisance intellectuelle que fait régner la
gauche bien pensante et immodeste, je soulevai la question du salariat reprenant
la phrase de Marx critiquant le parti de la conservation du salaire parmi les
syndicats et les partis « ouvriers », je dénonçai les délires de la secte
althussérienne dont les épigones ressassent encore aujourd'hui leur «
antisionisme » mais je n'étais pas encore en mesure d'établir le lien entre
l'antisémitisme des pères fondateurs de la gauche et la sécularisation du
canevas inquisitorial chrétien dans les principes, dans la manie revendicative,
dans les projets et dans les censures des gauches actuelles qui toutes, à
l'unisson, castrent l'imaginaire social. Le lecteur voudra bien m'accorder que
c'est chose faite aujourd'hui. Qu'il me soit permis de rendre hommage à Léon
Poliakov qui avait clairement pressenti les effets néfastes de cette
sécularisation dans son histoire de l'antisémitisme. C'est précisément en
écrivant un essai sur l'antisémitisme à l'époque du procès Papon (Blanchir
Vichy? aux Éditions Wern) que je m'engageai à en décrypter les effets. Ma
motivation d'ex-enfant étoilé, caché et survivant y était sans doute pour
quelque chose.
Le site de Claude Berger:
http://claudeberger.fr |